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Jorge Garcia Dihinx
  • Aventure
  • Alpinisme & Escalade

« La montagne décide toujours » : Jorge García-Dihinx, vulgarisateur météo et nivologie rattrapé par une avalanche

  • 31 décembre 2025
  • 5 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Il était l’une des voix les plus écoutées de la météorologie de montagne en Espagne. Le 29 décembre, la rupture d'une plaque à vent a pourtant coûté la vie lors d'une sortie à ski de randonnée à Jorge García-Dihinx, et à deux de ses compagnons.

« Les prochains jours seront marqués par une stabilité trompeuse. Le manteau neigeux semblera plus sûr, mais les plaques à vent resteront présentes, parfois difficiles à identifier. » C’est en ces termes, publiés sur son blog quelques heures avant le drame survenu le 29 décembre, que Jorge García-Dihinx concluait l’un de ses derniers bulletins météorologiques. L’Aragonais, qui se présentait comme  « pyrénéiste, skieur, parfois clown, souvent enfant, photographe, écrivain médiocre, montagnard, médecin, pédiatre voyageur, curieux, admirateur des personnes créatives, et depuis peu très intéressé par la nutrition comme l’une des meilleures médecines qui soient » était passionné de montagne. Fin observateur des dynamiques nivologiques des Pyrénées, il n’imaginait sans doute pas que son dernier bulletin météo prendrait, quelques heures plus tard, une résonance tragique.

Lundi 29 décembre, en milieu de journée, une avalanche s’est en effet déclenchée sur les pentes du pic Tablato (2 700 m), au-dessus de la station thermale de Panticosa, dans le Haut-Aragon. Six skieurs de randonnée évoluaient dans le secteur. Une plaque à vent s’est rompue sous leurs skis, emportant quatre personnes. Trois d’entre elles – Jorge García-Dihinx, 55 ans ; sa compagne Natalia Román, 36 ans, et leur ami Eneko Arrastua, 48 ans – ont perdu la vie. Une quatrième personne, grièvement blessée et souffrant d’hypothermie, a été évacuée vers l’hôpital. Deux autres membres du groupe, restés hors de la coulée, ont donné l’alerte.

Un secteur réputé… mais piégeux

Le massif du Tablato est l’un des plus fréquentés de la vallée de Tena. Son accès relativement aisé, ses pentes régulières et la diversité de ses itinéraires en font un terrain classique pour le ski de randonnée. Mais c’est aussi un secteur exposé aux effets du vent, notamment sur les orientations nord et nord-ouest, où se forment régulièrement des plaques instables.

Les jours précédant l’accident, l’Agence météorologique espagnole (AEMET) avait pourtant publié des bulletins détaillés. Le risque d’avalanche était évalué entre 2 (limité) et 3 (marqué) selon l’altitude, avec des avertissements clairs : présence de plaques à vent en altitude, neige récente reposant sur des couches fragiles, et possibilité de départs spontanés ou provoqués, y compris par de faibles surcharges.

Dans son propre bulletin publié la veille, Jorge García-Dihinx alertait lui-même sur ces conditions. Il évoquait une « stabilité trompeuse », rappelant que les accumulations dues au vent pouvaient céder « au passage d’un seul skieur », notamment au-dessus de 2 000 mètres. Les images diffusées par la Guardia Civil montrent que l’avalanche s’est déclenchée sur une pente raide menant à un replat, où la coulée a pris de l’ampleur avant de s’arrêter.

Vulgarisateur météo en montagne sur les réseaux sociaux

La nouvelle de l’accident a profondément ému la communauté montagnarde espagnole. Car Jorge García-Dihinx n’était pas un pratiquant parmi d’autres. Pédiatre à l’hôpital San Jorge de Huesca, il était aussi l’un des visages les plus connus de la vulgarisation météo en montagne en Espagne, comme le souligne la presse espagnole. Notamment Desnivel et El Pais qui rappellent qu'il était auteur de guides de référence sur le ski dans les Pyrénées, et collaborateur régulier du magazine ainsi que de la revue Grandes Espacios.

À travers son blog La Meteo que Viene, suivi par des dizaines de milliers de lecteurs, il publiait depuis 2009 des analyses accessibles mais rigoureuses sur les conditions nivologiques, la météorologie alpine et la gestion du risque. Ce portail permettait aux passionnés de la montagne de consulter les planifications météorologiques avant une sortie. Il y partageait également ses itinéraires de ski, ses réflexions sur la sécurité, et ses doutes. Loin de se poser en expert infaillible, il revendiquait une approche humble, rappelant régulièrement que « la montagne décide toujours ». « Nous savons que la montagne n’est jamais sûre, écrivait-il récemment, mais nous continuons à y aller pour ce qu’elle nous apporte : la liberté, l’engagement, le sentiment d’être vivant. ».

Médecin de formation, passionné de nutrition, de sport et de pédagogie, il était également très actif sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram où ses vidéos sur la météo et la sécurité en montagne étaient appréciées par plus de 380 000 abonnés. Ses publications mêlaient conseils de prévention, observations de terrain et réflexions personnelles sur la prise de risque. Beaucoup saluent aujourd’hui sa capacité à rendre accessibles des notions complexes, sans jamais minimiser les dangers. Une approche qu’il avait adoptée avec beaucoup de modestie. Sur son blog, il rappelait en effet : « Il convient de rappeler que ces informations ne sont que des estimations, établies à partir de données recueillies dans les refuges, de données nivologiques accessibles au public et d’estimations personnelles fondées sur les chutes de neige récentes et les prévisions météorologiques à venir. Il ne s’agit en aucun cas d’une prévision exacte, mais d’une appréciation personnelle. Chaque groupe de montagnards doit évaluer en permanence les conditions du terrain et de chaque versant, et adapter son comportement en conséquence. À des fins de responsabilité civile et de sécurité, il convient de consulter systématiquement les bulletins officiels d’avalanche émis pour les Pyrénées par l’AEMET, Météo-France, le Centre de Predicció de Lauegi dera Val d’Aran et l’Institut Cartogràfic i Geològic de Catalunya. » soulignait-il avant de signer : « Jorge García-Dihinx Villanova, pédiatre Low Carb High Protein, et non météorologue. »

Un passionné de montagne

Au-delà du drame humain, ce qui bouleverse profondément la communauté alpine aujourd’hui, c’est précisément le profil des victimes. Jorge García-Dihinx, sa compagne Natalia Román et leur ami Eneko Arrastua étaient des pratiquants expérimentés, familiers du terrain et conscients des risques.

Dans les heures qui ont suivi l’accident, de nombreux professionnels de la montagne ont rappelé que la période actuelle est particulièrement délicate : alternance de redoux et de refroidissements, vents forts, manteau neigeux hétérogène, et fausse impression de stabilité après plusieurs jours de beau temps.

C’est précisément ce que soulignait Jorge García-Dihinx dans sa dernière publication consacrée aux conditions dans les Pyrénées, publiée le jour de Noël. Il plaidait pour une lecture plus fine des bulletins d’avalanche, critiquant la rigidité des échelles classiques et appelant à des niveaux intermédiaires – à l’image du modèle suisse – afin de mieux refléter la complexité du terrain. Selon lui, le maintien prolongé d’un niveau 3 pouvait paradoxalement conduire à une banalisation du danger chez les pratiquants expérimentés.

« Comme je l’ai indiqué, Météo-France prévoit de faire passer le danger du niveau 3 au niveau 2 pour demain vendredi. Or, comme je l’ai expliqué, il est rare que le danger baisse d’un niveau entier d’un jour à l’autre. Il aurait peut-être été plus pertinent d’indiquer un 2+ pour demain et un 3– pour aujourd’hui, par exemple. Le passage d’un niveau 2 (limité) à un niveau 3 (marqué) est considérable. En l’absence de subdivisions, on sous-évalue ou on surestime inévitablement le danger par sauts de niveaux entiers. Or, le niveau 3 (marqué) représente, selon les guides, un danger deux fois plus élevé que le niveau 2 (limité). L’augmentation n’est donc pas arithmétique, mais exponentielle, « au carré », comme le disent les nivologues. C’est pourquoi, à mon sens, des subdivisions en tiers seraient nécessaires. Si tel était le cas, 90 % des journées dans les Pyrénées se situeraient dans cette fourchette de danger : 2–, 2=, 2+, 3–, 3=, 3+ et 4–. Seuls quelques jours par saison, comptables sur les doigts d’une main, atteindraient les niveaux 4= ou 4+. Cette plage allant de 2– à 4– couvrirait environ 90 % des journées d’une saison, et la crédibilité de l’évaluation du risque pour les pratiquants en serait renforcée. J’espère que cette réflexion encouragera les organismes en charge des bulletins d’avalanches en Espagne et ailleurs en Europe à s’inspirer du modèle suisse du SLF, qui subdivise les niveaux de danger », concluait-il.

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