A peine sacré « Cuisinier d'or », la plus haute distinction culinaire en Suisse, le jeune chef avait annoncé en 2023 qu’il quittait les fourneaux pour le ski de pente raide, l'alpinisme et le BASE jump. Une passion qui avait coûté la vie à sa mère, alpiniste aguerrie, et qui l’a emporté lui aussi le 11 mai, à l’âge de 29 ans, au cours d'une sortie à ski de rando. Portrait d'un homme à la trajectoire fulgurante dont la devise était : "it is all about sharing. Food & mountains".
Ne pas se fier aux apparences. Derrière le jeune chef ans qui en 2023 avait impressionné le jury du concours du « Cuisinier d'or » avec son omble chevalier aux petits-pois, morilles et concombre, au point de lui décerner le prix gastronomique le plus convoité de Suisse, se cachait un passionné de ski, d'alpinisme et de BASE jump. Aussi son décès dans une avalanche, dimanche 11 mai, laisse-t-il un grand vide dans la communauté de la gastronomie comme dans celle de la montagne.
Qualifié de « cuisinier de génie » dans l’hommage que lui a rendu Gault&Millau, Shaun Rollier a péri sur le Lagginhorn, une montagne de 4 010 mètres d'altitude dans les Alpes valaisannes. Sous les yeux de son partenaire de ski, avec qui il partait au moins deux jours par semaine en montagne, une avalanche s’est déclenchée, l’emportant sur la pente très raide. « Shaun était heureux tout le week-end, il était dans son élément. Il avait un amour profond pour la montagne et il disait souvent qu'il ne ressentait ce sentiment nulle part ailleurs. Pas même en sautant en BASE jump », rapporte-t-il dans Blick.
La veille de l'accident, les conditions étaient parfaites et les deux amis étaient allés skier sur une montagne voisine. Après avoir passé la nuit au bivouac du Fletschhorn, à 3 014 mètres d'altitude, ils s'étaient remis en route vers une heure du matin. Direction la face nord-est du Lagginhorn. « Après avoir atteint le Lagginhorn, les randonneurs à ski ont emprunté un couloir en direction du village de Simplon. A une altitude d'environ 3 700 mètres, une avalanche s'est déclenchée vers 8 h 15 et a emporté l'un des deux alpinistes», rapporte la police valaisanne dans un communiqué.
Une formation auprès des plus grandes toques
Le cuisinier de 29 ans avait travaillé auprès de grand chefs tels que Benoit Carcenat au Valrose (Rougement, Suisse), mais aussi Benoit Violier et Franck Giovannini à l’Hôtel de Ville de Crissier (Suisse), ou encore à la Vague d’Or (Saint-Tropez) aux côtés d’Arnaud Donckele. Sans parler de Rasmus Kofoed à Geranium (Copenhague, Danemark, Bocuse d'or, trois étoiles au Michelin et « Meilleur restaurant du monde » en 2022) .
En 2023, il se lançait dans son premier concours, le Cuisinier d'Or, un projet qu’il avait en tête depuis dix ans. Aussi, le 5 juin, lorsqu’après l’avoir remporté - devant Mario Garcia (Horw), champion du monde de cuisine, gagnant du Bocuse d’Or Suisse et 5ème du Bocuse d’Or Monde - il avait stupéfait tout le monde de la gastronomie en annonçant qu’il quittait la table. N’avait-il pas déclaré au lendemain de son sacre : « J'ai envie de développer beaucoup de choses avec mon chef Benoît Carcenat au Valrose. Et puis d'un autre côté, j'ai de nombreux projets sportifs en montagne, notamment la Patrouille des glaciers avec ma maman [l’année suivante, en avril 2024] ».
Or, le 10 juillet 2023 sa mère, Tanya Rollier, devait trouver la mort en montagne à l’âge de 59 ans, après une chute lors d’un rappel. Infirmière urgentiste intervenue notamment en zone de guerre en Afrique lors de ses mandats au CICR, elle était passionnée d'alpinisme et comptait à son actif l’Everest mais aussi la face nord de l’Eiger. C’est elle qui lui avait communiqué sa passion pour la montagne, mais aussi son mental et son sens de l’exigence : « Ma grande peur, c’est de me décevoir. Les autres, je m’en fous. Ma famille, je sais qu’elle me soutient et m’aime. Mais moi… », disait-il.
Le jeune chef racontait qu’après une année d’apprentissage à l’Hôtel de Ville de Crissier, auprès du chef Franck Giovannini : « J’étais capable de finir mon service, de filer à moto pour faire le Cervin avec ma mère le week-end et d’enchaîner avec une semaine à quinze heures par jour.» La vie à fond, pour un chef également passionné de concert de metal.
A la mort de sa mère en montagne, il quitte les fourneaux pour le BASE jump
Profondément affecté par la disparition de sa mère, le cuisinier qui sortait de mois de stress liés à la préparation de son concours, avait alors décidé de quitter le Valrose à la fin 2023 après un an et demi aux côtés de Benoît Carcenat, pour s'envoler pour six semaines de stage de parachutisme à Dubaï. Mais pas en touriste, comme il l’expliquait.
« Je ne reviendrai pas au Valrose, ni à Noël, ni après. J’y ai passé mon dernier service dimanche 5 novembre dernier. Nous nous sommes quittés en bons termes et nous nous entendons très bien. Mais entre le meilleur, avec mon année au Geranium, à Copenhague, puis une année et demie au Valrose tout en préparant le concours du Cuisinier d’Or, et le pire avec la mort accidentelle de ma maman en haute montagne, tout cela a fait beaucoup d'émotions. J'ai besoin de recul pour revenir plus fort (…) Je vais surtout y faire du parachute. Une grande amie, Cornelia Mihai, multi-championne mondiale de cette discipline avec qui je partage la recherche permanente de l'excellence, va me prendre sous son aile. Ceci dit sans mauvais jeu de mots! Car j’ai envie de progresser dans ce sport. Je compte déjà une centaine de sauts à mon actif. Je cherche là encore à mieux me connaître et à me dépasser, même si le Cuisinier d’Or a déjà été une sacrée aventure personnelle et humaine. »
De là, à abandonner à jamais les fourneaux ? Pas vraiment, précisait-il, « la cuisine fait partie de mon ADN », mais sans préciser où, ni quand, ni comment. Le Genevois avait mis son projet à exécution et depuis son départ, on le voyait beaucoup en montagne, à ski, mais aussi en BASE jump. En février dernier, c’est de "la Croix des Têtes", en Savoie, qu’il sautait. Un saut qu’il commentait ainsi sur Instagram :
C'est une danse avec le vide, où la répétition et l'entraînement aiguisent chaque sensation. La discipline se transforme en désir, et le dévouement en une douce obsession. Je suis reconnaissant envers mes compagnons pour leur soutien et leurs conseils. Envers ces montagnes majestueuses qui nous permettent de savourer, l'espace d'un instant, le goût brut de la liberté.
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