C’est la superstar la plus discrète de Youtube : Martijn Doolaard, un Néerlandais semi-reclus aux allures de Quaker installé dans les Alpes italiennes qui, après avoir parcouru le monde à vélo d’Asie en Amérique pendant trois ans, capitalise sur une énorme communauté acquise au fil de ses kilomètres en selle pour réussir un autre tour de force : faire du long et lent processus de restauration de son petit chalet de pierres sèches une œuvre d’art dont ses followers suivent avidement chaque étape, à raison d’une vidéo hebdomadaire. Captivant, raconte notre journaliste qui n’en manquerait un épisode pour rien au monde.
L'hiver dernier, alors que j'étais cloué au lit, victime du Covid, j'ai commencé à regarder de manière obsessionnelle la chaîne YouTube de Martijn Doolaard. Doolaard est un Néerlandais de 38 ans qui, il y a environ un an, a acheté un ensemble de maisons de berger dans les Alpes italiennes pour moins cher qu’une petite voiture d’occasion. Son projet ? Les retaper lui-même et, plus largement, vivre simplement dans la nature.
La première vidéo qu'il a postée, en octobre 2021, donne tout de suite une idée de ce que l'on pourrait appeler le "style Doolaard " : Un plan de drone digne de Kubrick, planant au-dessus d'une montagne boisée, baignée dans le brouillard, accompagné d'une musique orchestrale minimaliste. Le plan s'arrête ensuite sur le siège arrière de sa voiture, et nous voyons Doolaard conduire à travers la forêt, en route vers sa nouvelle aventure. "Salut les gars, bienvenue sur cette chaîne", dit-il. "Je m'appelle Martijn Doolaard. Son prénom, prononcé à la manière néerlandaise, donne quelque chose comme "muhr-tine".
500 000 abonnés à sa chaîne
Au cours de l'année qui s'est écoulée depuis ces modestes débuts, il s'est constitué, au fil de plus de 75 épisodes, une base fébrile et assidue d'un demi-million d'abonnés, qui ne cesse de croître. Ils regardent Doolaard, qui utilise une simple caméra montée sur trépied, et à l’occasion un drone, Google Sketch, une série d'outils électriques. L'homme affiche un calme presque surnaturel pour s'attaquer à une liste apparemment sans fin de tâches à accomplir pour essayer de construire une maison habitable à partir de deux modestes chalets centenaires, totalement dépourvus de chauffage, d'eau et d'électricité.
Et tandis que l'exécution de ces tâches est montrée dans les moindres détails, on a l'impression que, pour de nombreux téléspectateurs, il s'agit de bien plus qu'une émission de rénovation. C'est une forme de thérapie, un antidote à la vie moderne, en ligne et hors ligne. Un petit monde soigneusement ordonné dans lequel ils peuvent revenir, semaine après semaine.


"Chaque lundi matin, à peine arrivé à mon bureau, j'allume mon ordinateur, je regarde la nouvelle vidéo de Martijn et je me demande si je pourrais un jour changer ma vie comme lui l'a fait", écrit un internaute. "Nous sommes tous fascinés", dit un autre, expliquant : "vous êtes excentrique mais commun, silencieux mais plein d'expression, seul avec une pléthore de spectateurs, brillant mais humble, sérieux mais fantaisiste et nous n'en avons jamais assez". Un autre fan résume le phénomène plus simplement encore : "C'est plus addictif que l'amour."
Un personnage tout droit sorti d'un portrait hollandais du XVIIe siècle
Je fais partie de ces accros. Pour moi, c'est plutôt comme si je buvais lentement un doux breuvage, une sorte de perfusion pour l'âme. Tout d'abord, il y a Doolaard lui-même. Grand, barbu, coiffé d'un chapeau sombre à larges bords, il semble tout droit sorti de l'univers des portraits hollandais du XVIIe siècle. Contrairement à tant d'influenceurs excités aux dents blanchies qui peuplent les médias sociaux, il incarne une vieille âme sereine - une idée encore renforcée par sa tenue de hipster amish (bretelles, gilet) qu'il porte en toutes occasions, qu’il scie des planches ou hisse des pierres en haut d'une colline. Et puis il y a la façon dont tout est filmé, comme une lente télévision norvégienne avec une bonne dose de méditation ; je n'aurais jamais imaginé que le travail du bois pouvait être aussi intéressant à regarder ou à entendre commenter. Doolaard a une façon de faire passer les choses les plus banales - polir ses chaussures de travail, préparer du café dans une cafetière moka - pour des cérémonies zen.
On trouve quantité de YouTubers qui racontent comment ils rénovent une vieille maison en Alaska ou dans la vallée de la Loire, mais aucun d'entre eux ne m'a autant marqué. Ils ne manient pas aussi bien la caméra ; et à l’écran, c’est souvent un couple ou une famille qui se mettent en scène, de sorte que vous vous sentez moins comme un 'partenaire spirituel' dans le projet que comme un spectateur invité. Sans compter que, parfois, ils ont recours à des pros du bâtiment pour les étapes les plus techniques.
Doolaard, quant à lui, est un pur esthète qui transforme le travail manuel en poésie visuelle. Voilà un homme qui a avoué avoir acheté une faux pour couper l'herbe parce qu'il avait vu un personnage le faire dans le film de Terrence Malick, « A Hidden Life », sorti en 2019. Il n'a pas peur de se frotter à la difficulté, de se plonger dans des domaines dans lesquels il n'a aucune expérience, avec un mélange de détermination inébranlable et de pragmatisme. Je me souviens que dans l'épisode où on le voit installer la première source d'eau courante sur la propriété - après avoir visionné des vidéos d'instruction sur YouTube - il a regardé les tuyaux qu'il venait de poser en disant, dans un haussement d'épaules : "J'espère qu'ils sont enterrés assez profondément". Il apprend en temps réel, fait des erreurs qu’il gère avec calme et aplomb. Moi qui ai tendance à paniquer lorsqu'une vis est dévissée, j'ai trouvé cela cathartique et extrêmement inspirant.


Sur les traces de Henry David Thoreau
"Je suis allé dans les bois parce que je voulais vivre délibérément", écrit Henry David Thoreau dans « Walden », l'ode totémique du XIXe siècle à la vie hors réseau. Or la vie simple que préconisait Thoreau dans les bois n'a jamais été aussi simple qu'il l'avait imaginée. Car il vivait à quelques pas de la maison familiale et recevait chaque semaine la visite de sa mère et de ses sœurs. Mais l'esprit de se démarche perdure, et je n'ai cessé de voir des parallèles entre Walden et la chaîne YouTube de Doolaard.
"J'ai étudié les anciennes techniques de fabrication du pain", raconte Thoreau ; Doolaard, au cours de plusieurs épisodes, expérimente, lui aussi, la cuisson sur feu ouvert. Comme l'écrivain américain, qui a consacré un chapitre entier de Walden aux "sons", Doolaard est totalement en phase avec le paysage sonore naturel qui l'entoure et apprend à cohabiter avec ses "voisins bruts", c'est-à-dire les animaux sauvages. Et comme Thoreau, qui explique : "Je ne me suis pas précipité dans mon travail, mais j'en ai tiré le meilleur parti", Doolaard semble aussi intéressé par le processus que par le résultat.
Mais que peut bien signifier vivre une vie de solitude en pleine nature à la manière de Walden quand vous avez aussi une existence dans le monde des médias sociaux, où vos exploits sont suivis, presque en temps réel, par un public de centaines de milliers de personnes ? Qu'est-ce qui pousse quelqu'un à troquer le confort de la vie contemporaine contre des douches froides en plein air et à s'attaquer à une rénovation délicate dans des conditions difficiles, dans un pays dont il ne parle pas la langue, et pourquoi tant de gens trouvent-ils cette expérience aussi fascinante ? Je voulais rencontrer l'homme derrière la chaîne, alors je me suis rendu en Italie.
Arrivé sur place, comme une impression de "déjà-vu"
La propriété de Doolaard est située dans la région du Val Pellice, dans le Piémont, à environ deux heures de route à l'ouest de Turin. On y parvient à l’issue d’un long trajet sur une piste de terre étroite et sinueuse. Sur le chemin, un panneau de signalisation annonce quelque chose en italien qui semble indiquer "Route détruite". Quelques virages particulièrement serrés, je suis obligé de passer en marche arrière pour prendre le virage, et j'arrive au point où Doolaard m'avait informé qu'il était plus prudent de laisser ma voiture de location. Je descends donc, et je marche.
Arrivé chez Doolaard, j’ai immédiatement une impression de déjà-vu, car j'occupe maintenant physiquement un lieu que j'ai visité numériquement pendant des mois. Il y a l'échafaudage élaboré que Doolaard a construit lui-même ! Il y a la tente en toile où il a vécu ! Il y a le gobelet qui contient sa brosse à dents ! Et il y a Doolaard lui-même, émergeant de l'une des bâtisses en pierres, et qui me tend la main en signe de bienvenue. Il me présente Rik Wielheesen, un vieil ami néerlandais qui séjourne chez lui depuis une semaine. Wielheesen, artiste de formation, est assis à une table de pique-nique en pierre (construite pendant un épisode de la série). Il s'est attelé à peindre dans l'une des maisons. Les environs, comme je m'y attendais, sont beaux et calmes. On entend le chant des oiseaux et les collines résonnent du lointain tintement syncopé des cloches des vaches laitières. Doolaard me prépare du thé dans sa cuisine installé en plein air et nous nous asseyons pour discuter.
Pour comprendre comment et pourquoi il vit aujourd’hui au fin fond des montagnes italiennes, il faut remonter plus ou moins à 2014. Graphiste senior, il travaillait alors à Amsterdam sur des emballages pour des marques - Heineken, entre autres - et connaissait ce que la plupart des gens appelleraient un certain succès. Mais il se sentait coincé dans le système, gagnant de l'argent pour acheter des choses dont il n'avait pas besoin. Il jouait de la guitare et chantait dans un groupe modérément populaire appelé Diesel Disko, mais ce groupe commençait lui aussi à "atteindre le plafond de son potentiel", raconte-t-il. Il aspirait au changement, mais hésitait à quitter cette vie confortable.
Un an, puis deux ans à vélo autour du monde
L'inspiration lui est finalement venue de l'objet le plus omniprésent d’Amsterdam, la bicyclette. Il n'était pas un inconditionnel du deux roues, mais comme la plupart des Néerlandais, il se déplaçait à vélo. "En Hollande, nous faisons du vélo tout le temps", me dit-il. Il a commencé à s'interroger sur le potentiel du vélo, non seulement pour les longs trajets, mais aussi en tant que mode de vie. Il a acheté un Surly Long Haul Trucker et s'est finalement lancé dans un voyage de deux semaines en Suisse. Il avait trouvé sa passion ! Un an plus tard, il a parcouru le trajet Amsterdam-Singapour, documentant son périple dans un livre, "One Year on a Bike" ("Un an à vélo")
De retour à Amsterdam, Doolaard s'est remis au travail, renouant avec plaisir avec la ville et la vie urbaine. Mais très vite il s’en est lassé. Il décide alors de partir à vélo de Vancouver, en Colombie-Britannique, jusqu'en Patagonie. Mais décide, cette fois-ci, d'aller plus lentement, prenant même des pauses en chemin pour faire des jobs de design en freelance. En 2016, il s'est lancé dans un périple de deux ans, raconté plus tard dans un deuxième livre abondamment illustré et riche en photos, intitulé, comme on peut s'y attendre, "Two Years on a Bike" ("Deux ans à vélo"), dont il a tiré également un documentaire). Une aventure en roue libre, remplie d'observations « thoreauviennes » - "la "bonne vie" est une idée mercurielle plutôt qu'un absolu fixe et secret" - et, bien sûr, de photos d’un Doolaard famélique et hirsute roulant sur les pistes poussiéreuses à travers l'altiplano bolivien. Au Chili et en Argentine, il lui est arrivé de songer à certains moments à tout abandonner, avoue-t-il. "Les paysages commençaient à ressembler de plus en plus à l'Europe", explique-t-il. Je ne cessais de me répéter : "Mais qu'est-ce que je fous là ? Je pense en avoir vu le meilleur du continent, mais il me reste encore 6 000 kilomètres à parcourir… » Mais il a continué, sachant que "l'histoire du gars qui a presque atteint la Patagonie à vélo" n'est pas une histoire.
De retour à Amsterdam, fin 2019, il n’a pas fallu longtemps pour que Doolaard ressente cette vieille envie de repartir au plus vite. Mais il en avait fini avec le vélo - trois ans en selle, il avait déjà donné - mais une partie fondamentale de l'expérience était ancrée en lui. "Voyager à vélo rend la vie très simple", dit-il. "Il faut vraiment penser à tout ce que l'on apporte, parce que lorsque l'on monte, il faut tout porter. À la maison, il se sentait entouré d'objets. "Si vous ouvrez les tiroirs de votre cuisine et que vous faites la liste de tout ce qui s'y trouve, dit-il, il y a de quoi vous plomber ». (Cela me rappelle Thoreau. "Mon plus grand talent, écrivait-il, a été de ne pas trop vouloir.) Doolaard a alors commencé à se demander s'il pouvait vivre une sorte de vie aussi simple que lorsqu’il était à vélo, mais sans bouger, en un seul endroit. "Tout ce que vous faites", comme il le dit dans 'Two Years', "affecte la chose suivante que vous faites".
Trop chères la France et la Suisse ? Ce sera l'Italie
Il a donc commencé, comme beaucoup d'entre nous, à consulter des sites web immobiliers comme Idealista, qui se spécialise dans les propriétés espagnoles. Mais comme il ne voulait pas se mettre un crédit sur le dos, il a écarté des pays trop chers comme la France et la Suisse. Son budget l'a conduit vers un coin relativement obscur d'Italie. "C'est la partie la moins touristique des Alpes, dit-il, mais elle est tout aussi belle.
Il y avait dans les environs des dizaines de vieilles structures en pierre, utilisées par les bergers comme logements temporaires pour eux-mêmes et leurs animaux. Il a trouvé une propriété qui lui plaisait - deux petites constructions avec six hectares et une vue sur une vallée entourée de montagnes. Elle était sur le marché depuis trois ans. En 2021, il s'est rendu sur place avec son frère pour y jeter un coup d'œil. Le propriétaire, un Français d'un certain âge, ancien combattant de la Légion étrangère, y avait, comme le décrit Doolaard, "vécu à la dure" de temps à autres. Il n'y avait pas d'eau courante, mais Doolaard et son frère ont fini par trouver un branchement dans une forêt à la lisière de la propriété. "J'ai fait une offre cet après-midi-là", raconte-t-il.
Les débuts n'ont pas été faciles. À la veille de l'hiver, il dormait dans une tente. Son matelas pneumatique fuyait. Pour faire fonctionner les outils électriques dont il avait besoin pour la rénovation, il a dû installer un système d'alimentation solaire. Il y avait des insectes partout, des loirs dans les murs, et il a dû déplacer quantité de mètres cubes de roches et de terre. Sa salle de bain se trouvait dans les bois ; pour l'eau, il utilisait des jerricanes. Enfin il a fait appel à un géomètre du coin pour connaître tous les codes de construction nécessaires.
Il apprend, seul, la plomberie dans les rayons des magasins de bricolage
Et progressivement, épisode par épisode, grâce à une série de petites victoires, son quotidien s'est amélioré. Il a rencontré les quelques voisins qui se trouvaient dans les environs, notamment un moine autrichien. Un certain Johannes Schwarz, également YouTubeur dont le contenu tend davantage vers des discussions théologiques profondes, en allemand. Mais aussi des paysans qui lui ont fourni du fromage et du lait en échange de l’accès à ses terres pour le pâturage de leurs vaches. Il a appris à s’y retrouver dans les quincailleries italiennes, aidé par Google Translate. Mais il s'est vite rendu compte si ces petites boutiques avaient beaucoup de charme, les grandes chaînes de magasins de bricolage répondaient mieux à ses besoins, pour une raison simple : le choix y est plus vaste. "Dans les grands magasins de type Home Depot, tout est exposé", déclare-t-il dans une vidéo. "Pour la plomberie, par exemple, vous pouvez trouver un raccord et comprendre, en cherchant bien, de quel tuyau vous avez besoin". En fait, il a appris la plomberie dans les rayons des magasins. Dans les petites boutiques locales, en revanche, tout se passait derrière le comptoir. Il devait demander : "Puis-je avoir un paquet de clous ? Et on lui répondait : "Quel genre ? ", plaisante-t-il.
Au cours de l'une de nos conversations, il compare le processus de rénovation à ses aventures antérieures. "C'est la même chose qu'un voyage à vélo : vous gagnez du terrain tout seul, par vous-même", dit-il. "Au début, je dormais dans la tente, dans le froid, puis j'ai eu de l'eau chaude - c'était incroyable !" Mais il a rarement choisi le chemin le plus facile. Non seulement il a dû rénover es maisons, mais auparavant, il a dû se créer un espace de vie immédiatement utilisable. Après être resté sous la tente pendant un certain temps, il s'est installé dans un vieux camping-car, avant de se construire une sorte de cabane dans une des bâtisses - un enclos en bois nettement plus confortable niché dans la grange en pierres, où il pouvait passer l'hiver. Il a ensuite installé une cuisine très sommaire en plein air et une simple douche. Et il lui reste encore un nombre infini de choses à faire.
"J'ai trop d'idées", me dit-il, soulignant qu’il s’intéresse beaucoup à l’approche zen. "L'objectif pour moi est de profiter de la vue, de prendre un café et de travailler toute la journée. Il parle d'une "belle trajectoire", au bout de laquelle se trouverait une belle maison, largement soutenue par les recettes publicitaires générées par ceux qui le suivent en ligne, et dont le nombre ne cesse de croitre. Quelques sponsors, précise-t-il, lui ont fourni du matériel, mais il reste "très sélectif, sinon j'aurais ici toutes sortes d'objets que je devrais passer en revue". Il m’explique que la maison elle-même est secondaire par rapport au processus de restauration : "Sinon, j’aurais acheté une maison déjà toute faite, non ? »
Pourquoi faire simple et rapide quand on peut faire beau, lentement ?
Lorsque je demande à son ami Wielheesen comment il décrirait Doolaard, il me répond : "Il ne prend jamais de raccourcis." L'exemple le plus frappant est peut-être celui de la grue. Très tôt, Doolaard s'est rendu compte qu'il lui serait extrêmement difficile de démonter, puis de remettre en place, les énormes dalles de pierre composant les toits. L'approche standard aurait consisté à louer de lourds engins et à faire appel à une entreprise. Au lieu de cela, tel un Léonard de Vinci des temps modernes, il a dessiné un système en bois pour hisser les dalles. Une idée que les gens du coin ont trouvé marrante. Il a construit la grue et ça a marché, bien que l'appareil gémisse sous la pression. Mais en fin de compte, il n'en a pas eu beaucoup besoin. En effet, une autre solution venue des confins de l'internet s'est rapidement imposée.
Un après-midi, j'étais assis sur la table de pique-nique en pierre et buvais un café avec Wielheesen. Je faisais une pause après quelques heures passées à aider Doolaard à raboter, teinter des lattes et à trouver des pierres pour combler les trous de la toiture. Soudain, un bruit strident est monté de la vallée, entre le son du train de marchandises qui freine et celui du singe hurleur. "C'est l'âne ", a commenté Wielheesen en souriant. "Il faut beaucoup de temps pour comprendre que c'est un âne". Peu à peu, je m’habituais au rythme du lieu - le temps imprévisible, la vaisselle dans la cuisine extérieure, le passage des chèvres ou des vaches accompagné des cris des bergers. Doolaard est soudain apparu et a installé près de nous son Sony A7 IV sur un trépied. Il a demandé à Wielheesen de retirer du cadre une bouteille d'eau en plastique. "On est sur un plateau de tournage, n'oubliez-pas", a-t-il dit. "Il faut que ce soit beau." Il en va de même pour les vêtements portés par Doolaard, qui, il l'admet, ne sont pas les fringues "trash" que l'on met généralement pour couler du béton. "C’est que les gens regardent", explique-t-il. Dans les vidéos, son look, qui n'est pas nécessairement en contradiction avec son style habituel, peut être qualifié d'intemporel, un sentiment qu'il a cherché à transmettre plus largement en éliminant certaines des horribles banalités de la vie moderne au profit d'une fantaisie rurale. (Par exemple, il ne filme pas ses déplacements à l'épicerie ou à la décheterie). Ce qui fait sourire Wielheesen qui raconte que pendant la semaine qu'il a passée sur la montagne, il a sans doute ruiné l'esthétique de Doolaard avec ses baskets et ses sweats fluo.
Sur YouTube, des commentaires par milliers
Dans le calme de la montagne, on oublie vite que toute cette expérience se déroule sous l'oeil d'un public nombreux et très engagé, attentif aux moindres développements. Les commentaires sur chaque épisode se comptent généralement par milliers. Ils contiennent souvent des critiques, généralement constructives, sur une technique employée par Doolaard. Dans un fil de discussion par exemple, concernant le fait qu'il n'avait pas utilisé d'acier pour renforcer le béton sur le toit, quelqu'un explique, un rien sarcastique, que : "dans cet épisode, il est question d'un homme qui commet une erreur coûteuse. Tout ce qu'il fait là n'est pas correct et il en paiera les conséquences plus tard ! »
Mais Doolaard apprécie les commentaires et s'en sert souvent comme d'une sorte de guide, affinant son travail dans une interaction presque en temps réel. "Je profite des conseils et j'apprécie les compliments", dit-il. Il entame des conversations privées avec les personnes qui laissent des posts constructifs, comme cet Allemand, expert en maçonnerie. "Mais je dois garder mes distances avec les autres, car cela ne ferait que m'ajouter un niveau de stress supplémentaire", ajoute-t-il. Chacun apporte son point de vue ; en effet, pour certains, Doolaard peut ressembler à un sauvage herzogien, faisant fi des conventions et de tout bon sens. Prenons l'exemple de sa cuisine en plein air : une installation délabrée composée d'un comptoir, d'étagères, d'un évier et d'un réfrigérateur, le tout sous un toit de fortune. Sur les réseaux, les gens n'ont pas manqué de paniquer : Et s'il pleut ? S'inquiètent-ils. "C'est un peu protégé, mais pas trop", répond simplent Doolaard. Il semble dire que l'on ne peut pas vraiment profiter de la beauté de la nature sans en accepter une partie des risques. "Un jour, il y a un orage, c'est la pagaille, tout est sale, et on se dit qu'il faut se protéger davantage. "Mais le lendemain, le soleil brille et vous changez d'avis. Jouir d’un constant confort dans une maison peut s'avérer insupportable. Si le temps est nuageux et que je ne peux pas prendre de douche chaude pendant deux jours, le troisième jour, c'est un bonheur ».
À l'aube de son premier été sur la montagne, en 2022, quelque chose de nouveau, et d'un peu inattendu pour Doolaard lui-même, a commencé à apparaître dans les vidéos : d'autres personnages. Dans le neuvième épisode, il a reçu l'aide d'un habitant de la région pour la soudure, et des gens lui ont fait des propositions les plus diverses. Un Texan lui a envoyé une station météorologique ; de nombreux téléspectateurs ont proposé de lui envoyer des graines pour son jardin naissant. Auparavant, il avait travaillé presque seul. Mais, chaque semaine semblait voir arriver de nouveaux visiteurs : un amateur de champignons venu d'Angleterre, un couple de cyclistes canadiens, cinq gars de l'Alabama qui faisaient un "On the Road thing" ( une sorte de road trip, ndlr) pour reprendre les termes de Doolaard.
Il s'agissait généralement de gens voyageant à travers l'Europe et qui avaient décidé de faire un pèlerinage jusqu’à son chalet. Lorsque les internautes ont commencé à voir d'autres intervenants dans ses vidéos, Doolaard pense qu’ils se sont dit : "Oh, c'est sympa. J'aimerais bien aller y faire un tour moi aussi". Un commentaire résume bien la situation : "Comme des milliers d'autres, je veux aller en Italie, manger du pain et boire de la bière avec vous. Inquiets, certains on alors craint que toute la magie de la série en pâtisse, mais la plupart des commentateurs ont considéré l'apparition de jeunes volontaires aidant Doolaard comme une preuve supplémentaire de la spécificité de sa chaîne. Dans l'épisode 29, quatre gars, dont un CrossFitter allemand, l'aident ainsi à démonter les énormes pierres du toit, rendant totalement obsolète la fameuse grue, qui finit reléguée dans un coin. "Le meilleur outil", observe Doolaard, "c'est parfois simplement la main d'œuvre".
Des intrus, curieux, mais parfois encombrants
Vivre sa vie seul, mais en compagnie d'autres personnes, la frontière est mince et parfois floue. Quelques jours avant mon arrivée, un visiteur allemand est apparu à l'improviste au bord de la propriété. Doolaard s'est arrêté de travailler et a discuté avec lui. "Il m'a proposé son aide, mais il voulait aussi en savoir plus sur l'achat d'une propriété en Italie", m'a-t-il dit. "Mais je n'avais pas besoin de son aide, alors je l'ai remercié gentiment, j'ai bavardé un peu et je suis retourné au travail. Il était assez déçu". Je demande à Doolaard comment les visiteurs font pour le trouver, alors qu'il prend soin sur sa chaîne d'éviter de donner des points de repère spécifiques. "Si vous connaissez Google Map, vous savez comment me localiser », me répond-il. Cette frontière entre solitude et partage s'est également manifestée sur le terrain d'autres manières : il n'y a pas si longtemps, Doolaard a dû installer une clôture en fil de fer barbelé pour dissuader les cueilleurs de champignons. "Je me douche et je prends mon petit-déjeuner ici, et les gens surgissent des buissons", plaisante-t-il.
Être vraiment seul dans le monde moderne, ou vivre totalement hors réseau, est une tâche presque impossible. Doolaard s'y essaie honnêtement, mais il a ses limites. Cette faux si romantique qu'il aimait tant ? Il l’a remisée devant l’étendue de sa propriété et il a engagé des gars du coin pour débroussailler son terrain. Mais le fantasme perdure. Doolaard essaie de réparer une maison, certes, mais il essaie aussi d'emmener les téléspectateurs dans un voyage, quelque chose qu'ils peuvent retrouver pendant une heure chaque semaine. "C'est vous qui construisez la maison", explique-t-il. "Il ne s'agit pas uniquement de moi. Vous me voyez travailler, mais il s'agit de la maison, du paysage, des sons, de l'ambiance, de la lenteur des progrès accomplis. Il imagine quelqu'un rentrant du travail, dînant et ouvrant son ordinateur portable et se disant : "c'est maintenant mon monde, j'oublie le stress de la vie quotidienne".
Et après ? Construire un voilier et prendre la mer, pourquoi pas...
Doolaard prévoit que la restauration lui prendra environ deux ans. Et il affirme vouloir continuer à filmer jusqu'au bout. Il pourrait plus tard éventuellement orienter son contenu vers son quotidien, des choses comme le jardinage ou l'élevage de poulets. Mais il est difficile d'imaginer que cet Espiritu Libre (son ancien pseudo Instagram) reste au même endroit trop longtemps. Avant d'acheter la maison, m'a-t-il dit, il a failli acheter un bateau. Il y a quelques années, alors qu'il vivait à Amsterdam, il s'est mis à la voile et a fait partie de l'équipage de quelques yachts, via des sites Web tels que Workaway. Il a envisagé de prendre la mer. "Je pense que c'est l’ultime façon de voyager librement", dit-il.
Il a préféré partir en Italie. Mais une fois que le chalet sera à son goût, il envisagera peut-être à nouveau de prendre la mer. "Je cherche une bonne histoire", dit-il. "Construire un voilier en bois est l'un des rêves que les gens ont en tête et qu'ils ne réaliseront probablement jamais. Or Doolard essaie de faire de ces "choses que l'on ne fait jamais" un mode de vie, et pas seulement sur le plan financier. "S'il y a une expérience que vous aimeriez faire, faites-la", conseillait Thoreau. Doolaard serait-il un maître constructeur de bateaux ou un marin expert ? Non, pas du tout. Mais naviguer autour du monde, dit-il, "Ca, c’est une super histoire - ça donne en quelque sorte un but à la vie".
Pour découvrir toutes les vidéos (75 à ce jour !) de Martijn Doolaard c'est ici.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
