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Homme dans une machine de cryothérapie
  • Santé
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Le biohacking va-t-il tous nous sauver ?

  • 12 mars 2019
  • 15 minutes

Nick Heil Nick Heil Nick Heil est l’auteur de “Dark Summit: The True Story of Everest’s Most Controversial Season” qui revient sur la mort de David Sharp en 2006.

Dave Asprey, tête de file des biohackers outre-Atlantique, a sorti un livre de recettes à succès, un café au beurre que tout le monde s’arrache et fondé un labo dédié à l’amélioration de la performance humaine. Notre journaliste est allé voir tout ça de plus près et en a profité pour donner de sa personne.

À quelques blocks de Silicon Beach, temple mondial californien de la tech où sont installés Google, Snap Inc. et une armada de start-ups, trône Bulletproof Labs. Un bâtiment en brique de deux étages dédié à la performance humaine, sur une avenue huppée de Santa Monica, à deux pas de Los Angeles. Juste à côté, le Bulletproof Coffee.

L’endroit s’est fait un nom en servant dès 2013 un café au beurre - au lait de vaches nourries à l’herbe - et à l’huile riche en triglycérides imaginé par Dave Asprey. Le breuvage de ce chantre du biohacking boosterait l’énergie et la concentration, tout en favorisant la perte de poids. Selon Bulletproof Labs, plus de 100 millions de tasses ont été descendues à ce jour.

Ouvert en octobre 2017, Bulletproof Labs, est le nouveau bébé de Dave Asprey, qui espère ainsi agrandir son empire au-delà des guides pratiques et boissons. L’endroit est inspiré de Da Alpha Labs, son labo privé au Canada, où ses employés expérimentent certaines propriétés de l'ADN et d'autres aspects de la génétique pour tenter de perfectionner l’être humain. Bulletproof l’annonce : à Santa Monica, chacun pourra venir régénérer ses cellules, se débarrasser de sa graisse, développer ses muscles, apaiser son esprit, recharger son âme, prolonger sa vie et se transformer en un véritable dieu de la productivité.

Sarcophages futuristes

Je me rends sur place à vélo par une chaude journée d’automne. Sur la terrasse du Bulletproof Coffee, des dizaines de jeunes sont attablés devant leurs ordinateurs portables. À portée de main, leur gobelet de café au beurre, comme une promesse d’efficacité cérébrale. Les grandes vitres sans tain de Bulletproof Labs confèrent au lieu une aura de mystère et ne manquent pas de vous complexer en vous renvoyant votre propre image. Quelle personne n’étant plus forcément de prime jeunesse et luttant pour rester un minimum en forme ne serait pas tentée de pousser les portes de ce lieu hors normes ?

L’intérieur est lumineux. On y trouve une enfilade de petites salles qui renferment, entre autres, un caisson de cryothérapie, une salle de densitométrie osseuse et un fauteuil inclinable à pulsations électromagnétiques délivrées au niveau des fessiers. Ce sanctuaire immaculé consacré au bien-être est à mi-chemin entre la salle de gym, le centre de méditation, la salle de récupération physique et la clinique du corps. Il pourrait aussi s’apparenter, comme je l’ai entendu dire, à un spa pour potes de la tech.

Parmi les appareils ultramodernes rassemblés ici, de grandes capsules - des sortes de sarcophages futuristes. Derrière une cloison en verre, l’une d’elles pivote lentement, comme une image sortie d’un film. Chacun, selon son état du jour, peut se faire quadriller le corps nu par des lasers infrarouges, recevoir des vitamines en intraveineuse, s’enfiler un parcours de torture sur un vélo elliptique le corps recouvert de compresses froides, ou s’installer dans un caisson hyperbare pour grimper virtuellement au sommet de l’Everest puis redescendre au niveau de la mer en quelques minutes

Le "Virtual Float Tank"
Le "Virtual Float Tank" (Annie Marie Musselman)

Pour profiter de tout ça, il faut acheter des «bullets » (balles) à 50 dollars l’unité. Elles sont ensuite échangées contre des “hacks” (des sessions), sur l’une des machines. On règle à la carte ou au forfait, ce dernier incluant un premier bilan complet. Le succès ne s’est pas fait attendre, avec autour de 1 200 sessions réalisées par mois, précise le PDG Martin Tobias. Lors de ma première visite, j’observe les “techniciens biohackers” en t-shirts noirs qui cornaquent des clients plutôt divers.

La plupart des technologies utilisées ici ne sont pas nouvelles, mais le coût exorbitant des équipements les réservait jusque-là aux athlètes professionnels, aux établissements spécialisés et aux obsessionnels de la santé pourvus d’un joli compte en banque. “Dave voulait rendre ces appareils accessibles à tous », explique Martin Tobias.

Le paradis du bourrelet

Je fais la connaissance de mon technicien biohacker : Matt Reed, 58 ans. Svelte, belle carrure, un petit air de l’acteur Ed Harris. Ca tombe bien, je viens justement de m’enfiler la série de science-fiction Westworld, dans laquelle ce dernier joue un type armé et prêt à tirer. Je me ressaisis : Matt a quelque chose de rassurant, et nous ne tardons pas à rire de nos corps qui nous font souffrir, de notre tête qui nous joue des tours.

Par définition, les hackers (pirates informatique ou du corps humain) ont une passion pour les chiffres. Et chez Bulletproof, la quantité de données qu’on peut collecter sur soi donne le vertige. C’est un peu le buffet à volonté de l’auto-quantification : composition corporelle, taux métabolique de base, fréquence cardiaque, variations du rythme cardiaque, fiche d’identité du microbiote, qualité du sommeil et autres infos biométriques.

Première étape, le “Levl”, qui permet de déceler la cétose — un état métabolique naturel dans lequel le corps brûle de la graisse pour en faire de l’énergie — par la simple mesure de l’acétone présent dans l’haleine. Il suffit de souffler dans une petite boîte et d’attendre. Un score de 7 ou plus signifie que vous brûlez la graisse comme du petit bois. Entre 3 et 6, ça reste ok, vous puisez suffisamment dans vos graisses. A 1 ou 2, c’est le paradis du bourrelet… Je m’exécute. 0,3. L’un des plus mauvais scores jamais constatés me confirme Matt le technicien, qui ajoute sur ton d’encouragement : « Ca va être facile ! ».

Compresser et refroidir le sang

Sur cette base, il me propose alors une session de Virtual Float Tank. On m’installe dans ce caisson isolant avec des lunettes qui émettent une lumière blanche. Dans mes oreilles, une musique d’ambiance et des ondes thêta pour la relaxation profonde et la méditation zen.

Matt ferme le caisson et la capsule se met à tourner. Je suis soudainement pris de claustrophobie et ne parviens à me détendre qu’après quelques temps. Je commence alors à flotter. Mon corps se dissout tandis que j’assiste au spectacle de fractales en Technicolor. Je perds complètement la notion du temps. Je ne suis que sensations : la couleur, la musique, les battements de mon cœur… Je ressens une sérénité et un contentement profond.

Un peu plus tard, Matt me conduit au Cold HIIT, une machine imaginée par Vasper Systems pour l’entraînement fractionné intensif. Il s’agit grossièrement d’un vélo elliptique couché relié à un refroidisseur d’eau. L’eau froide est envoyée dans les brassards que j’ai enfilés sur mes cuisses et bras. Ils se compriment pendant que je réalise un parcours de 21 minutes alternant des pics d’effort et plusieurs minutes de récupération entre chaque. La promesse Bulletproof : compresser et refroidir le sang pendant l’exercice fait grimper la production de testostérone et réduit les microlésions musculaires. En d’autres termes, “l’équivalent de deux heures de sport en 20 minutes”. C’est accrocheur, et il s’avère que je sors de là rincé, tous les membres pétrifiés de froid. Je ne peux cependant pas m’ôter de la tête que ce ne sont ni plus ni moins que les effets du ski de fond.

J’enchaine avec la cryothérapie, qui peut impressionner à première vue. On se tient droit dans un caisson cylindrique, le corps plongé dans une brume de nitrogène liquide à -150°C. La vague de froid est censée concentrer le sang autour des organes vitaux, réduire les inflammations et déclencher une réponse immunitaire.

J’attends mon tour quand le client passé avant moi, un homme d’une trentaine d’années, tourne de l’œil en pleine session. Matt, qui la supervise, ouvre tout de suite la porte et rattrape le type qui sort du caisson en vacillant — le buste gelé, visage blême, yeux révulsés. Une femme à côté de nous lâche un cri et court vers les toilettes dans un sanglot. Le client revient à lui après une ou deux minutes. Il semble s’en être remis. Mais il est encore un peu confus et pense qu’il a inhalé trop de vapeur de nitrogène par inadvertance. Je décide de passer mon tour pour le moment.

Plus tard, Martin Tobias m’explique que le client était en plein jeûne, et que la machine n’est pas en cause. Les techniciens savent gérer les urgences. “Nos appareils sont ultra-perfectionnés, nos équipes formées en conséquence, à l’image de Matt. Aucun adhérent n’est laissé seul face aux machines.” C’est vrai que Matt ne m’a pas lâché des yeux, y compris lorsque j’ai été pris de panique dans ma capsule.

Obsession grandissante pour les raccourcis

Le biohacking nous tourne autour depuis quelques années déjà. Le terme est né du côté de San Francisco au début des années 2000, en référence à ce qui relève de « l’amélioration humaine », soit les tentatives de surmonter les limites actuelles du corps humain avec des moyens naturels ou artificiels. S’il a bien des racines dans la culture du hacking (piratage), il évoque concrètement une technologie à même de modifier ce qui dépend de l’organisme. La modification cellulaire dans les boîtes de Petri, les augmentations corporelles (implants de mini hauts-parleurs sur les tympans, insertion d’un vibromasseur à la base du pénis…) ou, plus récemment, la modification de ses propres gènes : tout cela appartient au monde du biohacking.

Dave Asprey a contribué à diffuser le biohacking grâce à ce qui pourrait ressembler à du développement personnel à l’ère digitale. Il s’est d’abord fait connaître via ses grands principes nutritifs : il a proposé un régime, baptisé Bulletproof, qui augmente les apports en glucides, réduits les féculents et est majoritairement composé d’aliments complets avalés entre deux périodes de jeûne. Son succès grandissant, il est devenu le porte-voix le plus singulier et, parfois, le plus controversé du bio-hacking, en étendant ses activités bien au-delà de la nutrition

Un journaliste dans les locaux de Bulletproof Labs
Votre cobaye chez Bulletproof Labs, à Santa Monica, en Californie. (Annie Marie Musselman)

Comme d’autres, Dave Asprey vient flatter de près notre obsession grandissante pour les raccourcis et l’auto-optimisation. Son podcast, Bulletproof Radio, est l’un des plus plébiscités sur iTunes aux USA. Sa conférence annuelle sur le biohacking, à Pasadena en Californie, est passée de quelques centaines de participants en 2013 à presque 3 000 aujourd’hui. Dave Asprey est à la tête d’autres business, comme TrueDark, fabricants de verres teintés (en rouge et jaune, façon Bono ou Ali G) pour protéger nos yeux de la “junk light” (la lumière nocive) ou 40 Years of Zen, programme de neurofeedback (apprendre à auto-réguler son cerveau) proposé à 15 000 dollars. Par personne.

Gare à la « Scienceploitation »

Pour Bulletproof Labs, le corps est un système que l’on peut chercher à comprendre et pousser à faire mieux – on le hacke et on l’upgrade, comme on le dit ici à Santa Monica. Pour cela, il faut lui appliquer les bons stimuli, et le faire bien. L’efficacité de l’équipement utilisé par l’équipe de Dave Asprey est “scientifiquement et empiriquement prouvée”. Une affirmation difficile à corroborer pour peu qu’on s’intéresse de près à la question.

Les études scientifiques qui se sont penchées sur la cryothérapie - largement démocratisée et pratiquée par des sportifs stars comme Cristiano Ronaldo ou LeBron James - n’ont pas été très concluantes. Son efficacité a parfois été prouvée pour la récupération post-effort, quand d’autres ne lui ont accordé aucun effet. Une étude a enfin conclu que la “cryo” performait moins que le bain glacé ou même un placebo.

La capsule CVAC, qui “met le corps en condition optimale pour l’effort sans stresser le corps ni les articulations” a fait grand bruit en 2011 après que Novak Djokovic l’a présentée comme sa botte secrète, avant de se dédire. Depuis, on peine à trouver des cautions ou des preuves convaincantes de l’efficacité du procédé.

Timothy Caulfield, directeur de recherche au Health Law Institute de la province canadienne d’Alberta, me parle lui de “scienceploitation” :  “Il y a parfois une véritable recherche scientifique derrière le marketing, mais on la tire dans tous les sens, on ajoute des termes pseudo-scientifiques et on revient en disant ‘Ça marche !’ .”

Dans l’antre du prophète

J’ai passé une semaine chez Bulletproof Labs à faire de l’exercice et à boire du café au beurre. Puis j’ai pris l’avion jusqu’à l’île de Vancouver pour rencontrer le magicien du biohacking en personne. Dave Asprey a 44 ans et vit dans une belle propriété avec son épouse, Lana, médecin et coach en fertilité, et leurs deux enfants. Dans le jardin, une ancienne grange rénovée surmontée d’un panneau : Bulletproof Labs Alpha. Dave Asprey arrive dans l’allée. Il porte un pantalon de rando gris et un t-shirt noir flanqué de la mention “Upgraded”. C’est un bel homme, à la carrure encore imposante.

Il a grandi au Nouveau-Mexique auprès de parents scientifiques. Enfant, il a longtemps souffert de démangeaisons et saignements de nez (dus, il l’apprendra plus tard, à un empoisonnement à la moisissure), mais aussi, et plus durablement, d’une énergie en berne. Pour tenir, il se nourrit de stimulants et nootropiques, c’est-à-dire des médicaments, plantes, compléments alimentaires ou substances diverses permettant de favoriser une augmentation cognitive . À son entrée à l’université, il pèse 136 kg.

Malgré ces difficultés, Dave Asprey se construit une belle carrière dans la tech, notamment dans le cloud computing. Il se dit aussi pionnier du e-commerce, avec la vente en ligne en 1993 d’un t-shirt annonçant “Comme drogue, je choisis la caféine”. Autour de ses 25 ans, il subit divers revers de santé “J’étais en surpoids, avec des douleurs inflammatoires. Je me suis dit que rien de ce que je faisais — le sport, le régime — ne fonctionnait

Dave Asprey
Dave Asprey (Annie Marie Musselman)

Dave Asprey perd 22 kg grâce à un régime pauvre en calories et en glucides. Mais sa santé n’est toujours pas réjouissante. En quête perpétuelle de solutions, il se rend au Silicon Valley Health Institute à Palo Alto, un groupe qui attire majoritairement des cadres séniors de la tech intéressés par le sujet de la longévité. Là-bas, on se consacre au corps et à l’esprit à travers le yoga, la méditation, le neurofeedback, etc.

“J’ai énormément appris auprès de ces personnes qui avaient deux ou trois fois mon âge. Je subissais les mêmes symptômes de vieillissement qu’eux — arthrite, prédiabète, troubles cognitifs, mais avant l’âge, confie Dave Asprey. J’ai réalisé qu’on ne s’intéresse aux techniques anti-âge que le jour où ça nous arrive. Je me suis alors mis en tête d’explorer tout ça par moi-même.”

“Ce que veulent les gens, c’est contrôler le système, celui du corps, poursuit-il. On veut être tout en muscles, vivre indéfiniment, on veut un cerveau ultra-performant. On veut stimuler sa fécondité, ses prédispositions artistiques… Ou tout simplement booster son énergie pour profiter de ses enfants en fin de journée. Tout cela se résume à une question : comment est-ce que je fais pour agir sur le système ? ”

Être pris au sérieux

En 2010, date à laquelle il lance le blog Bulletproof (“pare-balles”) Dave Asprey a déjà un beau parcours : avec la caféine et des drogues “intelligentes” comme béquille, il est entré à la Wharton Business School, a parcouru le Tibet (où il a découvert le thé au beurre de yak qui l’inspirera plus tard pour son Bulletproof coffee) et s’est installé sur l’île de Vancouver avec sa famille. Sa fiche de paie est impressionnante, mais il sait que son projet dépasse tout cela. Dès 2011, il vend son café au beurre sur son blog et reçoit des retours positifs. Lors d’une première levée de fond, il recueille huit millions de dollars pour se lancer sur ce marché encore neuf.

Dave Asprey me fait visiter son Alpha Labs : Virtual Float Tank deux personnes, cabine de cryothérapie, CVAC, sauna à infrarouge, table de ping-pong… À l’étage, la cuisine où il crée les recettes Bulletproof, son studio d’enregistrement pour les podcasts, une bibliothèque réalisée sur-mesure d’après la spirale de Fibonacci… En participant régulier, il a affiché dans son antre un logo du Burning Man.

Un homme avec un t-shirt Bulletproof
Le Labs attire aujourd’hui tous les projecteurs. Pour un café au beurre, ça se passe juste à côté, au Bulletproof Coffee.

Si Dave ne souhaite pas prendre de posture scientifique, il aimerait en revanche que la science sur laquelle il s’appuie soit prise au sérieux. En 2017, son ouvrage dédié à la performance cognitive, Head Strong, s’est invité dans la liste des bestsellers publiée dans le New York Times. Une vraie marque de reconnaissance à ses yeux.

“Mon livre s’est retrouvé dans la catégorie Science, et non dans la catégorie Pratique. Ça a vraiment été un temps fort dans ma carrière. Écrire un tel livre prend des milliers d’heures. Cela réclame un énorme travail de synthèse. En ce qui concerne le ‘vivre mieux et plus longtemps’, la tech est clairement en avance sur la médecine. Avant, médecine et tech, c’était la même chose. Cette discipline n’est d’ailleurs pas en reste. Mais on ne se tourne pas aujourd’hui vers son docteur pour lui demander comment être une meilleure version de soi, à partir de ce qu’on est. On se borne à lui demander si on va mourir d’un cancer.”

Aujourd’hui, Dave Asprey est formel : en matière de bonne santé et de longévité, tout se passe au niveau cellulaire, au cœur de la mitochondrie, ces “minuscules centrales électriques qui produisent notre énergie”. À nous, selon lui, d’en prendre le contrôle.

“Vieillir, c’est mourir à petit feu, par petits coups de canifs successifs. Mais in fine, tout cela dépend d’une poignée de choses qui jouent sur l’efficience mitochondriale” explique-t-il. “On rebooste tout ça et on barre la route aux toxines responsables des micro-dégradations, qui s’accumulent avec le temps. Ensuite on allume les processus réparateurs naturels du corps, à l’aide des cellules souches et de la cryo par exemple.”

Des méthodes et résultats controversés

Les promesses de Bulletproof n’ont pas que des soutiens. Certains médecins ont mis en lumière une corrélation entre le fameux café au beurre et des lipides sanguins élevés — un facteur de risque cardiaque. Selon certains, Dave Asprey n’aurait pas tiré de bénéfices de son fameux café ou de son régime alimentaire s’il n’avait pas pris à côté de la testostérone, des nootropiques et des médicaments pour la thyroïde.

“Il se présente comme un biohacker qui aurait découvert tous les secrets de l’alimentation, de l’exercice physique et du reste, écrit le coach sportif Steve Magness sur son blog. Mais c’est juste un type qui a consommé et consomme toujours des produits dopants.” Dave Asprey a en effet toujours été transparent sur la question.

Il a également été accusé d’avoir menti au sujet de son Bulletproof coffee, qu’il annonçait débarrassé de ses mycotoxines, contrairement aux autres cafés du marché. Ses dires ont été vérifiés et démentis, alors que les ventes étaient déjà montées en flèche. Dave Asprey, s’il a cessé de les crier haut et fort, a toutefois refusé de revenir sur ses affirmations. “Les mycotoxines, ce n’est pas un mythe.” a-t-il insisté lors de l’interview.

La question scientifique le tracasse, certes, mais il souligne le fait que les données sont manipulables et manipulées de bien des manières. “On peut tous agiter la dernière étude en date, l’info du moment. Mais quand on se penche sur des milliers d’études, qu’on tente des choses en conséquence, alors on met en lumière certains cheminements métaboliques, on fait des hypothèses, on teste, on observe les résultats : c’est de la science ! Toute découverte scientifique paraît dingue — au début.”

« C’est de la triche »

En la matière, Dave Asprey ne fait pas les choses à moitié. Il fait partie des deux personnes au monde, dit-il, chez lesquelles on a prélevé des cellules souches pour les réinjecter dans le cerveau, dans l’espoir d’en préserver au mieux les fonctions. Il vous dit en vous regardant droit dans les yeux qu’il prévoit de vivre jusqu’à 180 ans. Dave explique également qu’il a contourné l’infertilité de son épouse avec un prototype de son régime Bulletproof pauvre en glucides. Ils en ont d’ailleurs fait un livre (The Better Baby Book, 2013). Un jour, voulant apprendre le suédois, Dave s’est passé le crâne aux rayons infrarouges. Il a fini incapable d’articuler un mot pendant plusieurs heures. “J’ai flippé comme un malade.” avoue-t-il.

Côté communication, il ne s’est pas non plus épargné. On l’a ainsi moqué pour s’être montré sur YouTube en train d’avaler une plaquette de beurre entière. Même accueil très mitigé lorsqu’il s’est lancé dans la recette d’une glace au lait de coco censée stimuler les hormones et rendre celui qui en mange irrésistible sexuellement. “Vous vous régalez de cette glace riche en gras, écrit-il sur son blog, Bulletproof, et environ une heure après votre corps reçoit un signal. Persuadé que le monde n’est qu’abondance, il se dit que l’heure est venue de s’accoupler. Tout de suite.”

L’après-midi touche à sa fin. Dave se prépare un expresso. “Les biohackers, ce sont eux qui vont repousser les limites et montrer ce qu’on peut faire. La science emboîtera le pas, prédit-il. La question de la liberté médicale n’est pas neutre, loin de là. Imaginons que quelqu’un veuille conduire ici un essai en microdosage [au LSD], ce qui est assez répandu — il doit s’exiler à 320 kilomètres au large.”

“J’ai l’obligation morale de prendre garde à ce que je dis, et à qui je le dis, poursuit-il. Beaucoup de gens se contenteraient de faire ce que je fais aveuglément. Mais je suis un bonhomme d’un mètre quatre-vingts treize, je connais les effets des maladies auto-immunes et j’ai été obèse la majeure partie de ma vie. Quand on est une jeune fille de 40 kilos, ce n’est pas la même chanson.”

“On pourrait débattre toute la nuit sur les questions d’éthique”, conclut Dave. Ce n’est pas la première fois qu’il tient se discours, je le sens.  “C’est l’histoire de deux hommes des cavernes, il y a deux cents mille ans. Le premier dit : J’ai trouvé ce feu, et je vais l’utiliser pour chauffer ma caverne cette hiver. L’autre dit : C’est de la triche. Eh bien l’un de ces deux hommes des cavernes est notre ancêtre. ”

Et la nature dans tout ça ?

En ce qui me concerne, après une semaine passée au Bulletproof Labs de Santa Monica, je ne me sens pas en grande forme. Je ressens presque une forme de malaise… Pour mon dernier jour, pas d’exercice physique mais un fauteuil en cuir sur lequel Matt Reed me fait m’allonger et respirer de l’EZ Water (un liquide qui se constitue dans nos cellules), diffusée sous mes narines par un petit humidificateur. Seul embryon de rayon de soleil, mon score Levl est monté à 1,3…

Je ne cesse de me dire que l’humanité a toujours préféré une belle histoire à une vérité tangible, que suivre le mouvement a toujours été plus profitable à l’homme que s’éloigner du groupe. Je voulais suivre le mouvement Bulletproof. L’auto-évaluation m’a paru judicieuse et j’ai apprécié certaines des machines. Mais là-bas, point de corps en mouvement ni de contact avec la nature. Il me faut autre chose.

Dans l’après-midi, je suis allé à la plage à vélo et j’ai longtemps marché dans le sable. J’ai réalisé que beaucoup de choses qui passent aujourd’hui pour révolutionnaires ne sont rien d’autres que des activités millénaires chez l’humain : s’activer en extérieur, parfois intensément, se nourrir de ce qu’offre la terre, dormir beaucoup, se serrer les coudes. Serions-nous en train d’opérer un retour aux sources par le truchement du biohacking ? Si la technologie nous a mis dans cet état, est-elle capable de nous en sortir ?

Je me suis assis et j’ai enfoncé mes pieds dans le sable humide. Les silhouettes des surfeurs ballotés sur l’eau se dessinaient dans le soleil couchant. Un pur moment dont la Californie a le secret, de ceux qu’on voudrait retenir éternellement. Derrière moi, le brouhaha lointain de Los Angeles, paralysée par d’interminables bouchons. Je me suis allongé dans le sable, j’ai battu des jambes et des bras pour y laisser une empreinte d’ange. Ça m’a fait l’effet d’un très bon remède.

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