Ancien officier de l’armée britannique, Tom Evans a gardé de son passé le goût des plans minutieux et de l’adaptation permanente. Sur les sentiers, il transpose cette rigueur en une approche scientifique de l’ultra-trail. Pour lui, ce n’est pas une démonstration de force, mais un art de la précision. Cyclisme, triathlon, nutrition, psychologie, préparation physique : il puise dans toutes les disciplines pour bâtir sa stratégie. Devenu père au printemps et soutenu par un nouveau sponsor chaussure, le vainqueur de la Western States 2023 revient à Chamonix avec l’ambition de jouer les premiers rôles sur l’épreuve reine.
« Pour moi, progresser, ce n’est pas en faire toujours plus. Non. Ce qui m’importe, c’est de comprendre avec précision ce qu’exige chaque course », explique-t-il.
« Mon entraîneur, Scott Johnston, est un spécialiste du trail, mais en allant chercher aussi du côté du triathlon, du cyclisme, du renforcement, de la psychologie ou encore de la nutrition, j’en apprends bien plus. On dit souvent que si vous êtes la personne la plus intelligente de la pièce, c’est que vous n’êtes sans doute pas dans la bonne pièce. J’adhère totalement à cette idée. »
Ses huit années dans l’armée britannique ont forgé cette manière de penser. « L’armée t’apprend à t’adapter et à rester flexible, raconte-t-il. On te confie une mission, et c’est à toi de trouver comment l’accomplir. C’est pour cela que je m’entoure d’experts venus d’horizons différents. Le jour de la course, je suis prêt dans les moindres détails. »
« Qu’est-ce que cette course exige ? »
Alors qu’enchaîner plus de 200 kilomètres par semaine est devenu la norme pour la plupart des athlètes, Tom Evans refuse de courir pour courir. Pas de kilomètres inutiles. Sa victoire à la Western States 100 ne doit rien au hasard, mais à un entraînement d’une précision chirurgicale, pensé spécifiquement pour cette course.
« On voulait faire le minimum nécessaire en termes de volume. Je crois que mon coach m’a posé cette question au moins mille fois : qu’est-ce que cette course exige ?, sourit Evans. Si tu te concentres sur l’essentiel, tu arrives mieux préparé et tout devient plus simple le jour de la course. »
Depuis qu’il a commencé la course à pied en 2017, Evans a connu une ascension fulgurante. Troisième du Marathon des Sables dès sa première tentative, il s’impose l’année suivante sur la CCC (100 km de l’UTMB), avant de monter sur le podium de sa première Western States douze mois plus tard.
« Dès mes débuts, j’ai abordé le trail à ma manière, raconte-t-il. Et comme ça fonctionnait, de plus en plus de coureurs ont commencé à faire pareil. Aujourd’hui, avec le niveau de concurrence, je crois que c’est devenu indispensable. »
Seules la pandémie et une opération du fascia lata, en 2021, ont ralenti sa progression. « Les gens comprennent aussi qu’une approche plus méthodique, plus réfléchie, permet d’aller plus loin, de durer plus longtemps et de garder une vie en dehors du sport », estime-t-il. « Pour moi, c’est essentiel. »

S’entraîner à la chaleur, carburer aux glucides
Avec des partenaires comme Maurten ou Red Bull, qui abordent le sport de façon scientifique, Tom Evans plonge sans réserve dans la physiologie, la psychologie, la nutrition et la récupération. Les tests s’enchaînent, en laboratoire comme sur le terrain, et dépassent largement les classiques mesures de lactate ou de VO₂. Chaleur, altitude, puissance, biomécanique : tout est analysé pour soutenir son ascension vers le très haut niveau.
Et ses recherches sur l’endurance semblent porter leurs fruits. « Mon entraînement a été d’une régularité exemplaire cette année, et je l’explique surtout par mes progrès dans la gestion de l’alimentation », confiait-il en 2023. « L’adaptation aux graisses compte moins aujourd’hui, je crois. Le niveau est tel en ultra, et avec la multiplication des courses en altitude, on carbure aux glucides du début à la fin. »
Des marques comme Maurten ou Science in Sport ont considérablement amélioré l’assimilation des glucides : d’abord chez les cyclistes et les triathlètes, puis chez les coureurs. De 60 à 90 grammes par heure, on est passé à plus de 100, grâce à de nouvelles formulations capables de faire absorber à l’organisme des quantités inédites de carburant en pleine course.
Et Evans ne s’en prive pas. « Cette année, j’ai beaucoup plus structuré ma nutrition », explique-t-il. « Je peux par exemple partir pour quatre heures d’entraînement sans petit-déjeuner, avec seulement des acides aminés pendant deux heures et demie, puis commencer à m’alimenter en low carb. Ou bien je fais des séances qui reproduisent les conditions de l’UTMB : je prends du bicarbonate de sodium avant, puis j’avale directement 120 grammes de glucides dès le départ. On s’y habitue très vite et la récupération est bien meilleure. »
Quand nous l’avons joint, Evans sortait justement d’une séance sur home-trainer, vêtu d’une combinaison thermique conçue pour simuler l’adaptation à la chaleur. « Ces séances ont été capitales, avant comme après la Western States, raconte-t-il. Une semaine de travail dans la chaleur peut avoir des effets comparables à un mois d’entraînement en altitude. » Et d’ajouter : « C'est un vrai avantage s’il fait chaud le jour de la course. Et si la chaleur n'est pas si accablante, c’est encore mieux : tu auras encore plus d'énergie. »
Repousser les limites du trail
Pour certains, l’approche d’Evans va à l’encontre de l’esprit du trail, fait de liberté. Mais comme dans tout sport devenu professionnel et très compétitif, pour progresser, il faut bousculer les règles. « Certains disent que ça enlève un peu de fun, admet Evans. Le trail, à la base, c’est être en harmonie avec la nature. Mais dans le sport, tout évolue. On a toujours mesuré l’allure et les kilomètres, c’est juste la suite logique. Quand les capteurs de puissance sont arrivés dans le cyclisme, ça a fait scandale. Aujourd’hui, même les amateurs s’entraînent avec. »
À 31 ans, Tom Evans reprendra cette année le départ de l’UTMB, décidé à effacer ses deux précédents abandons. Avec, en ligne de mire, la victoire…
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