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Thomas Destailleur Open Your Wild
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« Il rêvait d’être un aventurier engagé » : Thomas, un destin tragique à la Into the Wild

  • 5 janvier 2026
  • 9 minutes

Sylvie Sanabria Sylvie Sanabria Longtemps allergique à toute forme de sport, Sylvie se révèle sur le tard marathonienne, adepte du yoga et s’initie même au surf et à la voile. En 2018, elle co-fonde Outside.fr dont elle prend la direction éditoriale. Elle est basée à Paris et dans les Cévennes.

Bouleversante histoire que celle de Thomas Destaileur, jeune kinésithérapeute mort d’hypothermie au cours de l’été 2019 lors d’un périple en vélo et en kayak dans le Grand Nord canadien. À la veille de son départ, il avait contacté Outside pour savoir si son projet nous intéressait. Nous avions un peu échangé, puis nous étions restés sans nouvelles de lui. Six ans plus tard, en décembre dernier, c’est par son frère cadet, Pierre, que nous devions apprendre son décès. L’aventure de Thomas avait tourné court. Pas de happy end sur les réseaux cette fois, mais une lente descente vers la mort filmée via une GoPro restée active jusqu’à ses derniers instants sur le Grand Lac des Esclaves. De ces images, retrouvées intactes, et des nombreux posts de son frère, Pierre a tiré un petit film, « pour lui rendre hommage », dit-il, mais aussi parce qu’on « parle beaucoup de dépassement de soi, mais pas assez des limites. C’est ce modeste montage, destiné à ses proches dans un premier temps, qu’il veut partager aujourd’hui, en toute pudeur : « Pas pour décourager, mais pour être lucide, car certaines aventures comportent des dangers réels. »

« Open your wild », l’intitulé du blog de Thomas Destaileur – qu’on peut traduire littéralement par : ouvre le sauvage en toi – rappelle étrangement  « Into the wild », titre du périple de Christopher McCandless, trouvé mort dans un bus abandonné en Alaska en 1992, sans doute victime d’une intoxication. Fervent lecteur de récits d’aventures, ce kinésithérapeute installé au Canada depuis 2018, avait bien sûr lu le livre qu’en avait tiré Jon Krakauer [journaliste d’Outside]. Mais contrairement au jeune étudiant américain, en rupture avec la société, lui avait autre chose en tête, comme il nous l’expliquait dans son mail du 18 juin 2019 : « Autour d’une volonté de sensibiliser, d’interpeller et de responsabiliser à l’écologie et à la crise environnementale, le projet « Open Your Wild » a pour ambition de partager des conseils, de véhiculer des solutions et de promouvoir des manières de vivre, de consommer et de se déplacer responsables et durables, au travers de la préparation et de la réalisation d’aventures sportives et éco-responsables. La 1ère aventure du projet se déroulera donc cet été au Canada. » Démarrée le 3 juillet 2019, elle était censée être la première pierre avant de nombreux autres projets. 

« Pour cette aventure, j’ai choisi l’eau comme fil conducteur. De sa source, au creux des glaciers, jusqu’à l’océan. » publie-t-il sur ses réseaux sociaux. « Le Canada possède l’une des plus grandes réserves d’eau douce au monde, mais sa gestion actuelle n’est pas à la hauteur des enjeux, notamment à cause de l’exploitation des sables bitumineux, concentrés dans les régions que je vais traverser. Après avoir rejoint Jasper depuis Toronto en train, je suivrai d’abord le chemin de l’eau depuis le glacier Athabasca jusqu’à Fort McMurray, à vélo, sur plus de 1 000 km. Puis je continuerai en kayak sur trois rivières : l’Athabasca, la Slave, puis le Mackenzie, jusqu’à l’océan Arctique, au village de Tuktoyaktuk, 2 700 km plus loin. Un voyage ambitieux, mais j’aime les défis. Je ne prétends pas être le plus grand explorateur, ni un écologiste parfait. J’essaie simplement d’aider la planète à ma manière, et c’est ce qui me motive. »

Thomas Destailleur Open Your Wild
(Thomas Destailleur )

« Je voulais tout prévoir, tout anticiper… mais c’est tellement lourd ! »

Thomas, fervent admirateur de Mike Horn, n’est pas un athlète, plutôt un habitué des grands voyages, et il part confiant : « Je suis très bien préparé et tout est planifié », lit-on sur son blog. Mais très vite il est rattrapé par la réalité.

« Neuf jours de vélo m’attendent, avec environ 100 km par jour. Ça me semblait raisonnable, mais le vélo est très chargé. J’ai beaucoup trop d’affaires. J’espère que ça tiendra… et que moi aussi.
Je voulais tout prévoir, tout anticiper… mais c’est tellement lourd ! »

Heureusement, il y a parfois de belles descentes. Et ça, il adore, dit-il. De courts répits dans un périple où les difficultés s’accumulent : « Premier bivouac, ma tente prend déjà l’eau », s’inquiète-t-il.

« Les premières douleurs ne tardent pas non plus. Mon genou m’envoie un signal d’alerte.
Puis c’est au tour du vélo de montrer des signes de faiblesse. Un rayon est cassé. Sans doute la soudure. Je ne sais pas comment c’est arrivé. J’essaie de réparer, de dévisser un peu, d’inverser légèrement pour redonner de la solidité, et espérer que ça tienne longtemps.»

« À peine parti, j’ai l’impression que tout va déjà de travers. Moi qui pensais avoir tout prévu, tout testé. Je comprends vite que l’aventure, c’est l’imprévu. »

Thomas Destailleur Open Your Wild
(Thomas Destailleur )

« Je suis surexcité. Je donne mes premiers coups de pagaie pour tester »

Thomas commence à comprendre qu’il va devoir « lâcher prise » et s’offrir quelques moments de confort, le temps d’une nuit au chaud, dans un petit hôtel, ou d’une soirée autour d’une poutine avec des amis rencontrés en chemin. Et, malgré tout, il enchaîne les kilomètres et pense même « avoir trouvé son rythme ».

En chemin, il tombe sur le royaume du pétrole, au cœur de la forêt boréale. Face à ces installations à ciel ouvert, « le choc reste immense » et la réalité plus complexe qu’il le pensait : « Ce n’est pas tout noir ou tout blanc. Les gens sont conscients des impacts, mais n’ont pas vraiment le choix : c’est quasiment la seule source d’emploi. »

Quittant la route, il récupère enfin son kayak, « je suis surexcité. Je donne mes premiers coups de pagaie pour tester. Je dois trouver mes repères, mais je me sens vite à l’aise. Je suis prêt pour la suite. C’est un peu comme un second départ, aidé par ma famille d’accueil. Rouler le long des routes, c’était une expérience, mais maintenant mon besoin de nature est à son maximum. »

Thomas Destailleur Open Your Wild
(Thomas Destailleur )

« Mon corps me dit que je pousse trop  »

Mais dès le début sa « légendaire malchance » frappe. Thomas essuie trois gros orages. Certes il découvre la nature : « j’apprends à écouter, à observer, à ralentir vraiment. Tout me paraît à la fois immense et fragile », mais le rythme est intense. « Les étapes en kayak font entre 40 et 70 km. Je navigue entre 8 et 10 heures par jour. Je progresse bien, je me sens libre. », dit-il. Si le mental semble bon, c’est son corps qui commence à lui envoyer des signaux d’alerte : « Les bras sont lourds. Les mains douloureuses me réveillent la nuit. J’ai aussi mal au dos et aux fesses, à force d’être assis dans le kayak. » Il fait une pause. « Nouveau départ. Je commence à prendre le coup, mais je suis en mauvaise forme : je pense avoir attrapé une bronchite. »

Thomas doit pagayer face au courant, avec le vent de face. Il se rend compte que la rivière Slave est bien plus sportive que l’Athabasca. Pour éviter les rapides, il enchaîne les portages, et s’épuise : « C’est très dur. J’ai sans doute sous-estimé la préparation nécessaire pour cette partie » dit-il. « Chaque jour, de nouvelles douleurs apparaissent. Je n’en profite pas autant que je le voudrais. Mon corps me dit que je pousse trop. »

Thomas Destailleur Open Your Wild
(Thomas Destailleur )

« J’ai peur de l’hypothermie »

Mais le pire est à venir. Il l’attend sur la Hay River où il a rendez-vous avec des scientifiques. Pour y parvenir, il doit encore longer le Grand lac des Esclaves sur 100 km. Un objectif qui lui semble impossible. « Je savais que le lac pouvait être difficile à naviguer. Le vent peut vous clouer plusieurs jours sur la berge. Mais je n’imaginais pas à ce point. Je prends cher. C’est épuisant. À plusieurs reprises, le kayak manque de chavirer. Je dois m’arrêter souvent pour écoper. Je suis trempé, frigorifié.
J’ai peur de l’hypothermie », écrit-il dans sa dernière publication sur Facebook.

« Je commence à me demander s’il est vraiment raisonnable d’aller jusqu’à Tuktoyaktuk. J’ai déjà parcouru 800 km en kayak, et il m’en reste plus de 1 700. Je vais sans doute devoir revoir mes ambitions à la baisse, car le défi sportif prend trop le pas sur mes objectifs initiaux. Et je suis épuisé.

Quand on veut sauver le monde, on voit trop grand.
J’ai compris que je ne sauverai pas le monde avec mes petits bras.
Mais je veux continuer à agir pour lui, parce que nous n’avons plus le choix.

Comme dans la légende, je ne suis qu’un petit colibri qui fait sa part.
Et j’aurai fait la mienne… jusqu’au bout. »

Thomas Destailleur Open Your Wild
(Thomas Destailleur )

Le samedi 10 août 2019, au 31e jour de son périple, la Gendarmerie royale, alertée par sa famille restée sans nouvelle, retrouvera le corps de Thomas, mort d’hypothermie sur le Grand lac des Esclaves dans le nord du Canada. Sur lui, sa GoPro restée allumée a capté sa lente agonie. Des images bouleversantes que son frère Pierre n’a pas souhaité inclure dans son court métrage de 30 minutes. Il est le seul, avec le réalisateur, Jérôme Habasque, à avoir visionné l’intégralité des vidéos récupérées, mais le montage qu’il en a tiré est un témoignage exceptionnel qui, espère-t-il, fera réfléchir. « Si ce film peut ouvrir des discussions, alors il aura eu un sens, nous l’explique-t-il dans une interview.


Je ne veux pas assister à ton suicide, disait notre père


Ton documentaire donne peu de background sur ton frère, Thomas…

Thomas, c’était mon grand frère. J’ai quatre ans de moins que lui. On a aussi un autre frère, plus âgé que Thomas. On a grandi à Lille, dans le Nord, une enfance assez classique. Thomas était kiné, comme notre père. Il aimait profondément découvrir le monde, rencontrer les gens, observer la nature. Il a commencé à beaucoup voyager dans sa vingtaine : en Asie, en Mongolie, dans les DOM-TOM, aux États-Unis. Parfois seul, parfois accompagné. Mais plus il voyageait, plus il prenait conscience de l’impact de l’homme sur la nature. Il voyait la beauté des paysages, mais aussi leur fragilité. C’est quelque chose qui le travaillait beaucoup.

Quelle est la genèse de son projet, Open Your Wild ?

Son idée, c’était vraiment de reconnecter l’humain à la nature. Il avait beaucoup réfléchi à ça, beaucoup écrit. Ce n’était pas un projet impulsif. Il avait l’impression que l’humain consommait la nature sans vraiment la comprendre. Il voulait montrer autre chose, une forme de lien plus respectueuse. C’était très réfléchi chez lui.

Thomas Destailleur Open Your Wild
(Thomas Destailleur )

Thomas était-il bien préparé physiquement ? 

Honnêtement, pas autant qu’on pourrait le croire. Il faisait du sport, il était en bonne condition, mais il n’avait jamais fait d’expédition de ce type. Il avait fait un peu de kayak, il nageait, il s’entraînait, mais ce n’était pas un sportif d’ultra-endurance. Il avait surtout beaucoup préparé l’itinéraire, la logistique, les étapes, mais avec le recul, on se rend compte qu’il a sous-estimé la difficulté physique. D’ailleurs, mon père était très inquiet. Il le lui avait dit clairement : « Je ne veux pas assister à ton suicide. » Thomas lui répondait qu’il savait ce qu’il faisait, qu’il s’était préparé, qu’il pourrait s’adapter, raccourcir son parcours si besoin. Il avait prévu de réduire la durée de son périple. Il l’avait dit à plusieurs reprises.

Quand est-ce que les choses ont commencé à basculer ?

Vers la fin. Il devait rejoindre un point précis, puis s’arrêter. Il ne comptait plus aller jusqu’au bout de son itinéraire initial. Il était fatigué, amaigri. On le voit bien sur les images. Il le disait lui-même. Quand il est décédé, on a retrouvé tout son matériel. La GoPro, le kayak, ses affaires. Il a probablement chuté, pris froid. L’hypothermie s’est installée. Il ne semble pas avoir paniqué. Il ne déclenche pas la balise de détresse. Il ne demande pas d’aide.

Les images sont très fortes, mais vous avez décidé de les montrer

Ça a été très difficile. J’ai beaucoup hésité. Je voulais que ce soit un hommage, pas quelque chose de sensationnaliste. On ne voulait pas montrer la mort. On voulait montrer son cheminement, sa réflexion, sa sensibilité. C’est un film sur la vulnérabilité, sur la quête de sens. Pas un film d’aventure au sens spectaculaire.

Thomas Destailleur Open Your Wild
(Thomas Destailleur )

Comment a-t-il été reçu ?

On ne l’a projeté que deux fois, devant des proches [dans la région de Lille]. C’était très fort émotionnellement. Certains ont été très touchés, d’autres très mal à l’aise. Il y a eu beaucoup de silence à la fin des projections. Des gens sont venus nous dire qu’ils avaient été bouleversés, que ça les avait fait réfléchir sur leur propre rapport à la vie, au danger, au sens qu’ils donnent à ce qu’ils font. D’autres ont dit que c’était trop dur à regarder. Et je comprends. Ce n’est pas un film confortable.

Quant aux festivals, certains ont hésité parce que ce n’est pas un film d’aventure « classique » [à ce jour il n’est pas programmé en festivals]. Ce n’est pas une success story. Ils disaient que le film parlait d’un échec, que ce n’était pas une réussite sportive, et que ça pouvait être dérangeant. Mais pour moi, c’est justement là que réside sa force. Il montre la réalité, sans fard. Beaucoup de festivals veulent des histoires inspirantes au sens héroïque. Là, on montre quelque chose de plus fragile, de plus humain.

Se pose aussi ici la question du risque, de la préparation, de la responsabilité…

Oui. On parle beaucoup de dépassement de soi, mais pas assez des limites. Il faut aussi dire que certaines aventures comportent des dangers réels. Ce n’est pas pour décourager, mais pour être lucide. Si ce film peut servir à faire réfléchir, à amener plus de conscience, alors il aura servi à quelque chose. Aujourd’hui, on valorise beaucoup la réussite, la performance, la maîtrise. Mais on parle peu de ce que ça coûte, de ce que ça implique réellement. L’échec, la peur, la fatigue, la solitude, ça fait aussi partie de l’aventure. Ce que Thomas a vécu, ce n’est pas un échec au sens moral. C’est une réalité humaine. Il a pris des risques, oui. Il en était conscient. Mais on prend tous des risques, à différents niveaux.

Pour toi, personnellement, qu’est-ce que ce film représente aujourd’hui ?

C’est à la fois un hommage et une manière de continuer à avancer. Pendant longtemps, j’ai eu du mal à regarder les images, Thomas, c’était mon grand frère, mon idole. Mais petit à petit, j’ai compris que ce film permettait aussi de garder une trace de ce qu’il était, de ce qu’il pensait. C’est aussi une façon de partager ce qu’il m’a transmis. Que l’aventure, ce n’est pas juste une performance. Que la nature n’est pas un terrain de jeu anodin. Que la préparation, l’humilité et la lucidité sont essentielles. Et aussi que derrière chaque aventure, il y a un humain, avec ses forces et ses failles.

Photo d'en-tête : Jérôme Habasque et Pierre Destailleur
Thèmes :
Aventure
Canada
Canoë Kayak
Drame

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