De l’ultra-trail à l’alpinisme, de sa prise de conscience écologique à ses futurs projets, sans oublier son nouveau statut de père de famille, Kilian Jornet nous a parlé de sa vie, de ce qu’il aime et de la planète. Une entrevue rare à l’occasion de sa seule intervention publique de l’année, ce samedi, à Lausanne.
Mesdames et Messieurs, voici celui qu’on pourrait qualifier de « Federer de la montagne », Kilian Jornet ! Nous sommes en Suisse et la comparaison n’est pas trop forte tant le petit Catalan est immense par les exploits qu’il réalise. Convié dans un salon en retrait de la scène, Outside a pu s’entretenir avec le très jeune papa d’une petite « Maj ». Son regard pétille comme au premier jour, Kilian Jornet nous demande poliment la permission de grignoter un peu avant, il est 19 heures et « l’ultra-terrestre » attaque son premier aliment de la journée. Permission accordée.
Kilian, après avoir réussi tant d’exploits aussi bien en compétition d’ultra-trail, qu’en ski-alpinisme et qu’en expédition (« Summit of my life »), qu’as-tu envie de faire ?
J’aime les nouveaux défis et ce qui me motive aujourd'hui ce sont deux choses : les courses et les enchaînements en montagne en solitaire. Pour les compétitions, c’est l’idée de me mettre en danger face à de nouveaux jeunes prometteurs comme Rémi Bonnet et d’autres. Gagner tout en sachant que je serai attendu me met une pression ; je sais que je vais devoir me mettre vraiment dans le rouge, me faire mal (lors de sa conférence Kilian s’est qualifié de « professionnel de la douleur »). C’est ce que je recherche en compétition. Concernant la montagne et l’alpinisme, j’aime l’idée de pouvoir partir de chez soi pendant 24 ou 48 heures et d’enchainer les kilomètres sur les arêtes et les crêtes en mixant la course à pied et l’escalade - alpinisme.
« Combiner trail et escalade en haute altitude, c'est ce qui me motive »
Depuis tes débuts, tu n'as jamais vraiment semblé lutter longtemps pour accéder à tes rêves. La Pierra-Menta, l’UTMB, le Mont-Blanc, l’Everest, tout nous semble être allé très vite comparé au travail de longue haleine d’un Tommy Caldwell sur le Dawn Wall aux États-Unis qui a investi presque 20 ans de vie pour une réalisation. Pourrais-tu porter un projet qui te prenne autant d'investissement ?
C’est vrai que je n’ai jamais vraiment eu besoin de préparer mes défis. Par exemple pour le projet « Summit of my life » (campagne de records d’ascension de plusieurs sommets mythiques), seul le Cervin m’a demandé une vraie préparation. Je m’étais bloqué un mois pour m’entraîner spécialement à la descente très technique de ce sommet. Pour le Mont-Blanc, l’Elbrouz, le Denaliet l’Aconcagua, je savais que j’étais prêt physiquement, il ne restait plus qu’à attendre une bonne fenêtre météo et c’était fait. L’Everest s’est aussi fait rapidement mais je le considère plus comme un entrainement à haute altitude qui m’a convaincu que mon corps était capable de résister à ces hauteurs, qu’à un réel accomplissement en soi. L’Everest m’a servi de test pour mes expéditions à venir.
C’est donc sur les arêtes et les crêtes qu’on te retrouvera prochainement ?
Partir seulement avec un sac à dos, se sentir libre est ce qui me plait vraiment. L’un des projets le plus intéressants que j’ai effectué fut autour de chez moi, en Norvège sur les montagnes d’Åndalsnes. Courir 160 kilomètres n’est pas si difficile, grimper du 6a en escalade non plus mais combiner ces deux choses-là en solitaire avec des passages sur glaciers et le long des crêtes rend l’itinéraire vraiment très intéressant. Porter ce genre de tracé en haute altitude est clairement ce qui me motive aujourd’hui.
« J’ai arrêté mes conneries en voiture »
La naissance de votre fille « Maj » il y a quatre mois a-t-elle modifié ton degré de prise de risque en montagne ?
C’est marrant parce que j’y ai beaucoup pensé avant, mais vu que c’est quelque chose d’émotionnel, ça ne se prévoit pas. Finalement ça n’a pas changé ma prise de risque en montagne. J’ai continué à faire de la pente raide, des voies d’escalade en solo intégral mais par contre j’ai arrêté mes conneries en voiture (rires), fini les longues traversées de la Norvège aux Alpes où je roulais 30 heures sans m’arrêter en tenant au café et en étant distrait par autre chose que la radio … Pour venir ici, en Suisse, je me suis arrêté pour dormir. Je n’ai roulé que 16 heures par jour. Donc oui, Maj m’a rendu plus responsable dans la vie courante, hors de la montagne.
« J’ai envie d’être acteur pour la sauvegarde de la planète »
As-tu conscience de l’impact que tu as auprès des gens, notamment par tes accomplissements mais aussi par ton mode de vie ? Pourrais-tu utiliser cette aura à des fins écologiques ?
La médiatisation du sport m’a toujours paru bizarre mais bien sûr j’ai conscience que c’est une opportunité que je peux utiliser pour des bonnes causes qui me tiennent très à cœur comme la préservation de l’environnement, celle des montagnes et l'engagement pour la cause du réchauffement climatique. Mais auparavant, je dois être aussi moi-même responsable, je sais que je suis un « acteur très polluant », je voyage beaucoup, j’utilise beaucoup de matériel. Mais j’essaie à mon échelle de faire modifier des petits choses avec les entreprises pour lesquelles je travaille. Notamment réfléchir à des modes de production plus responsables. Clairement j’ai envie d’être acteur pour la sauvegarde de la planète.
« Je paie pour compenser le bilan carbone de mes voyages »
Concrètement que fais-tu pour aider à la sauvegarde de la planète ?
Pour tous mes voyages je paie une compensation carbone via des sites internet comme « My climate » qui se chargent de collecter l’argent et de l’utiliser pour replanter des arbres par exemple, ou soutenir des initiatives de fabrication de fours dans les pays émergents. Ce n’est pas une solution, je le sais, mais au moins j’essaie de compenser de cette manière. Ensuite j’essaie de réduire mes voyages, je fais moins de compétitions partout dans le monde et je me prépare quasi-exclusivement en Norvège.
Et chez toi, à quoi ressemble ton mode de vie éco-responsable ?
On ne chauffe quasiment pas la maison, ou très peu, à l'électricité issue à 90 % d’énergie renouvelable en Norvège, ou au feu de bois qu’on va couper dans la forêt. Pour l’alimentation, je dois te dire que grâce à Emelie, ma compagne, on mange presque exclusivement des produits venant de notre jardin et donc biologique. Je ne suis pas passionné par ça mais heureusement Emelie l’est complètement (rires) ! Sinon en termes de véhicule et de déplacement, Emelie a un véhicule hybride dont elle ne se sert qu’en mode électrique et moi j’ai un van de mon sponsor (Mercedes) qui va devenir électrique très prochainement. On essaie vraiment de maîtriser notre impact.
Vous ne mangez donc que des produits issus de votre jardin ?
Oui, quasiment exclusivement, grâce à notre grand jardin. Pour tous les légumes, des carottes, pommes de terre, on se sert dans le jardin qu’Emelie cultive. On est aussi végétariens tous les deux, donc on ne mange ni de viande ni de poissons.
« 200 kilomètres hebdomadaire de trail »
Parlons de tes entraînements Kilian, comment se répartit ta charge de travail ?
Depuis 2004 je tiens un cahier d’entraînement à jour * sur toutes mes sorties (rires). Mes entraînements ont évolué au fil du temps. En Espagne, par exemple, je faisais beaucoup plus de vélo que maintenant. Désormais le ski alpinisme représente 50 % de mon entraînement. Dans les 40 % restants, je place tout ce qui est à pied, mes sorties de trail et de montagne alpinisme. Les 10 % restants sont consacrés à l’escalade et au vélo. J’aimerais bien faire plus de vélo, mais les 200 kilomètres hebdomadaires de trail me prennent un peu de temps (rires).
* preuve à l’appui, Kilian nous a dévoilé ses fichiers Excel rigoureusement tenus à jour sur son téléphone avec des chiffres d’heures de pratique et de dénivelé tout bonnement hallucinants !
Quel niveau d’escalade as-tu ?
Je pratique l’escalade pour être à l’aise en montagne, pour pouvoir passer là où je souhaite passer en solo. Donc forcément je ne progresse pas beaucoup (rires). J’ai une petite salle de bloc chez moi et je dirai que mon niveau se situe entre le 6a en solo et le 7b en paroi et en traditionnel.
Ecouter et s’imprégner des paroles du phénomène catalan vous bouscule, tant la simplicité de ses mots transgresse avec les exploits qu’il narre. Sur scène, Kilian prône le rêve éternel pour tous, principal moteur d’une vie en mouvement qu’il espère finir « avec des yeux qui brillent encore à 70 ans » comme en atteste sa dernière projection de trois personnes de plus de 80 ans affublées de baudriers sur une paroi d’escalade…
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