Ascension hivernale, sans oxygène, en moins de 24h… ou encore en short, l’Everest n’a de cesse d’être une source d’inspiration pour les alpinistes en quête de records en tous genres. Et si avec l’avènement des expéditions commerciales, de nombreux athlètes se sont détournés du toit du monde, l’Allemand Jost Kobusch s’acharne encore sur les pentes du célèbre sommet. Son objectif ? Battre un énième record, via l'arête ouest, en solo, sans oxygène et en plein hiver. Un coup de pub jugé excessif voire irréalisable pour la plupart des alpinistes chevronnés.
24 janvier 2022. À 5800 m d'altitude sur l’arête ouest du mont Everest, l'alpiniste allemand Jost Kobusch est assis seul, au beau milieu de la nuit, dans sa tente en morceaux. Le vent violent qui ne cesse de marteler la montagne vient d’arracher les piquets de son abri faisant s’accumuler à l’intérieur des microcristaux de neige et de glace. Impossible alors de respirer. Désespérément, Jost enroule le fin tissu de sa tente autour de lui, s'enterre dans la neige et essaie de survivre à la nuit hivernale.
« Ma tente a commencé à se plier dans tous les sens avant de se casser » nous a raconté Jost Kobusch. « J’avais l’impression d’être sur l'autoroute allemande et d’avoir baissé les fenêtres pour mettre la tête dehors. C'était extrême ».
Au moment de la tempête, l’alpiniste tentait un exploit considéré comme irréalisable : devenir le premier à gravir le toit du monde par son arête sud-ouest, en solo, sans oxygène et en plein hiver. À ce jour, seules 15 personnes ont réalisé l’ascension hivernale de ce sommet - sept personnes sont mortes en essayant d'y arriver. Et seul l'alpiniste népalais Ang Rita Sherpa, est venu à bout de l'Everest sans oxygène en hiver.
« Tout le monde veut réaliser une quelconque première »
Quoiqu’il en soit, Jost Kobusch est déterminé atteindre son objectif, peu importe le nombre de tentatives qu'il devra effectuer. Pour cela, il a dédié, pendant deux ans, toute son énergie à un entraînement intensif. Entrer dans l’histoire du plus sommet du monde se mérite – et il est de plus en plus difficile d’y arriver. Le taux de réussite des expéditions commerciales sur le mont Everest augmentant, de nombreux alpinistes parmi les plus ambitieux se sont dirigés vers d'autres sommets pour réaliser des ascensions historiques. Ainsi, les rares personnes qui veulent encore graver leur nom dans l'histoire de l'Everest doivent se lancer dans des défis de plus en plus dangereux - ou plus ou moins ubuesques.
« Il y a quelques années, une femme voulait établir le 'record de l’ascensionniste aux cheveux les plus longs'. Et puis il y a eu le 'premier vétérinaire certifié' », explique Billi Bierling, directrice de l’Himalayan Database, une organisation à but non lucratif basée à Katmandou qui répertorie et vérifie toutes les ascensions himalayennes. « Et bien sûr, nous avons eu Wim Hof qui a tenté de gravir l'Everest en short ».
« Tout le monde veut réaliser une quelconque première », conclue Billi Bierling qui à titre personnel détient, elle aussi, quelques records. Elle est notamment la première Allemande à avoir gravi le Manaslu (8 163 m) et le Lhotse (8 516 m).
Selon Himalayan Database, 10 656 personnes ont, à ce jour, atteint le sommet de l'Everest en 2 212 expéditions. Ce qui n'empêche pas de demeurer rêveur devant une poignée de records réalisés par les pionniers. En 1960, le gouvernement chinois a mis par exemple en place d’importants moyens, dont une échelle humaine en fin de parcours, pour hisser le drapeau national sur le toit du monde, permettant au passage de revendiquer sa première ascension par le versant nord. Trois ans plus tard, les alpinistes américains Tom Hornbein et Willi Unseold ont ouvert une voie difficile sur l'arête ouest, celle que Jost Kobusch espère suivre lors de la seconde partie de son ascension.
La première femme, Junko Tabei, a atteint le sommet en 1970 ; en 1975, un effort colossal des Britanniques a permis aux alpinistes Doug Scott et Dougal Haston d’atteindre le sommet par un itinéraire direct de la face sud-ouest. En 1979, une équipe yougoslave a hissé cinq grimpeurs au sommet par la voie directe de l'arête ouest. Pour ce faire, ils ont mis en place une logistique impressionnante, mobilisant 24 alpinistes et 750 porteurs et installant un téléphérique capable de transporter 18 tonnes d'équipement jusqu'au col de Lho La (6 006 m), juste en dessous de l'endroit où Jost s'est réfugié dans sa tente en morceaux.
Une date marque particulièrement l’histoire : 1978. L’ascension de la voie normale par Reinhold Messner et Peter Habeler sans oxygène, un exploit considéré comme impossible à l'époque.
L'explosion des expéditions commerciales a changé la réputation de l'Everest
La décennie d’après, les premières sur l'Everest ont été plus nombreuses encore. Mais à mesure que le nombre d’alpinistes atteignant le sommet augmente, les records se sont raréfiés. Notons tout de même, la première hivernale du toit du monde, en 1980, par une équipe de Polonais mais aussi l’ascension de la face Kangshung, rarement explorée, sur le versant est de la montagne, en 1988 par le Britannique Stephen Venables. Ou encore l'exploit de Marc Batard, alpiniste français célèbre pour son ascension du toit du monde en solitaire, sans oxygène, en moins de 24 heures, un record vieux d’une trentaine d’années (1988) qui figure toujours dans le « Guinness Book ».
Progressivement, dans les années 1990, les expéditions commerciales ont conduit les alpinistes plus expérimentés à chercher des voies plus difficiles sur d'autres sommets ou à lancer leurs propres agences. Selon Conrad Anker, célèbre alpiniste américain, l'explosion des expéditions commerciales a changé la réputation de l'Everest au sein de la communauté de la montagne. « À l'époque, on admirait les alpinistes revenus de l'Everest », nous raconte-t-il. « Aujourd'hui, si vous êtes pro, vous vous dites : ‘C'est un truc de riche. Je suis au-dessus de ça’ ».
Pourtant l'Everest n’a jamais cessé d'attirer les grimpeurs en quête de records de vitesse ou de nouveaux défis. D’ailleurs, Mark Synnott, lui-même parvenu au sommet de l'Everest et auteur du livre « The Third Pole : Mystery, Obsession, and Death on Mount Everest » (Le troisième pôle : mystère, obsession et tragédie sur le Mont Everest), affirme que le statut d'icône de cette montagne en fera toujours la destination la plus convoitée par les alpinistes désireux de marquer l'histoire.
« L'Everest est la montagne la plus emblématique de la planète. Elle captive tout le spectre de notre société, des rêveurs courageux, largement aidés sur le terrain, aux alpinistes expérimentés comme Jost Kobusch », explique Mark Synnott.
Ces dernières années, les recordmen de l'Everest se sont surtout concentrés sur la vitesse, évitant de s'éloigner des itinéraires standards et de la sécurité relative des kilomètres de cordes fixes, des camps établis et des possibilités de sauvetage. Ainsi, en 2017, l'ultra-traileur catalan Kilian Jornet établit le record de vitesse depuis le camp de base de l'Everest jusqu'au sommet sans oxygène, soit 26 heures, accompagné jusqu’à 7 600 m d'altitude par le réalisateur Seb Montaz. Selon le Guinness World Records, le Népalais Pemba Dorje Sherpa détient le record avec oxygène, soit huit heures et dix minutes, établi en 2004.
D'autres alpinistes, comme le regretté Ueli Steck, surnommé la « machine suisse », se sont attaqués au livre des records en tentant de relier plusieurs sommets, comme la traversée de l’Everest et du Lhotse. Considéré comme l'un des meilleurs alpinistes au monde, il est décédé sur le toit du monde après une chute ayant eu lieu lors d'un ordinaire exercice d'acclimatation en 2017.
« L'Everest fait vendre »
L'objectif de Jost Kobusch se distingue tout de même de celui des chasseurs de records tel que Ueli Steck et Kilian Jornet. Interrogé sur la quête de l'Allemand, Conrad Anker avoue ne pas comprendre les raisons de cet objectif ambitieux. Selon lui, les alpinistes ont toujours besoin de générer des fonds nécessaires pour que leurs expéditions puissent avoir lieu, et la somme obtenue dépend souvent de leur capacité à raconter une bonne histoire. « Nous sommes liés à l'aspect narratif et expérientiel de toutes les activités outdoor. D’une manière ou d’une autre, même les plus grands exploits nous racontent une histoire » souligne Conrad Anker.
L’écrivain Mark Synnott est d'accord : « L'Everest fait vendre. Essayez de faire un itinéraire super difficile sur un sommet obscur dont personne n'a jamais entendu parler, et essayez ensuite de le vendre. Vous constaterez par vous-mêmes que c’est bien plus complexe ».
À bien des égards, l'objectif de Jost Kobusch réunit tous les ingrédients pour attirer l'attention du monde entier : un homme face à l'itinéraire le plus difficile, dans les conditions les plus difficiles, sur la plus haute montagne de la planète. De plus, comme il vise le sommet sans l'aide d'un sherpa, avec un minimum de cordes fixes et sans oxygène, son expédition s'aligne davantage sur les icônes les plus emblématiques du monde de la montagne que sur les alpinistes cherchant à simplement cocher la case du sommet.
Pourtant, certains alpinistes chevronnés se montrent critiques à l'égard du projet de l'Allemand, le jugeant si difficile qu'il en devient excessif. D'autres l'ont qualifié de coup de pub comme Reinhold Messner pour qui Jost est le « champion du monde de la publicité ».
« Ce qui est fascinant dans l'alpinisme, c'est qu'il n'y a pas de règles. C'est de l'art »
Interrogé sur ces critiques, Jost Kobusch affirme qu'en réalité, il a perdu de l'argent en raison de la nature extrême de son expédition. « Beaucoup de gens m'ont demandé si j’avais choisi un tel projet pour son aspect marketing, pour attirer plus facilement des sponsors. Or, il se trouve que certains d'entre eux ont considéré que mes ambitions étaient trop folles pour eux » raconte Jost Kobusch. « D'un point de vue marketing, j'aurais pu trouver mieux, non ? ».
Les vents violents ont fini par chasser l’alpiniste de l’Everest, le forçant à se replier au camp de base, où, fin février, il a terminé son expédition hivernale 2022. Après deux mois passés sur la montagne, il n'a atteint que 6400 m d'altitude, soit environ 2400 mètres de moins que le sommet et 900 m de moins que son point culminant atteint en 2019. En rangeant son matériel, Jost Kobusch s'est résolu à s'entraîner à plein temps pendant encore deux ans avant sa prochaine tentative, prévue pour décembre 2023.
On peut se demander quelles sont les motivations de l’alpiniste pour s'attaquer à un itinéraire apparemment impossible sur la plus haute montagne du monde, en plein hiver et seul ? « Ce qui est fascinant dans l'alpinisme, c'est qu'il n'y a pas de règles. C'est de l'art », nous a-t-il expliqué. « Imaginez que vous êtes un artiste, et que quelqu'un critique votre art. Cela n'a pas beaucoup de sens, n’est-ce pas ? À vrai dire, vous n’avez fait que suivre votre propre imagination et vous le mettez en œuvre les choses comme bon vous semble ».
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