L’ultra traileur le plus médiatisé de la planète est très occupé ces derniers temps. A la veille de se lancer sur son premier vrai 10 km sur route, prévu le 17 octobre, pour lequel il s’est concocté un entrainement très spécial - un combo 10 Km sur route et 1 kilomètre vertical, bouclés en 59’39 il y a quelques semaines et hier, un 84,9 kilomètres sur piste en 6 heures pour tester des produits et protocoles énergétiques – il a annoncé le 23 septembre la création de sa « fondation de préservation de l’environnement et des montagnes ». Un vaste programme qui lui tient particulièrement à cœur. Interviewé par Outside, il nous livre plus de détails sur ses projets.
Quel est l’élément déclencheur qui te conduit aujourd’hui à créer
une fondation dédiée à la préservation de l’environnement et des
montagnes ?
Ce n’est pas un élément déclencheur mais le résultat d'un long processus. Tout au long de ma vie, j'ai été sensible aux problématiques environnementales et plus fortement encore au cours des dernières années où j'ai collaboré avec plusieurs associations et programmes. Mais c'est sûr qu’avec la naissance de notre fille ( Maj, née le 24 mars 2019, ndlr), mon questionnement est devenu encore plus clair. Sur quelle planète nos enfants et petits-enfants vont-ils vivre ? Jusqu’à présent, je gardais mes actions et mes collaborations pour moi, mais Il y a deux ans j'ai commencé à me demander quel serait le moyen de passer à un engagement plus actif qui pourrait avoir un impact plus important. Ainsi est née l'idée de la fondation que nous présentons aujourd'hui.

Qu’est-ce que ta fondation va apporter de plus que celles qui existent déjà ? N’est-ce pas juste une fondation de plus ?
Même si nous sommes dans une société hyper compétitive, je pense que le progrès ou le changement ne doit pas venir de la compétition entre les différents acteurs, mais de la collaboration entre tous, c'est pour cela que chaque organisation, et chaque individu ont un rôle différent. Plus il y a d’organisations (associations, fondations, groupements, mouvements, ONG, etc) qui s'engagent dans des actions environnementales, mieux c’est. Car les rôles et les publics touchés sont souvent différents. C'est important qu'il y ait de grandes associations comme le WWF, Greenpeace, et d’autres concernant des zones ou des cibles spécifiques comme POW ou Mountain wilderness par exemple. Ou d'autres encore qui travaillent sur des actions de nettoyage, ou de lobbying politique. Et aussi des associations ou des groupements locaux. C'est de la collaboration entre eux tous que viendra le changement.
J'espère que ma fondation sera capable de toucher un public différent et d’influencer d'autres acteurs. Qu’elle pourra peut-être apporter des idées et des initiatives diverses, en collaboration avec d’autres. L’idée est d’apporter une main de plus pour aider à la préservation (de l’environnement, ndlr).

Comptes-tu y associer d’autres personnalités, notamment de l’univers de l’outdoor ?
Tout le monde est le bienvenu, bien sûr. Suivant les différents projets, on va travailler et y associer d'autres personnes, quelques-unes du monde scientifique mais aussi du monde sportif... Je collabore déjà avec plusieurs d’entre elles, mais je leur laisse le soin de communiquer là-dessus lorsque les projets seront plus avancés.
Inclus-tu la faune dans ton projet de préservation de l’environnement et des montagnes.
Pas directement comme le fait le WWF par exemple avec la préservation d'espèces mais un des piliers de la fondation est la préservation de la biodiversité. Grâce aux actions de protection de l'environnement et des sites, on protège indirectement la faune.

Que penses-tu des associations qui favorisent le réensauvagement des zones naturelles ?
Je suis plus pour la préservation que pour la conservation en termes philosophiques, donc pour garder le plus "sauvage" possible les zones encore vierges ; revenir vers un modèle ou le territoire n’est pas touché est le plus important. Mais je suis aussi réaliste, et il faut trouver le bon niveau de conservation. Or cela dépend beaucoup des régions, de la démographie, de la culture, de la vulnérabilité des espaces. Certains modèles positifs dans un endroit ne le seront pas dans un autre. On peut le voir avec deux exemples. La préservation des Parcs Nationaux aux US qui s’appuie sur une réglementation très stricte, et, à l'opposé, le modèle scandinave avec le "right to roam" (le droit de libre accès à la nature, ndlr). Ce sont deux extrêmes mais qui fonctionnent tous deux assez bien dans leur propre contexte mais pas forcément dans un autre. Il faut envisager les meilleures solutions pour chaque zone.

Ta fondation a plusieurs buts, peux-tu donner des exemples précis sur les points suivants :
-« Créer ou financer des projets visant à résoudre les problèmes
environnementaux en montagne ».
Là ce sont des actions directes sur le terrain, locales ou temporelles, par exemple la replantation d'arbres, des actions de nettoyage ou d’enlèvement d'infrastructures non utilisées, la création d'infrastructures ou de solutions technologiques plus responsables, etc.
- Mener des actions de « sensibilisation à l’importance de la
préservation de l’environnement » par le biais de l’éducation.
Ce peut être la création de contenus (film, articles, campagnes de sensibilisation, etc) pour expliquer l’importance des montagnes dans l'écosystème, ou d'actions que l’on peut entreprendre. Ou la diffusion auprès du grand public des résultats d'études scientifiques ou de lobbying. Et aussi la création de matériel éducatif sur les thématiques environnementales.
-« Investir dans des études et des services de surveillance afin de
mieux comprendre les effets du changement climatique sur les
environnements de montagne et établir les meilleurs outils
possibles pour y faire face »,
Là, c'est de la recherche. Par exemple le projet du WGMS (Service mondial de surveillance des glaciers de l’Université de Zurich, ndlr) que nous soutenons, ou des recherches en ingénierie environnementale, ou encore de la recherche en matière de suivi du changement climatique.

Depuis des années déjà de nombreuses études ont évalué l’impact du changement climatique sur les montagnes. Les projections les plus pessimistes des experts sont confirmées. Pourquoi est-il encore nécessaire de consacrer des fonds et du temps à faire des bilans ? L’heure n’est-elle pas à l’action et aux changements, réels et immédiats ?
Je ne pense pas à des bilans mais à soutenir la recherche, ce qui est capital. Il faut passer à l'action aujourd´hui, mais comment? Qu'est-ce qui est le plus efficace? Comment mesurer l'impact des actions que l’on prend ? Quelles sont les nouvelles actions à entreprendre pour être le plus efficace ? C'est grâce à la recherche que l’on peut trouver ces solutions. Pour moi les trois axes (actions, recherche et éducation) doivent se faire en même temps. Recherche (pour savoir si les actions sont efficaces et trouver de nouvelles actions plus pertinentes), éducation (pour conduire plus du monde à passer à l'action et expliquer quelles actions sont les plus efficaces) et action.

Le programme de ton premier projet est focalisé sur le recul des
glaciers. Il est réalisé en collaboration avec le Service mondial de surveillance des glaciers (WGMS) de l’Université de Zurich. Quel en est le budget et comment le financerez-vous ?
Là on va essayer de trouver le financement pour des nouveaux équipements permettant une meilleure surveillance, une station appelée SmartStake fabriquée en France dont le coût est de 10.000€ l'unité. Le but est d’en avoir vingt. En parallèle, on va collaborer avec le WGMS sur la diffusion des études qu’il produit et discuter de nouvelles initiatives qui pourraient être utiles dans ses recherches.

Comment comptes-tu faire pression sur les décideurs politiques pour aller dans le sens ta démarche ?
Le but de la fondation n'est pas directement le lobbying politique - comme le fait par exemple POW qui fait un travail excellent et très important dans ce domaine - mais dans la prise de conscience. Il est important de prendre conscience du pouvoir que nous avons en tant qu’ individu disposant d’un droit de vote et de savoir comment on peut être politiquement actif pour pousser les gouvernements à prendre des décisions. Mais aussi en réfléchissant à ce que nous achetons, à la banque ou aux assurances auxquelles nous confions notre argent. C'est aussi une façon de dire aux industriels et aux gouvernements qu’on veut du changement. Après, sur des projets concrets, si nous travaillons sur des initiatives dans lesquelles les politiques ont un rôle important, nous allons bien sûr agir comme interlocuteur pour les pousser à prendre des décisions.
Comment comptes-tu faire pression sur les marques, et notamment sur tes sponsors pour aller dans le sens de sa démarche ?
Sur mes sponsors, un de mes rôles principaux, et je pense celui de tous les athlètes sponsorisés, est de faire pression sur elles et de les aider dans leur transition écologique pour faire évoluer leur modèle de production et de consommation. Je pense que les grandes entreprises doivent être mises sous pression et encouragées à faire cette transition, si nous voulons vraiment un changement au niveau mondial. Pour continuer à collaborer, c'est dans cette démarche que je vais travailler avec mes sponsors en leur demandant une implication écologique plus importante et en les aidant dans cette transition. Avec la fondation, on a les mêmes valeurs, si une marque veut financer la fondation ou collaborer sur un de nos projets, elle devra respecter des guidelines strictes sur ses engagements écologiques.

Penses-tu qu’il faille modifier le calendrier actuel des compétitions internationales de trail et courses sur route afin de limiter les déplacements des coureurs, source de pollution, via les déplacements en avion. Et comment l’envisagerais-tu?
Il faut repenser le modèle du sport en tant que circuits professionnels mais aussi en amateur. On voit par exemple que sur l'étude de Pamela Wicker de 2018 sur l'empreinte carbone des pratiquants sportifs, les sports nature, dont les sports montagne étaient ceux qui avaient une empreinte carbone la plus importante, et cela malgré une prise de conscience plus élevée. Et au niveau des circuits en général il faut repenser le modèle du sport. En tous cas, j’ai dans mes prochains projets de discuter avec les différents acteurs du sport pour trouver un modèle plus responsable.

Les « parcs de trails » et les espaces semi aménagés dédiés au ski de rando se multiplient depuis quelques années et sont amenés à se développer. Certains parlent de rendre payant l’accès aux sentiers. Qu’en penses-tu ?
Personnellement, sur ce sujet, je pense que les solutions doivent être locales et pas globalisées, car les accès et les problématiques ne sont pas les mêmes dans chaque massif de montagne au monde, et ni sur un même massif. Pour les parcours skimo dans les stations, où les skieurs profitent du damage et d'une protection (déclenchement d’avalanches, etc ) je ne vois pas mal qu'il y ait une compensation en forme de forfait pour l'accés, c'est par exemple le cas dans nombreuses stations aux US, car il y a un service offert. Pour les accés aux sentiers ou aux parcs naturels où il y a une sur fréquentation, je suis avant tout pour éduquer sur les bons comportements à adopter plutôt que pour réglementer. Ceci dit, il arrive souvent que les mauvais comportements se multiplient et il devient alors obligatoire de réglementer l’accès, mais là il y a plusieurs solutions et pas uniquement de faire payer l'entrée. On voit qu’il y a des zones où le nombre d’entrées à la journée est limité, sur réservation parfois. Ailleurs, on limite en faisant la promotion d’autres sentiers ou sommets. Ou on enlève des infrastructures ou on réduit des accès pour limiter le nombre de pratiquants. Je pense qu’il faut bien regarder les implications de chaque cas pour trouver la solution la plus pertinente.

Certains sont contre l’usage du terme « environnement «, car cela
place l’homme au centre de tout. Qu’en penses-tu ?
Je pense que nous faisons partie de l'environnement. On est un mammifère de plus, qui fait partie de l'écosystème. On pense souvent à l'homme et à la nature comme deux choses différentes, mais dès qu’on se rendra compte que nous ne sommes qu’un, que nous faisons partie d’un tout et que protéger l'environnement, c'est nous protéger nous-mêmes car on est dans l'écosystème, on va mieux comprendre pourquoi il faut passer à l'action.
On parle aujourd’hui « d’urgence climatique » et non plus de
réchauffement climatique, reprends-tu cette expression à ton crédit ?
Complètement! Le réchauffement climatique est une partie des conséquences du changement climatique (avec aussi les changements de phénomènes météorologiques, les transformations des écosystèmes, etc) , et vu le niveau ou nous en sommes, c'est dans l'urgence qu’il faut agir.
La compensation carbone via la plantation d’arbres est de plus en plus contestée par les experts. Tu y as recours à titre personnel. Comptes-tu continuer à l’adopter ou envisager une autre solution pour limiter ton impact, notamment celui de tes déplacements en avion ?
Oui, car les arbres sont un des plus grands "capteurs" de carbone qui existe. La reforestation est très importante, et la fondation va y collaborer. Mais à titre personnel, je vais continuer à réduire le nombre de mes voyages en avion. Il faut changer la dynamique du voyage parce qu'on ne peut plus voyager que pour des choses exceptionnelles, des projets ou des courses qui sont essentielles pour nous. Je me suis engagé à ne voyager que pour l’équivalent d’un maximum de 3 tonnes de CO2 par année, et à choisir le mode le moins polluant pour chacun de mes déplacements.

Enfin, à ce stade, qu’est-ce qui te donne l’espoir qu’on peut renverser la tendance en matière d’environnement ?
Que c'est possible! Les études nous disent que c'est encore possible de renverser la tendance. On sait que certaines choses vont mettre beaucoup de temps à se régénérer ou qu’elles seront perdues, mais si on agit, on est encore à temps de renverser les effets du changement climatique et de la pollution. Et quand je vois qu’il y a chaque année plus du gens qui en prennent conscience et qu’il y a de plus en plus d'initiatives et de collaborations, cela me donne de l'espoir.
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