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Damien Seguin au Vendée Globe
  • Aventure
  • Water Sports

Interview : Damien Seguin, navigateur handisport, la grande surprise du Vendée Globe

  • 8 janvier 2021
  • 8 minutes

La rédaction Outside.fr Marine Saint-Germain

Sa participation au Vendée Globe 2020 est historique. À 41 ans, Damien Seguin est le premier navigateur handicapé à s'être lancé dans ce tour du monde à la voile, en solitaire, sans escale et sans assistance. Privé de sa main gauche dès la naissance, sa différence ne l'a jamais empêché de pratiquer un sport extrême. Bien au contraire. À son actif, cinq titres de champion du monde et deux médailles d'or aux Jeux Paralympiques. Et hier après-midi, à l'heure où nous réalisions cet interview par téléphone, il était classé deuxième dans cette course surnommée "l'Everest des mers". Confessions d'un homme solaire, compétiteur né, doué d'une volonté qui laisse sans voix.

Vous naviguez sur un voilier à dérive, et comme vous l’avez expliqué dans la presse, ce type d'embarcation est censé être potentiellement moins rapide qu'un foil. Pourtant, vous êtes aujourd'hui en haut du classement. Non seulement vous montrez que votre handicap n’est pas un frein, mais vous semblez en faire une force supplémentaire.

C’est vrai qu'avant le départ le bateau à dérive versus le foil, c’était un peu le match perdu d’avance pour les bateaux à dérive. Comme quoi, rien n’est acquis dans le sport. Même quand on a une monture qui est soit-disant moins performante, surtout dans les sports mécaniques, on peut quand même s’en sortir. 

Par rapport à mon handicap, c’est un peu la même chose que le match dérive vs foil : à priori, je suis moins performant que quelqu’un qui a ses deux mains. Mais au final, on se rend compte qu’en navigant un peu différemment, en ayant une tactique peut-être plus réfléchie - sans dénigrer les autres - en navigant à ma façon, j’arrive à être aussi performant que les autres. C’est de l’adaptation en permanence. Et on s’aperçoit que dans un sport comme la voile, on peut avoir un handicap, ou un manque de force physique, qui peuvent être gommés sur l’eau.

Je me connais parfaitement, je suis né avec ce handicap-là. Toute ma vie je me suis adapté aux gestes quotidiens. Et quand j’ai commencé la voile, je l’ai adapté à mon handicap. C’est moi qui me suis adapté au bateau, avec une manière de naviguer spécifique, parce que sur le bateau en lui-même il n’y a pas grand chose à changer. 

Damien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée Globe

Que voulez-vous dire par « naviguer différemment » ?

Naviguer différemment, c’est s’adapter à différentes choses, ça peut être des conditions météo difficiles, ça peut être mon handicap. Je ne navigue pas sur mon bateau comme une personne qui aurait deux mains valides. Mais on peut prendre aussi l’exemple d’Isabelle Joschke (navigatrice allemande de 43 ans, également dans le Vende Globe, ndlr). C’est un petit bout de femme, elle a peut-être moins de force physique. Mais chacun fait avec ses moyens. Le bateau est plus fort que vous, et les éléments, le vent, la mer, quand ils se déchainent, ils sont plus forts que vous aussi. Si on ne s’adapte pas à ça aussi, on est broyé. 

Quand vous faites face aux moments les plus durs en mer, sur le point de craquer, à quoi pensez-vous pour tenir le coup ?

À plein de choses. D’une part, c’est quand même le Vendée Globe, ce n’est pas rien. Moi ça fait cinq ans que je travaille dessus. Avant d’abandonner, ça porte à réflexion. On repense à tout l’engagement qu’on a fourni, à toute l’équipe qui a travaillé comme des dingues sur le bateau, qui vous a regardé partir et qui n’attend qu’une chose, c’est de vous voir arriver aux Sables-d’Olonne - ça donne encore des arguments pour continuer l’aventure sur l’eau. 

Je ne dirais pas que c’est le rêve de toute une vie de participer au Vendée, mais c’était le rêve de l’équipe, qu’on a mené à bien. Bon, il peut y avoir des problèmes techniques qui portent à l’abandon, mais si on peut éviter ça, on essaye de se battre jusqu’au bout. À un moment, dans l’océan indien, j’avais des problèmes électriques, des problèmes de pilote automatique, je ne voyais pas comment j’allais m’en sortir. Mais avec l’équipe, on a trouvé des solutions, j’ai réparé tout ça, et je suis reparti en mode course. C’est aussi ça la beauté d’un sport mécanique.

Après il y a une chose toute bête, mais quand vous êtes au milieu de l’océan Pacifique ou indien, vous n'êtes pas sur un terrain de foot. Il ne suffit pas de dire qu’on veut rentrer au vestiaire. Vous êtes loin de tout, donc quoiqu’il arrive il faut continuer avec le bateau. Alors quitte à continuer, autant suivre la route qui vous ramène à la maison.

Damien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée Globe

Vos différentes courses en mer vous ont fait vivre des épreuves très difficiles. Mais finalement, qu’est-ce qui vous fait le plus peur dans la vie ?

C’est une bonne question, ça. Certainement pas les défis, ça c’est quelque chose qui me galvanise. Que ce soit les défis sur un bateau, tout autre défi sportif, ou même les défis du quotidien… Au contraire, je dirais que ce qui me fait le plus peur dans la vie, c’est la routine. J'aime pas ça. J’aime pas être enfermé entre quatre murs, assis derrière un bureau. Ce ne sont pas des choses qui me font peur, mais que j’évite de faire. 

Pour reprendre une description que ma mère donnait de moi : « Damien, c’est un optimiste hyperactif ». Ça résume un peu ma personne, je n'aime pas rester en place.  

Vous venez de passer le Cap Horn dans le top 5. Comment vous sentez-vous sur cette dernière ligne droite, comment l’appréhendez-vous ?

Elle est très compliquée cette dernière ligne droite ! L’océan Atlantique sud, au niveau météo, est assez complexe et peu prévisible, il peut se passer un peu tout et n’importe quoi. Mais bon, je l’appréhende assez sereinement. Je me sens bien sur mon bateau, même s’il n’est plus à 100% de son potentiel, il a encore suffisamment de chevaux sous le capot pour faire un bon bout de route assez rapidement. Là on est dans la régate, c’est mon truc à moi. Il va falloir choisir les bonnes stratégies. 

Et puis après il y a une chose toute simple : pour moi, mon Vendée Globe est déjà réussi, avec tout ce que j’ai traversé. J’ai été leader au tout début, j’ai fait l’océan indien et Pacifique tout le temps dans les dix premiers, j’ai passé le cap Horn 4ème, en l'heure actuelle je suis 2ème… il ne me reste plus qu’à ramener le bateau au port à la limite, et ce sera gagné.  

Je suis aussi un compétiteur, donc je vais tout faire pour avoir la meilleure place possible, mais j’attaque cette ligne droite avec beaucoup d’enthousiasme. Il me reste trois semaines de navigation, j’ai envie de me donner à fond.

Mine de rien, il y a eu de la casse et des abandons pendant cette course. Moi j’ai eu la chance de pouvoir réparer et rester en avant-poste. Si on m’avait dit avant le départ que je serais 2ème après le passage du cap Horn, j’aurais signé tout de suite. Personne n’aurait imaginé un bateau à dérive être 2ème à ce moment-là.

Damien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée GlobeDamien Seguin au Vendée Globe

Vous dites que votre bateau n’est plus à 100% de son potentiel. Mais vous, mentalement, vous êtes à combien de pour-cent ?

Je suis à 150% ! Je suis dans mon élément, j’ai eu le temps de prendre mes marques sur le bateau, je me suis fait à la solitude, une de mes craintes pendant longtemps. Au départ du Vendée Globe, ma plus grande expérience en solitaire était de 20 jours, là on est partis pour 90. On se pose forcément des questions : est-ce que je vais supporter la solitude sur le bateau, l’éloignement ? C’est pas facile tous les jours. Mais ce sera une expérience, et je ne serai pas le même homme à l’arrivée qu’au départ, c’est sûr. 

Là, on est sur le chemin du retour, donc ça aide aussi à passer le temps, me dire que je suis en route vers la maison. Mais je suis aussi porté par l’événement, par la compétition. Je suis capable de me faire mal sur le bateau, sans pour autant rechigner à la tache. Donc je suis bien. 

Comme vous l'écrivez dans votre biographie "Damien Seguin, le défi d'une vie", « tout le monde dit que quand on revient du Vendée, on n’est plus le même homme ». Est-ce que vous sentez déjà cette transformation en vous ?

Oui, je pense, car mine de rien, pendant les longues journées dans l’océan Austral, on a le temps de penser à plein de choses, de se poser, on n’a pas le téléphone qui sonne toutes les cinq minutes et on peut se déconnecter des terriens. On est porté sur une introspection qui est très personnelle, ça permet de réfléchir sur soi, sur la vie en général. On apprend forcément des choses. Je ne dirais pas que je serais totalement transformé non plus, mais un peu différent. 

On peut lire aussi qu’il n’y a pas que la voile dans votre vie, et que si vous réussissez le Vendée, vous passeriez peut-être à autre chose après. De quoi s’agit-il ? 

Je suis quelqu’un de passionné. Je fais de la voile parce que ça me donne énormément de bonheur d’être sur l’eau. Mais si un jour je ne trouve plus ce plaisir-là, je pense que je changerais d’activité, tout simplement. Je ferais peut-être de l’alpinisme, certainement quelque chose en lien avec la nature. Mais je pense que je n’aurais pas de mal à changer de sport si je prends du plaisir à le pratiquer. Si jamais le Vendée Globe se passait mal et que je n’ai plus du tout envie d’en faire, je pense que j’arrêterai, ça ne me poserait pas le moindre problème. 

Damien Seguin au Vendée Globe

Vous parlez d’alpinisme, ça vient de l’héritage que vous avez reçu de votre père ?

Oui, en plus du lien avec la nature. Lui était guide de haute montagne, j’ai grandi dans les Hautes-Alpes. Dès que j’ai su marcher, j’ai fait de l’escalade, de la randonnée. Je pense que c’est ce que j’ai aimé dans la voile aussi, naviguer avec les éléments. Pendant ce Vendée Globe, j’ai vu des baleines, c’était un moment magique ! Un instant où la course n’existait plus, il n’y avait que moi avec elles à côté, c’était le jour de Noël en plus, un truc de dingue ! Rien que pour ça, ça vaut le coup d’être vécu. 

Et que feriez-vous en alpinisme ?

Ah bah je ferais l’Everest ! Je fais bien le Vendée Globe, qui est l’Everest des mers. J’aime les défis, on l’aura compris. Quand on fait de l’alpinisme, j’imagine que le plus dur ça doit être l’Everest, le K2, les monts népalais… Alors pourquoi pas penser aux grands sommets. Peut-être même le pôle nord ou sud. C’est pas dit que je ne le fasse pas un jour ! 

Donc on peut espérer vous voir un jour sur le Toit du monde ?

Ah, ce serait génial ! C’est pas improbable ! Ce serait un beau challenge. Me dire que j’ai fait le tour du monde, et après aller sur le Toit du monde, ce serait une belle manière de continuer l’aventure, non ? On n’a qu’à faire un appel aux alpinistes qui lisent Outside pour monter une expédition !

Damien Seguin au Vendée Globe

Quel message voudriez-vous passer à tous ceux qui partent dans la vie avec un désavantage ?

Ce serait de croire en leur rêve. On a tous des rêves, et on ne pourra jamais empêcher un gamin de ne pas rêver comme un autre. Même s’il a un handicap, même s’il a des difficultés dans quoique ce soit, il voudra toujours faire comme ses copains, son frère, sa soeur, et continuera de persévérer. 

Mes parents ne se sont jamais permis de me dire : « Non, Damien, t’arriveras pas à faire de l’escalade, du vélo, de la voile ». Ils m’ont toujours laissé faire. Ça n’a pas été facile, je me suis cassé la gueule, mais je me suis relevé, j’ai recommencé, et j’ai réussi. Il faut avoir de la force de caractère. Se donner les moyens de réussir, c’est déjà se donner le plus de chance d’y arriver. 

Après, j’ai un esprit de compétition, je pense que je tiens ça de mon papa. Mais c’est quelque chose qui s’est forgé au fur et à mesure. J’ai toujours bien aimé me confronter aux autres, j’ai toujours essayé de voir ce que valait mon handicap par rapport à un valide - et ça m’a forgé un mental particulier. Mais on n’a rien sans rien. Il faut aussi accepter l’échec. Si on ne le fait pas, on ne prend aucune initiative, et on reste assis toute sa vie. Moi, j’aime prendre des risques, avoir des rêves, me surprendre et surprendre les autres, aller à des endroits où on ne m’attend pas. Et pour l’instant ça m’a plutôt bien réussi, alors c’est ce que je souhaite à un maximum de gens. Chercher leur propre adrénaline, leurs limites. 


Pour suivre Damien Seguin sur le Vendée globe, c'est ici.

Damien Seguin, le défi d'une vie

Pour en savoir plus sur le parcours de vie de Damien Seguin, découvrez sa biographie, co-écrite avec Éric Cintas. Un livre paru le 23 septembre 2020, 272 pages, 19€95.

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