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Nepal stupa
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  • Alpinisme & Escalade

10 ans après le séisme meurtrier, le Népal se reconstruit et veut tourner la page de la tragédie

  • 30 avril 2025
  • 10 minutes

Ben Ayers Ben Ayers

Le 25 avril 2015, un tremblement de terre d'une magnitude de 7,8 frappe le Népal. Près de 9 000 personnes y trouvent la mort - dont 22 au camp de base de l'Everest - des millions d'autres sont déplacées, et de vastes étendues du pays sont totalement détruites. Ce jour-là, notre journaliste, Ben Ayers, se trouvait à une quarantaine de kilomètres au sud de l’Everest, en poste dans une ONG. Dix ans plus tard, il revient pour la première fois sur les lieux de la catastrophe. Désormais, « rien n’est plus comme avant », raconte-t-il.

Je me souviens des secousses. Les vibrations étaient si fortes que je ne pouvais pas me lever. Au bout de quelques secondes, le sol sous mes pieds s'est « liquéfié » et le village dans lequel je me trouvais s'est mis à tourner comme dans un manège. Je me souviens aussi du bruit. En un instant, la planète s'est transformée en un caisson de basse géant, dont s’échappait un terrible gémissement.

Au bout de quelques secondes, les maisons du village ont commencé à s'effondrer. Les murs se fendaient et s'écroulaient. Les toits tombaient dans les champs de pommes de terre et l'air, saturé de poussière, devenait étouffant. Alors que le petit mur de pierre derrière lequel j'étais accroupi s'écroulait autour de moi, j'ai levé les yeux : le lit dans lequel j'avais dormi à peine une heure plus tôt, était suspendu, en porte-à-faux sur une poutre, un tas de décombres jonchait mon oreiller.

C'était le 25 avril 2015, je me trouvais à Chaurikharka, au Népal, un petit village près de la ville de Lukla, à une quarantaine de kilomètres au sud de l’Everest. Le tremblement de terre lui-même a duré environ 50 secondes, ce qui est probablement moins que le temps qu'il vous a fallu pour lire jusqu'ici mon histoire. Cinquante secondes, c'est aussi plus qu'assez pour paniquer au moins trois ou quatre fois.

Dix ans se sont écoulés depuis le tremblement de terre du Népal, une secousse superficielle d'une magnitude de 7,8 qui a tué près de 9 000 personnes, en a déplacé des millions d'autres et a réduit à l'état de ruines de vastes étendues du pays. Vous avez probablement déjà lu des articles sur ce séisme et son impact sur l’Everest. La secousse a délogé un énorme sérac qui s'est écrasé sur le camp de base, tuant sur l’instant 15 personnes - sept sont mortes dans les jours qui ont suivi - et en blessant plus de 70.

Dix ans plus tard, les infrastructures du Népal ont été reconstruites et les cicatrices de l'Everest ont été effacées. Mais ces 50 secondes sont encore bien présentes dans ma tête, tout comme les scènes dont j'ai été témoin dans les jours qui ont suivi.

Peu de commémorations au Népal : ici on préfère oublier

Vendredi dernier, le 25 avril, je suis retourné à Chaurikharka pour la première fois depuis le tremblement de terre. J'y suis allé parce que je commençais mon trekking de Lukla au camp de base de l'Everest, où je fais un reportage sur la saison d'alpinisme. Mais aussi parce que je voulais revenir à l'endroit même où, dix ans plus tôt, le cours de ma vie a basculé.

Le dixième anniversaire officiel du tremblement de terre au Népal a eu lieu vendredi dernier. Curieusement, il n’a pas eu beaucoup d'échos dans le pays. Hormis quelques célébrations officielles. Le Premier ministre, Khadga Prasad Oli, a observé une minute de silence aux côtés de ses ministres lors d'une cérémonie commémorative dans le centre de Katmandou, suivie d'une veillée aux chandelles. L'Office du tourisme du Népal a organisé une exposition de photos dans un village proche de l'épicentre, ainsi qu'un événement appelé « visite virtuelle du patrimoine », qui présentait des images des parties reconstruites du pays. Le Victoria and Albert Museum de Londres a organisé une conférence à Katmandou pour célébrer « une décennie d'apprentissage » depuis le tremblement de terre.

Même au camp de base de l'Everest, où le tremblement de terre a tué 22 personnes et en a bloqué des dizaines d'autres au camp I, tout se passe comme si de rien ne s’était passé , en cette saison qui s'annonce comme l'une des plus actives sur la montagne. Visiblement, au Népal, la plupart préfèrent tourner la page de ce tragique épisode, et se tourner vers l’avenir.

Nepal tremblement de terre
(Depositphotos)

Oublier le drame, un réflexe de survie

Au cours de la dernière décennie, le paysage des villages isolés du Népal, dont Chaurikharka, a changé de manière spectaculaire. Dans les zones qui ne bénéficient pas de l'économie touristique de la région de l'Everest, les maisons de pierres et de boue ont été remplacées par des abris en tôle ondulée. Autrefois temporaires, ils sont devenus permanents. Dans les années qui ont suivi le tremblement de terre, 1 500 travailleurs népalais ont quitté le pays chaque jour pour aller travailler à l'étranger, désorganisant de nombreuses communautés.

Je suis retourné dans la région de Lukla à plusieurs reprises au cours de la dernière décennie, mais je n'étais pas revenu à Chaurikharka jusqu'à ce printemps. Pendant des années, j'ai tenté d'oublier les souvenirs du séisme et des jours qui ont suivi. Je voulais effacer de ma mémoire les images de la dévastation. L’oubli étant un mécanisme d'adaptation. Le Népal est toujours exposé à un risque constant de tremblements de terre majeurs. J'ai appris que lorsqu'il est impossible de prévoir ou de prévenir, tout ce que l'on peut faire, c'est ignorer le danger.

Des experts occidentaux en catastrophes naturelles prédisent le pire

J'ai déménagé dans le village de Chaurikhara en 1999, peu après avoir fini la fac. J’y avais été embauché dans une ONG qui aidait les porteurs et les alpinistes travaillant dans l'industrie des expéditions, alors en plein essor. Mais en 2015, j'ai déménagé à Katmandou, où je me suis installé dans une vielle maison en briques, entourée d'un jardin planté de deux généreux goyaviers, dans une ruelle tranquille située juste derrière le zoo. J'avais une trentaine d'années et je dirigeais une association internationale à but non lucratif. De temps en temps, j'assistais à des réunions d'information organisées par divers experts des Nations Unies sur la manière de se préparer à un tremblement de terre de grande ampleur. J’y appris qu'une secousse dévastatrice pouvait frapper le Népal à tout moment. Le dernier grand tremblement de terre de Katmandou remontait alors à 1934. D'une magnitude de 8,0 sur l'échelle de Richter, il avait causé la mort d'environ 10 000 personnes.

Une séance de formation m’avait alors particulièrement marqué : elle était animée par un homme blanc bien en chair qui semblait gagner sa vie en voyageant dans les pays en développement pour enseigner la prévention des catastrophes. Il nous expliqua les principes de base de la constitution d'un kit antisismique comprenant des documents importants, des médicaments, de l'eau potable, des pelles et des pioches. Mais je me souviens surtout que le professeur en question nous a prévenus que nous devions garder notre kit caché, car après le chaos et la mort déclenchés par le grand tremblement de terre, les locaux pourraient être prêts à tout pour s’emparer de notre matériel de survie ! Un autre expert, nous alerta aussi sur le mauvais état des enclos des tigres du zoo de Katmandou. Tout en me regardant droit dans les yeux, il affirma qu’un séisme lâcherait des fauves dans la ville. Ma maison serait la première étape de leur festin…

À l'époque, je retournais encore fréquemment à Chaurikharaka pour rendre visite à la famille qui m'avait accueilli à mon arrivée, en 1999. C’était généralement à la mi-avril, lorsque la communauté pratiquait un rituel bouddhiste pour bénir les terres cultivées. Les hommes du village faisaient défiler les textes sacrés et les statues du monastère, il s'arrêtaient dans chaque foyer pour bénir les habitants et boire des quantités invraisemblables de chhang, une boisson locale à base de millet. Faute d'hommes valides dans le village pendant la principale saison d'ascension de l'Everest, on m'avait demandé de le remplacer.

Nepal tremblement de terre
(Depositphotos)

Le réseau de télécommunications résiste

Nous ne le savions pas à l'époque, bien sûr, mais le 25 avril, jour du tremblement de terre, était aussi le jour choisi pour ce rituel. À midi, j'avais déjà un début de gueule de bois. Et lorsque ma tasse de café s'est mise à trembler ce jour-là, j'ai d'abord pensé que c’était ça qui me jouait des tours. Mais le père de ma famille d'adoption s'est mis à crier et m’a agrippé par la chemise, en me disant de ne pas bouger. Par réflexe, je me suis précipité dehors pour me réfugier derrière un petit mur de pierres.

Les secousses se sont intensifiées, mon père est sorti lui aussi en courant. Sidéré, il a vu s’effondrer sa maison sur elle-même. Par miracle, bien que presque toutes les habitations aient été endommagées ou détruites, personne n'a été tué dans le village. Nous étions tous hébétés et terrifiés.

Les experts en catastrophes se sont trompés en nous disant que l'infrastructure de télécommunications du Népal serait écrasée par le grand tremblement de terre. Dans les minutes qui ont suivi l'arrêt des secousses, j'ai pu appeler mes parents aux États-Unis pour leur dire que j'allais bien. J'ai appris que la maison que j'avais louée à Katmandou avait été détruite. J'ai également appris que les tigres étaient toujours en sécurité dans leurs cages, au zoo. J'ai également appris la catastrophe au camp de base de l'Everest et que le nombre de victimes était élevé.

Cette nuit-là, je suis resté éveillé dans mon sac de couchage déchiré sur le sol d'une bâche, secoué toutes les heures par de fortes répliques. À 4 heures du matin, j'ai pris mon sac à dos et j'ai marché dans l'obscurité jusqu'à Lukla pour voir s'il y avait un espoir d'obtenir un vol de retour pour Katmandou. Il faisait encore nuit lorsque je suis arrivé, mais la ville bourdonnait d'activité. Les pavillons et les dépendances de la ville de l'aéroport étaient étonnamment intacts, même si le bâtiment de l'hôpital, situé à la périphérie de la ville, était très endommagé. Alors qu'un groupe de jeunes hommes passait en courant en portant une civière vide, l'un d'entre eux m'a reconnu. Il m'a demandé de les rejoindre à l'aéroport pour aider à installer un hôpital de campagne pour les alpinistes blessés qui allaient descendre du camp de base de l'Everest.

Très vite, les secours s'organisent

Nous avons mis en place un système de triage à l'aéroport. Des hélicoptères transportaient des morts et des blessés depuis le camp de base de l'Everest, et il m'incombait de courir vers les hélicoptères et d'évaluer l'état de chaque patient. Le pouce levé signifiait que le patient était un blessé ambulant - il montait à l'étage de l'aérogare pour se rendre dans un service de traumatologie improvisé. Sinon, cela signifiait que l'état du patient était critique. Nous avons transporté ces victimes sur un brancard jusqu'à une petite salle d'urgence improvisée au rez-de-chaussée. Une main tirée sur le cou signifiait que le patient était mort. Les corps étaient alors transportés dans une morgue temporaire.

Vers 5h30, le premier hélicoptère a décollé et est revenu avec quatre patients dans un état critique. Chacun portait une combinaison d'escalade en lambeaux. Sur leur poitrine étaient griffonnées sur un ruban adhésif quelques notes sur leur état de santé. Le pilote de l'hélicoptère n'a pas arrêté les rotors, nous avons sauté dans l'appareil pour sortir les blessés aussi doucement et rapidement que possible. Des brancardiers ont transporté les patients dans l'aérogare. En moins d'une minute, les portes étaient fermées et l'hélicoptère avait décollé.

Quelques heures plus tard, quatre autres hélicoptères se sont joints à la rotation, répétant la séquence toutes les dix minutes environ. À 7 heures du matin, nous avons entendu le gémissement d'un bimoteur qui s'apprêtait à atterrir. Nous avons chargé les patients dans le compartiment à destination de Katmandou.

Everest khumbu
(Depositphotos)

70 personnes évacuées du camp de base de l'Everest

Des répliques ont secoué l'aéroport. À un moment donné, un imposant hélicoptère russe MI-17 s'est joint au défilé, transportant 17 patients à chaque vol. Lorsque les portes de l'appareil se sont ouvertes, nous avons été engloutis par un nuage de plumes de duvet provenant de vestes d'expédition et des sacs de couchage déchirés.

Au cours de la journée, nous avons déchargé environ 70 blessés du camp de base et transporté quatre corps à la morgue. Deux de nos patients sont décédés dans la clinique de fortune avant d'avoir pu atteindre l'hôpital de Katmandou.

Cette nuit-là, j'ai réussi à sauter dans le dernier vol pour Katmandou, accroupi derrière le siège du pilote alors que l'avion se faufilait entre de gros nuages. Régulièrement, je vérifiais l'état d'un alpiniste chinois souffrant d'un insuffisance pulmonaire et d'un alpiniste britannique dont le bassin avait été fracassé.

Une fois à l'aéroport, les patients ont été chargés dans une série d'ambulances en attente, j'ai quitté la porte d'embarquement et traversé la ville vide jusqu'à ma maison en ruines. Des familles entières campaient tant bien que mal sous des bâches, dans les rares espaces verts de Katmandou. En marchant, je n'ai pas vu de pillards en maraude ni de tigres déchaînés. Au contraire, les gens s'étaient rassemblés et partageaient couvertures et nourriture.

A Katmandou, c'est l'entraide

Lorsque je suis arrivé chez moi, une cuisine de fortune était installée dans mon jardin et ma collection personnelle de tentes habritait des amis venus s’y réfugier. Mes voisins s'arrêtaient fréquemment pour prendre de nos nouvelles et s'assurer que nous allions bien. Nous avons partagé avec eux quelques goyaves cueillies dans le jardin et les médicaments de ma trousse de secours, eux nous ont offert des couvertures.

Le lendemain matin, j’ai retrouvé des amis pour voir comment nous pourrions contribuer à la reconstruction. À la fin de la journée, nous avions mis en place une ligne d'assistance téléphonique permettant aux habitants du Népal d'appeler ou d'envoyer des SMS pour demander des fournitures, ainsi qu'un groupe Facebook permettant à d'autres Népalais de s'organiser pour acheminer ces fournitures.

Le mois suivant s'est déroulé dans le flou. Dès 8 heures du matin, nous commencions par une réunion de planification au cours de laquelle nous assignions des missions à des équipes de volontaires népalais qui partaient dans leurs propres voitures. Nous passions l'après-midi à rassembler du matériel de secours, à collecter des fonds et à refuser le flot constant d'équipes de secours étrangères bien intentionnées, mais dont la gestion demandait plus d'efforts qu'elle n'en valait. Lorsque nous avons mis fin au projet, nous étions le troisième plus grand distributeur de matériel de secours au Népal.

Les gens sont toujours bien plus gentils que nous ne le pensons

J'ai fini par quitter mon jardin pour emménager dans une maison moderne en béton sur un plateau surplombant la ville. Au fur et à mesure que les répliques s'atténuaient, nous avons nous aussi repris une vie normale. Les restaurants ont rouvert, la ville s'est reconstruite et les alpinistes sont retournés au camp de base de l'Everest, plus nombreux que jamais. Pendant des années, une porte claquée déclenchait chez moi une panique silencieuse. Mais avec le temps, ma peur s'est estompée. Notre équipe de secours s'est reformée un an plus tard, lorsque des inondations dévastatrices ont frappé la frontière méridionale du Népal, puis lorsque le COVID-19 a fermé le pays, laissant les travailleurs journaliers de la ville confrontés à une grave famine, les agriculteurs népalais ne pouvant pas se déplacer pour vendre leurs récoltes.

Au bout d'un certain temps, j'en ai eu assez de la maison froide en béton dans laquelle je m'étais relogé, et je suis retourné vivre au cœur de Katmandou, où j'ai loué une autre maison centenaire avec un grand jardin et des goyaviers. Je suis désormais à quelques rues du zoo. Dix ans plus tard, revenir à l'endroit précis où tout a changé est une évidence pour moi. Tout comme la leçon que je tire de cette tragédie : la vie est aussi vulnérable que précieuse. Et les gens sont toujours bien plus gentils que nous ne le pensons.

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