Des centaines de personnes étaient encore réunies place du Triangle de l’Amitié dimanche 3 septembre en fin d’après-midi pour accueillir les derniers finishers, ces héros rarement mis en lumière. Et c’est dans une indescriptible souffrance qu’est arrivé Philippe Tran, un médecin stéphanois de 58 ans, courbé par une douleur qu'il traînait depuis plus de 40 kilomètres. "Il n’a pas abandonné parce que c’est un solide dans sa tête" nous a confié son meilleur ami qui a joué le rôle d'assistant. En venant à bout de l’UTMB (170 km ; 10 000 D+) pour lequel il s'entraînait depuis plus de sept ans, le traileur dévoué a enfin réalisé son rêve. Nous l'avons suivi depuis la Flégère sur les derniers kilomètres de la course avant son arrivée triomphale à Chamonix où il a encore trouvé l'énergie de nous accorder une interview.
"Je suis médecin, je sais ce que je fais" nous dit Philippe Tran, dimanche 3 septembre, aux alentours de 15 heures, peu après La Flégère, la dernière barrière horaire officielle. Plus que six kilomètres avant de rejoindre Chamonix. Mais les fermeurs, ces hommes et ces femmes de l’ombre clôturant la course, sont perplexes. Et on comprend pourquoi. Le traileur a le dos en vrac, tordu par la douleur. Son allure est par conséquent extrêmement ralentie. "Je dois avoir un début de hernie. La moindre racine, le moindre caillou que je tape avec mon pied m’envoie une décharge électrique dans le dos" détaille-t-il, extrêmement lucide sur sa situation et sur ses capacités. Arrivera-t-il au bout de l’UTMB cette année ? Rien n'est certain à ce stade. Mais ni les bénévoles ni sa famille ne parviennent à le convaincre d'arrêter. Il semble épuisé, mais totalement déterminé. Il n'est pas le seul parmi le petit groupe de "finishers" que nous suivons.

Après quelques petites foulées, nous rejoignons le groupe des fermeurs, ces bénévoles chargés de la sécurité des derniers coureurs. Très attentif, l'un d'entre eux est resté avec Philippe, marchant d'un pas très lent. Les deux hommes seront vite dépassés par d’autres traileurs. Parmi eux, un Australien manquant cruellement de lucidité, une Brésilienne ayant chuté la nuit précédente et deux frères, des Français déterminés à venir à bout de 170 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé. Tous sont soutenus par des bénévoles extrêmement bienveillants. Les encouragements sont fermes, le rythme est lent. De quoi prendre le temps de contempler le Mont Blanc et les Grandes Jorasses, et de discuter avec les fermeurs "On est ici pour l’amour du trail" m’explique Anthony, un Normand d’une trentaine d’années qui a posé une semaine de vacances pour être bénévole. "Pour l’ambiance aussi" complète Chloé, une ultra traileuse récemment venue à bout des 200 kilomètres de l’Infernal Trail des Vosges, sur le point d’aller se frotter à la Diagonale des Fous.

Les discussions sont parfois coupées par la radio. Notre écart avec Philippe se creuse, nous annonce-t-on. Il est à environ trente minutes derrière nous. On imagine alors son rythme, chaque pas devant être un calvaire. Mais il n’abandonne pas. Comment va-t-il ? Qu'est-ce qui le fait tenir ? Quid de sa santé ? Va-t-il arriver à Chamonix ?
Ce n’est que lorsque nous foulons le goudron, à environ 1,5 kilomètres de l’arche d’arrivée, qu'il semble évident désormais que le Stéphanois va aller au bout. "Attendez-nous, on va franchir la ligne d’arrivée tous ensemble, avec Philippe" lance une voix à la radio. Le reste du groupe de fermeurs est réticent : leurs quatre protégés risquent d’avoir beaucoup de mal à repartir s’ils s’arrêtent quelques minutes. "Tant pis, on continue d’avancer" tranche Chloé.

18h10. Après plus de 48 heures de course et deux nuits sur les sentiers, Philippe arrive dans les rues de Chamonix, acclamé par les passants, par celles et ceux qui fêtent la fin de cette semaine attablés aux bars et par sa famille bien-sûr. Il franchira douloureusement la ligne d’arrivée, soutenu par son épouse, Catherine, et son fils, Hugo, tous deux en larmes. Dans la foule qui accueille ce héros, Colette Rodère… une de ses patientes de Saint-Etienne. « Ca ne m’étonne pas de lui, c’est un homme obstiné » nous confie-t-elle, très émue.
Tellement obstiné qu’il a passé près de 40 kilomètres à souffrir le martyre. « On a essayé de le dissuader de continuer, mais… impossible » raconte son fils, Hugo, soucieux de la santé de son père. Tordu de douleur, debout sous l’arche d’arrivée, Philippe refuse le fauteuil roulant que l’équipe médicale lui propose. Pas de civière pour lui non plus, c’est debout qu’il voudra quitter la place du Triangle de l’Amitié. Epuisé, mais parfaitement lucide, le dernier finisher de l’édition 2023 de l’UTMB, trouve encore la force de répondre à quelques questions sur son épopée... et même d'évoquer ses objectifs suivants. Sidérant !
Qu’est-ce qui vous a fait tenir malgré la souffrance ?
Mon caractère ! Certains disent que je suis borné, mais quand il y a un objectif, il faut l’atteindre. Et là, l’UTMB, c’était un objectif.
Comment vous sentez-vous ?
Je n’avais encore jamais fait l’expérience des microtraumatismes liés à la charge des sacs à dos. Je dois avoir une hernie qui s’est déclenchée au kilomètre 130. C’est la première fois que je faisais un parcours aussi long. Je vais en tirer une expérience, donc on verra bien. Mais à mon avis il est temps d’arrêter, d’arrêter de faire des grands trails. J’ai 58 ans, ce n’est pas raisonnable, je vais faire des petits, des 100 [kilomètres, ndlr].
Que ressent-on quand on fait une arrivée pareille ?
C’est hallucinant. J’avais visualisé une arrivée, classique, mais là, mais ça, ça dépasse tout ! Cette arche, depuis des années qu’on la connaît, c’est mythique ! C’est mon premier UTMB. J’ai déjà fait l’OCC et la CCC mais je voulais passer un cran au-dessus.


Ne pensez-vous pas que vous avez pris des risques d’un point de vue physique, en continuant ainsi ?
Je sais que je peux en prendre mais… tant pis. Ca en vaut la peine.
Mais vous ne regrettez pas d’être allé jusqu’au bout ?
Ah non absolument pas. Et je suis médecin vous savez…
Vous le déconseilleriez à tous vos patients ?
Oui.
Avez-vous pris des médicaments contre la douleur ?
Non, je n’ai rien pris du tout.
Vous ne voulez pas vous assoir ?
Non, parce que ça va devenir un peu plus compliqué. M’allonger ? Non plus. Je n’ai pas dormi depuis deux jours. Pas une minute. Non, rien du tout, pas même un coup de barre. J’avais tellement cet objectif en tête, depuis des mois et des mois. Tous les jours…
Vous aviez quel objectif au départ ?
Finir ! Je voulais savoir si j’en étais capable.
Donc vous l’avez atteint ?
Oui, avec une fin un peu compliquée mais bon. C’est extraordinaire !
Quand on est dans le mal, comme ça, qu’est-ce qui vous fait un tenir ? Une pensée ? Quelqu’un ?
C’est vrai que j’ai eu pas mal d’idées négatives, mais c’est revenu, j’utilise un rituel que j’ai trouvé dans un livre d’un chercheur de chez nous, de Saint-Etienne, Guillaume Millet. Ce sont des idées positives répétitives, un espèce d’impact, une histoire de marking de l’esprit, son livre est très intéressant, j'essaie de les mettre à profit. C’est la première fois que je l’utilise sur une course.
Avez-vous un prochain objectif ?
Oui, deux, le marathon de Valence [3 décembre 2023, ndlr], et le Marseille-Cassis [29 octobre 2023, ndlr], je ne sais pas si c’est avant ou après.
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