L’alpinisme, "l’art de gravir des sommets et des parois en haute montagne", est entré hier, mercredi 11 décembre, au patrimoine immatériel de l'Unesco. Au-delà du symbole, quel impact cela aura-t-il sur cette pratique tout juste bicentenaire ? Explications de Claude Gardien, guide de haute montagne et porteur du projet.
Comment est né ce projet ?
Cela fait une dizaine d'années qu'on travaille sur le sujet. L'initiative est née après la réforme des Piolets d'or en 2009. Après une année blanche en 2008, les Piolets d'or ont évolué pour redéfinir ce qu'était l'alpinisme. Depuis cette date, seule les ascensions en style "alpin" sont prises en compte. C'est l'ADN de la pratique. Cela a également permis de redéfinir le principe d'éthique, la relation humaine et environnementale, à la fois entre les hommes, compagnons de cordée et populations locales, mais aussi avec la nature.
À la suite de cela, du côté italien, notamment sous l'impulsion de Luigi Cortes, ils ont commencé à évoquer une candidature au PCI. La ville de Chamonix a pris les devants pour engager le projet.
La procédure n'aboutit que maintenant, dix ans plus tard ?
Effectivement, cela a pris du temps. Il a d'abord fallu s'assurer que le dossier de candidature rentrait dans le "moule" du PCI et réponde à tous les critères. C'est l'aboutissement de dix années de travail.
Quel était l'objectif de cette candidature ?
L'alpinisme reste une pratique mal connue et même parfois incomprise. Je parle du "vrai" alpinisme, pas la voie normale de l'Everest qui s'éloigne complètement de ce que l'on défend. L'idée de départ, c'était surtout de communiquer autour de cette activité. Chamonix est aujourd'hui très connue pour le trail, grâce à l'UTMB, mais à l'origine c'est surtout la capitale mondiale de l'alpinisme. C'est là que l'alpinisme de loisir a commencé avec la première ascension du mont Blanc en 1786. C'est tout un patrimoine qu'on voulait promouvoir.
Porter un tel projet à trois États, ce n'était pas trop compliqué ?
Nous sommes tous confrontés aux mêmes problématiques, mais nous n'avons pas les mêmes priorités. Déjà, les situations sont différentes : en France il y a environ 100 000 pratiquants contre 340 000 en Italie et 150 000 en Suisse qui est un pays beaucoup plus petit.
Ainsi, en France, l'un des axes prioritaires est de promouvoir cette pratique et de la développer. On parle toujours de l'alpinisme lorsqu'il y a des accidents, mais jamais pour les choses positives. Notre visibilité est très réduite.
Avoir plus de visibilité, c'est une chose concrète que pourrait apporter cette inscription au PCI ?
On le croit. C'est un coup de projecteur qui va nous permettre de mieux communiquer et peut être d'attirer plus de pratiquants. Plus la communauté est importante, plus notre voix pourra être entendue.
Cette volonté de développement n'est-elle pas un risque également ? Les exemples de l'Everest ou du mont Blanc sont révélateurs des dérives que peut occasionner la démocratisation de ces ascensions.
Il n'y a pas de contradiction à vouloir développer d'une part l'alpinisme et d'autre part lutter contre ces dérives. Une fois encore, la voie normale de l'Everest ce n'est pas de l'alpinisme. Ce que nous voulons développer c'est la pratique originelle en style alpin. Si plus de pratiquants intègrent les valeurs de cet alpinisme-là, tout le monde s'en portera mieux.
La vraie problématique, c'est la banalisation de la pratique grâce à des aménagements trop importants qui donne un accès trop "facile" à des voies qui ne devraient pas l'être. Il y a évidemment des infrastructures de sécurité qui sont essentielles, mais vouloir que n'importe qui puisse monter au sommet de l'Everest n'a pas de sens. Il faut préserver le contact entre l'homme et la nature et éviter le superflu.
Au-delà de la visibilité, quels autres éléments cette inscription peut-elle apporter ?
Il y a toute une série de "mesures de sauvegarde" inscrites dans le dossier de candidature qui pourront être mises en oeuvre plus facilement et efficacement. Chaque année, tous les acteurs impliqués, au niveau local et gouvernemental, se réuniront pour faire le point sur l'avancée des actions développées. Concrètement, il y a déjà des choses qui sont menées mais celles-ci seront encore amplifiées et on a l'espoir d'avoir plus de moyens. En présentant ce dossier, les Etats se portent garants de mettre en oeuvre ces mesures de sauvegarde, et donc d'y allouer les moyens nécessaires.
Vous pouvez nous donner des exemples ?
Il y a actuellement un plan d'investissement qui doit permettre l'amélioration de l'accès à des refuges de montagne et la rénovation de certains d'entre eux. Une action est également menée avec le procureur de Grenoble sur la problématique de la judiciarisation croissante de la pratique qui touche à la fois les professionnels et les amateurs. Du côté de la recherche, le travail de l'Ifremmont (Institut de formation et de recherche de médecine de montagne) va être mis en avant. De nombreux projets sont dans les plans.
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