Quatre cas de Covid-19 ont été signalés au camp de base de l’Everest, mais ils pourraient être dix fois plus nombreux. Entre l’arrivée au Népal du très inquiétant variant indien et le nombre record de permis d’ascension du plus haut sommet du monde délivrés cette année, le gouvernement népalais et les agences d’expédition étouffent le vrai nombre de cas qui circulent parmi les d’alpinistes au pied de l’Everest, par crainte de voir fuir des alpinistes qui n'ont jamais été aussi nombreux. Une dangereuse politique de l'autruche qui pourrait faire des ravages au Népal, et pas seulement sur le plan économique, mais humain, à l'heure où l'on vient de démanteler un important trafic de faux rapport de PCR négatifs.
La saison 2020, paralysée par le confinement au Népal, avait créé un séisme pour l’économie du pays. Au point que Katmandou continue, coûte que coûte, à délivrer des permis d'ascension aux grimpeurs de l’Everest cette année, malgré la forte dégradation de la situation sanitaire depuis début avril. Mais c'était sans compter sur l’arrivée du variant indien ces derniers jours.
« Le Népal, qui partage une longue frontière poreuse avec l’Inde, a signalé 3032 nouvelles infections dimanche 25 avril, soit la plus forte augmentation quotidienne enregistrée cette année », observe Reuters. « Nous avons détecté le variant britannique et le variant ‘‘double mutant’’ indien », a complété Krishna Prasad Paudel, directeur du département d'épidémiologie et de contrôle des maladies du Népal.
Pourtant, face à la dangerosité du variant indien et sa propagation rapide parmi la population népalaise, « le ministre des Affaires étrangères, Pradeep Gyawali, a déclaré dimanche aux journalistes qu’il n'était pas nécessaire de procéder à un verrouillage au niveau national », détaille Reuters. Un déni flagrant du gouvernement, qui va de pair avec le nombre record de permis accordés par le Népal aux alpinistes. Depuis le début de l’année, 394 permis ont été délivrés - « battant ainsi le précédent record de 381 permis en 2019 », a annoncé Meera Acharya, directrice au département du tourisme auprès de la chaine de télévision indienne Republic World.
Les premiers cas touchent des alpinistes
La faiblesse des contrôles contre le Covid-19 auprès des grimpeurs a inévitablement mené à l’arrivée du virus au camp de base de l’Everest, le 21 avril dernier. Depuis, le nombre de cas semble s’enflammer. Quatre cas ont été officiellement recensés, dont deux confirmés après l’évacuation des patients dans un hôpital de Katmandou - mais le gouvernement tente de taire le vrai nombre de cas au pied du « toit du monde ». « Les cas pourraient être dix fois plus nombreux que les quatre qui ont été signalés », explique Alan Arnette, correspondant d’Outside au Népal.
« Le virus semble se propager rapidement dans l’EBC (camp de base de l'Everest, ndlr) et le Khumbu, avec de fréquentes évacuations vers Katmandou, où des personnes sont testées positives au virus. Pourtant, il n'y a aucun commentaire officiel, et pire, il y a le déni. Quelques alpinistes et trekkeurs ont raconté leur histoire sur les médias sociaux, mais ce n'est que la partie émergée de l’iceberg », raconte-t-il.
« Le premier cas connu est celui de l'alpiniste norvégien Erlend Ness qui a été transporté par avion à Katmandou où il a été testé positif, mais on lui a ensuite dit qu'il souffrait du mal des montagnes. Il a été transféré dans un autre hôpital où il a de nouveau été testé positif. Il est maintenant sorti et en convalescence, espérant rentrer chez lui bientôt. Un autre cas de Covid concerne Steve Davis, membre de l’équipe d’Elite Himalayan - la célèbre agence d’expédition de Nirmal Purja. On rapporte également que l'un de ses principaux sherpas a été évacué à Katmandou et se trouve actuellement en quarantaine. Mais les hôpitaux ont reçu l'ordre de ne pas faire de commentaires sur les cas de Covid concernant les alpinistes. »
1000 personnes présentes au camp de base
Notre correspondant estime que « 400 étrangers se trouveraient sur l’Everest, avec un nombre similaire de guides Sherpas, plus quelques centaines de cuisiniers et de personnel de soutien. Donc environ 1000 personnes au camp de base de l’Everest ». Soit potentiellement un nouveau foyer d’épidémie si les taux de contamination sont plus élevés que ce que déclarent les autorités - et un risque non négligeable pour la population locale, qui peine à accéder aux vaccins et aux traitements.
« Les grimpeurs qui se tiennent à proximité les uns des autres sur une ligne fixe dans la cascade de glace ou la face du Lhotse respirent fortement et crachent parfois par inadvertance. Se tenir à moins de deux mères l’un de l’autre est parfois inévitable », ajoute Alan Arnette. « Mais le véritable problème est de rendre visite aux autres équipes, en particulier au personnel de soutien qui va socialiser avec ses amis au camp de base ou retourner dans son village avant la tentative de poussée jusqu’au sommet. Il suffit d'une seule personne asymptomatique pour faire tomber toute une équipe. »
De faux rapports de PCR négatif
À cette altitude, les moyens de contrôler les alpinistes sont loin d’être optimaux. « Seules quelques équipes disposent de tests Covid. Lorsqu’une personne commence à présenter des problèmes médicaux graves - qu’il s’agisse d’une infection des voies respiratoires, de la toux commune du Khumbu ou du Covid - seul un test permettra de révéler le vrai problème. Mais les opérateurs peuvent hésiter à renvoyer l’un de leurs Sherpas à Katmandou, car il sera retenu pendant une semaine ou plus, surtout si le test est positif. Et les clients ? Ils pourraient ne pas être en mesure de retourner dans leur pays d'origine s'ils sont positifs, et se retrouver condamnés à passer plusieurs semaines à Katmandou, l'épicentre du dernier foyer de l'épidémie », détaille Alan Arnette.
Une situation d'autant plus préoccupante qu'on peut s'interroger sur l'état de santé des Népalais amenés à participer aux expéditions. Si les agences affirment exiger un PCR négatif de leurs employés pour intégrer leurs équipes, quelle crédibilité leur accorder quand on sait qu'une filière de faux rapports a été démantelée à Katmandou, comme l'a révélé le Khatmandou Post le 22 avril ? Deux laboratoires privés de la capitale- Sooriya Healthcare Pvt Ltd et Merit Multicare Medical Centre - ont ainsi délivré de faux documents à au moins 172 passagers qui ont été refoulés de l'aéroport international de Tribhuvan, à Katmandou. Pour la plupart des travailleurs migrants, ils se rendaient notamment au Koweït. Mais combien d'autres, désespérés de trouver un emploi pour survivre, ont pu avoir recours à ces faux certificats pour trouver un emploi de porteur ou de cuisinier au camp de base l'Everest, ou sur d'autres sommets de la zone, au risque de leur vie et de celle de toute leur équipe ? L'intervention du gouvernement, qui pourrait dresser une liste des laboratoires fiables s'imposerait, mais la réponse tarde à venir, au désespoir de tout ceux qui craignent que l'image du Népal soit définitivement ternie et que les travailleurs népalais soient blacklistés à l'étranger.
Une forte censure de l’information
Sans surprise, on constate le même aveuglement dans le contrôle des visiteurs provenant des quatre coins du monde. Le gouvernement népalais avait pourtant annoncé un règlement strict pour les arrivants : résultat négatif à un test Covid datant de moins de 72 heures avant le départ ou preuve de vaccination, ouverture des frontières restreintes aux personnes détenteurs d’un visa, assurance de voyage obligatoire, et test PCR à l’arrivée. « Mais la plupart de ces mesures n'ont pas été appliquées », conteste Alan Arnette.
« En fait, rien n’était fait pour empêcher les personnes infectées par le Covid d’entrer dans le pays, tant que les 11 000$ de frais de permis et les 125$ de frais de visas sont payés. La plupart des équipes de l’Everest n’ont passé que deux jours à Katmandou avant de s’envoler pour le Khumbu. Dans les maisons de thé, les alpinistes, et les quelques trekkeurs présents au Népal ce printemps, portent rarement des masques et sont assis épaule contre épaule. »
Comment se fait-il que les opérateurs et les alpinistes face preuve d’autant de laxisme ? Notre correspondant relève la « peur d’être expulsé ou interdit d’ascension ». « Les opérateurs craignent de voir leur expédition annulée et de perdre les permis d’escalade » - indispensables à leur survie économique. Et la censure au Népal semble être de mise. « Le gouvernement du pays est si sensible à toute publicité négative qu’il fait tout son possible pour étouffer les mauvaises nouvelles », une politique qui fait notamment écho à l’interdiction de poster des photos de son ascension, rappelée à l'ordre en mars dernier.
« En 2008, Nous avons déjà vu la censure au Népal. Le gouvernement du pays est si sensible à toute publicité négative qu'il fait tout son possible pour étouffer les mauvaises nouvelles. En 2008, lorsque la Chine a versé au Népal des dizaines de millions de dollars pour empêcher les alpinistes d'atteindre l'Everest jusqu'à ce que les Chinois puissent acheminer la flamme olympique au sommet, les téléphones satellites ont été confisqués au camp de base du Népal pour empêcher les nouvelles de circuler. J'y étais », raconte Alan Arnette.
Difficile donc de connaître le véritable nombre de personnes contaminées au camp de base de l’Everest. Seules les estimations des témoins sur place, qui souhaitent garder leur anonymat par peur des représailles, éclairent la situation - qui elle, ne cesse de se dégrader à l’échelle du pays.
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