A l’instar de bien des sports d’endurance, le trail conduit-il à l’usage abusif de substances dangereuses, voire illégales ? La réponse est oui, concluent les chercheurs qui ont analysé l’urine d’un large échantillon de coureurs non élites ayant participé en 2017 à l’une des quatre courses de l’UTMB. Une dérive qui, en cas de contrôle antidopage, leur aurait valu, pour certains, une sanction. Mais aussi, potentiellement, de sérieux soucis de santé.
Une tendinite à quelques jours du départ de l’UTMB. La peur d’être stoppée en pleine course par la douleur. Une forme au plus bas… Les raisons sont multiples pour recourir à la pharmacopée chez les coureurs d’endurance. Souvent sans aucune surveillance médicale. Certes, hors élite, les milliers de traileurs qui se pressent chaque année à Chamonix au « sommet mondial du trail » ( 10 000 en 2023 ) n’ont aucun risque d’être contrôlé pour consommation de substances prohibées dans le cadre d’une compétition. Contrairement à ceux qui ont une chance de viser le podium. Reste que consommer certaines substances à la veille d’un ultra n’est pas légal dans certains cas. Et surtout jamais anodin.
On savait déjà que dans le monde de l’Ironman, l’automédication abusive était monnaie courante. Plusieurs enquêtes l’ont mis en évidence. Mais on avait à ce jour peu d’informations sur les pratiques des traileurs amateurs. Aussi l’étude scientifique réalisée lors de l’édition 2017 de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc est-elle intéressante. Pire, édifiante.
Intitulée « Prévalence de l’usage de médicaments chez les athlètes d’ultra-endurance », elle a été publiée hier dans la très sérieuse revue américaine "Medicine & Science in Sports & Exercise". On y apprend qu’un coureur sur deux (49,8 % des 412 échantillons ) participant à l’UTMB 2017 a eu recourt à des substances médicamenteuse. Et un sur six (16,3 % des 412 échantillons) à une ou plusieurs substances figurant sur la liste des produits interdits par l’AMA à l’époque. Et sont donc passibles d’une sanction en cas de contrôle antidopage
Comment s’est déroulée cette étude ?
Ces recherches reposent sur une méthode originale. « Dans le sport de compétition, les méthodes classiques de mesure de la prévalence des drogues, telles que les contrôles antidopage ou les questionnaires, sont difficiles à mettre en œuvre. », explique l’équipe de scientifique dirigée par Paul Robach, docteur en sciences, guide de haute montagne, responsable du pôle recherche biomédicalede l’ENSA et auteur principal. A donc été mise en œuvre « une nouvelle méthode d'échantillonnage d'urine pour mesurer la consommation de drogues chez les athlètes. »
A savoir la toute première collecte dissimulée d’échantillons d’urine individuels en compétition, au départ de quatre des épreuves de l’édition 2017 . « Nous émettons l'hypothèse que la prévalence de l'usage de drogues chez les coureurs d'ultramarathon est mesurée avec plus de précision avec notre méthode d'échantillonnage qu'avec des questionnaires à réponse aléatoire. », expliquent les chercheurs.
412 échantillons individuels d’urine ont ainsi été analysés. Au départ de l’OCC (55 km, 3 500 m de D+), de la CCC (101 km, 6 100 m de D+),de la TDS (119 km , 7 250 m de D+) et bien sûr de l’épreuve reine, l’UTMB (170 km, 10 000 m de D+).
L’ensemble des prélèvements a été réalisé furtivement dans six urinoirs accessibles au départ des courses, équipés de capteurs et d’échantillonneurs. Le tout dans le respect de l’anonymat des participants. Mais avec l’accord implicite des personnes concernées. Le formulaire d’inscription aux courses de l’UTMB les engageant à « accepter des prélèvements urinaires, sanguins, capillaires et/ou salivaires et analyses associées demandés par la commission médicale de l’organisation ». De même, il est précisé qu’elles acceptent l’utilisation anonyme de ces données « à des fins de recherche ».
Un travail d’équipe
Derrière cette étude financée par l’Agence Française de Lutte contre le Dopage et le ministère des Sports, l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme (ENSA). Elle a travaillé en collaboration étroite avec les organisateurs de l’UTMB, l’université Grenoble Alpes, le laboratoire antidopage français d’Orsay (Essonne), et son homologue italien, à Rome. Dans la boucle également, les universités de Lyon-I, de Rome et de Lausanne et les hôpitaux de Chambéry, Genève et d’Aoste, en Italie.
Pour assurer tout le sérieux requis, trois comités d’éthique (un français, un italien et un suisse) ont été sollicités. Ainsi que deux laboratoires accrédités par l’Agence mondiale antidopage. Un français et un italien.
Qu’ont trouvé les scientifiques ?
« Les substances détectées dans l'urine comprenaient des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) (22,1 %), de l'acétaminophène (15,5 %), des opioïdes (6,6 %), des diurétiques (4,9 %), des hypnotiques (4,4 %), des glucocorticoïdes (2,7 %), des bêta-2 agonistes (2,2 %), des cannabinoïdes (1,9 %) et des stimulants (1,2 %) », détaille l’étude.
Aucun des échantillons analysés n’indique l’utilisation d’érythropoïétine (EPO) ou de testostérone. Reste à savoir si un test réalisé sur une échantillon plus large encore en aurait décelé.
Des résultats en phase avec le questionnaire anonyme ?
Hélas non. Pour compléter leurs analyses d’urine, les chercheurs avaient pris le soin de mettre au point un questionnaire concernant la consommation de drogues. 2 931 coureurs masculins et féminins participant aux mêmes ultramarathons y ont répondu. « Les répondants ont bien déclaré consommer de l'acétaminophène (13,6 %) et des AINS (12,9 %), … mais aucune substance interdite n'a été déclarée", relève l'étude. Alors qu’on a trouvé chez 1 coureur sur 6.
Quels sont les risques pour les traileurs ?
Bien qu’autorisés, les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) peuvent causer de sérieuses complications rénales lors d’un ultra-trail, alertent les médecins. L’un des principaux risques étant une insuffisance reinale aigüe. Ce dont tous les traileurs n’ont pas forcément conscience.
Par ailleurs, on peut s’inquiéter de voir que 4,4 % des échantillons contiennent des traces de somnifères. Or, ils altèrent la vigilance. Un risque majeur sur des épreuves d’endurance en montagne où le sommeil est déjà mis à rude épreuve.
Qu’en conclure ?
Certes cette étude a des limites. Elle n’a été conduite que sur des hommes, faute d’infrastructures adaptées. Et elle ne prend pas en compte la consommation de substances pendant la course elle-même. Mais elle met clairement en évidence que « la prévalence de la consommation de drogues est élevée chez les coureurs d'ultramarathon masculins, en particulier d'AINS et d'analgésiques », concluent les chercheurs. Ils notent également que « les drogues améliorant la performance sont utilisées de façon marginale ». Oui, mais pour combien de temps encore ? Car compte tenu du recours massif à des substances potentiellement dangereuses pour l’organisme, interdites ou légales, constaté ici, on peut craindre que la quête du « toujours plus de performance », pousse certains traileurs à aller plus loin encore.
Quoi qu’il est soit, il est certain que cette étude ne pourra qu'étoffer l'arsenal des instances de la lutte contre le dopage, et les encourager à mieux encadrer une discipline en pleine expansion. Les coureurs élite en sont bien conscients et sont les premiers à le demander, Kilian Jornet en tête, suite à des cas de dopages graves relevés ces dernières années. Reste maintenant aux amateurs à comprendre qu'à trop jouer avec la pharmacopée, ils ont beaucoup plus à perdre qu'un bon chrono.
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