Jeff Bezos - fortune estimée: 90,5 milliards de dollars - s'éloignerait de la direction d'Amazon, pas seulement pour se concentrer sur ses projets spatiaux mais aussi pour se dédier à la « Bezos Earth Fund » (Fonds Bezos pour la Planète), sa fondation censée lutter contre le changement climatique. Un joli coup de pub – et sans doute une belle opération de défiscalisation - pour le patron d’un empire qui a lui seul produirait chaque année un peu plus de 10 % des émissions annuelles totales de CO2 de la France, selon Climate Watch. 10 milliards de dollars seraient mis sur la table « pour commencer ». Reste qu’au-delà de la valse des chiffres, il est particulièrement instructif d'examiner l'impact de la « philanthropie environnementale » des milliardaires, Jeff Bezos en tête. Et surtout d’analyser comment elle pourrait être nettement plus efficace.
Jeff Bezos est mon voisin. Enfin, en quelque sorte. Je suis sûr à 98% de l'avoir vu faire la queue à la Poste de mon quartier, à Seattle, ces derniers jours. Cela dit, de nos jours tous les hommes chauves bien habillés portant un masque anti Covid se ressemblent, c’est vrai. Et puis, on peut vraisemblablement supposer qu’il a du personnel pour faire la queue à sa place, non ? Mais c’est oublier que Jeff Bezos a probablement du temps libre maintenant pour faire lui-même ses courses car - l’info n’a échappé à personne - il vient de quitter son poste de PDG chez Amazon pour se concentrer sur des projets personnels. A commencer par la philanthropie – une des activités favorites des milliardaires – et notamment de son "Bezos Earth Fund", créé l’année dernière auquel il a décidé d’allouer 10 milliards de dollars afin de lutter contre le changement climatique. Étant donné que nous sommes voisins, ou presque, je me sens le droit de lui expliquer comment il pourrait sauver le monde avec son argent et son temps libre (pas avec des vaisseaux spatiaux, ça c'est sûr !)
5% seulement de sa fortune actuelle
Tout d'abord, il devrait réfléchir à la puissance de son "Bezos Earth Fund", et à la manière dont il s'inscrit dans le cadre général du financement de l'environnement. Pour mettre les choses en perspective, 10 milliards de dollars correspondent à ce que les États-Unis dépensent chaque année pour la recherche et le développement liés au climat. Accessoirement, c’est 5 % de la richesse de Bezos.
Le fait qu’un individu puisse dépenser, à lui seul, autant qu’un État, peut avoir des répercussions importantes et en cascade sur l'avenir de notre planète. Une telle somme, relativement minime pour quelqu'un comme Bezos, pourrait modifier la manière dont nous abordons le changement climatique et ce sur quoi nous nous concentrons au niveau mondial.
Et c’est de plus en plus vrai, car la fortune des plus riches ne cesse d’augmenter, Covid ou pas, et ils sont de plus en plus nombreux à en dépenser une part croissante dans des solutions censées lutter contre le réchauffement climatique. Pas forcément par altruisme, mais là n’est pas la question - dans l'année qui a suivi l'annonce de la création de sa fondation, le patron d’Amazon a amassé 75 milliards de dollars supplémentaires. Mais Jeff Bezos est loin d'être le seul exemple : le développeur suisse d’équipements médicaux Hansjörg Wyss s'est engagé à consacrer 1 milliard de dollars à la protection de terres et de sources d'eau en 2018. En 2019, l'ancien maire de New York, Michael Bloomberg, a promis, lui, 500 millions de dollars pour financer une campagne visant à la fermeture des centrales électriques au charbon. Ce mois-ci, Elon Musk a fait don de 100 millions de dollars pour un prix récompensant des solutions permettant de capturer le CO2. Le gestionnaire de fonds spéculatifs, et ancien candidat à la présidence, Tom Steyer a injecté pour sa part des millions dans des campagnes politiques respectueuses du climat, ces dernières années. Quant à mes autres voisins de Seattle, Bill et Melinda Gates, ils ont massivement investi dans l'énergie verte et sont devenus des leaders d'opinion en matière de lutte contre le changement climatique. (Bill Gates vient d’ailleurs de publier un nouveau livre intitulé « How to Avoid a Climate Disaster. The Solutions We Have and the Breakthroughs We Need" (Comment éviter une catastrophe climatique : Les solutions que nous avons et les percées dont nous avons besoin, ndlr).
Les donateurs financent ce qui les intéressent
Mais voulons-nous vraiment que les milliardaires décident où et comment protéger notre environnement ? Contrairement au financement public, leurs dons sont assortis d'une responsabilité minimale et d'une totale absence de contrôle public. Or le problème avec la philanthropie, c’est que l'intérêt des donateurs et les besoins de la société ne sont pas souvent les mêmes, et que les donateurs ont plus de pouvoir.
"L'impact de la philanthropie n'est pas proportionnel au montant des dons", explique Heather Grady, vice-présidente de Rockefeller Philanthropy Advisors. "Comme ils agissent selon leur bon vouloir, ces bailleurs de fonds peuvent dépenser beaucoup d'argent, sans que cela ait le moindre impact. Car ils ne répondent pas à une demande, mais font ce qui les intéresse, eux".
Les exemples abondent. Mais prenons un cas cité dans le "Billionaire Wilderness", un livre publié en 2020. Le sociologue Justin Farrell a fait une enquête sur Jackson Hole, la Mecque américaine de l’outdoor, dans le Wyoming. Il a mis en évidence que la région a certes l'un des taux les plus élevés de dons caritatifs du pays, mais ces fonds vont en grande partie à des organisations artistiques et à des fondations privées avec lesquelles les donateurs ont des relations personnelles. Alors que l’urgence voudrait qu’ils financent les services sociaux ou le logement, des sujets sans doute nettement moins sexy aux yeux des donateurs. Autrement dit, des sommes colossales donnent à certains la possibilité de garder le contrôle de l’affectation des fonds, mais cela ne joue pas nécessairement en faveur du bien commun.
Le risque du greenwashing
"Pourtant, il n'est pas si difficile de faire des dons dans une optique d'équité, mais il faut changer les mécanisme du pouvoir et s'assurer que l'argent se retrouve entre les mains des personnes qui sauront l’utiliser au mieux", explique Kate Roosevelt, vice-présidente exécutive de "Campbell and Company", une société de recherche philanthropique basée à Seattle.
Justin Farrell démontre également que faire des dons en faveur de l’environnement peut se résumer tout simplement à du greenwashing, compte tenu de l'énorme empreinte carbone générée par certains groupes industriels. Impossible d’ignorer en effet que l'immense richesse de Jeff Bezos provient d’une société monstrueuse qui émet plus de carbone chaque année qu’un pays tels que le Portugal. Et on peut supposer sans trop se tromper, qu’à titre personnel, son empreinte personnelle est également importante. Car, selon un rapport des Nations unies, le premier pour cent des revenus dans le monde représente 15 % des émissions. C'est plus que les 3,5 milliards de personnes qui se trouvent dans la moitié inférieure.
Cela dit, on ne peut que se réjouir qu’au moins une partie de ce 1 % prenne conscience de l'urgence de la crise climatique. A la création de sa fondation, Jeff Bezos a rappelé que "le changement climatique était la plus grande menace pour notre planète" et qu'il voulait " lutter contre l'impact dévastateur du changement climatique en contribuant à développer les moyens déjà identifiés et en explorant de nouvelles pistes ». Prenons-le au mot. Et examinons donc comment ses dons pourraient avoir l'impact le plus important et le plus équitable possible.
De grosses ONG toujours mieux financées
Commençons par la façon dont le « Bezos Earth Fund » a distribué ses fonds jusqu'à présent. En novembre dernier, le milliardaire a expliqué comment il allait répartir sa première série de subventions : A savoir 791 millions de dollars partagés entre 17 institutions, dont 100 millions de dollars à chacune des quatre entités suivantes : l’Environmental Defense Fund, le Natural Resources Defense Council, le The Nature Conservancy, et le World Wildlife Fund.
Oui, je sais c'est beaucoup d'argent. Oui, ces organisations font un travail important et essentiel. Et oui, cet argent les aidera à en faire plus encore. Mais elles font également partie des organisations environnementales les mieux établies et les mieux financées, elles travaillent toutes sur les mêmes thèmes et la plupart d'entre elles ont déjà des budgets de plusieurs centaines de millions.
Le Climate Justice Alliance (littéralement l’Alliance pour la justice climatique, ndlr), un collectif d'ONG environnementales, a publié en décembre dernier un communiqué dans lequel elle reprochait au "Earth Fund" d’investir dans des causes déjà bien couvertes au lieu de se challenger sur des thématiques plus novatrices. "Moins d'un quart des subventions de la première phase de la fondation de Jeff Bezos sera alloué à des organisations de taille moyenne soutenant des milliers de projets locaux travaillant sur le terrain à trouver des solutions face à l'urgence climatique", peut-on lire dans ce document.
L'Alliance n'était d’ailleurs pas la seule à exprimer sa colère et sa frustration. A juste titre. Car, explique Heather Grady du "Rockefeller Philanthropy Advisors", les dons alloués à de petites organisations peuvent avoir des impacts exponentiels.
Les minorités sous représentées
Le financement de Bezos aurait pu avoir un impact majeur. Et ce sera peut-être le cas. Mais force est de constater que sa première série de dons manquait singulièrement d’ouverture d'esprit. Or, la philanthropie se montre la plus efficace quand les philanthropes identifient des leaders forts dans toutes sortes d'organisations, des leaders auxquels ils confient un budget sans limites en leur disant : "Je vous fais confiance". Mais la stratégie de Jeff Bezos s’est résumée à confier de gros budgets à de grosses ONG.", explique Kate Roosevelt, de Campbell and Company. "Ce qui écarte d’office un grand nombre de petites organisations, souvent dirigées par des personnes de couleur et au service de ces communautés-là.
Ces organisations se sont d’ailleurs exprimées lorsque Jeff Bezos a annoncé qu’il quittait la direction d’Amazon pour se concentrer sur sa fondation. Le réseau « Donors of Color », un groupe de philanthropes de couleur, a publié le « Climate Funders Justice Pledge ». Un document demandant aux philanthropes de s’engager à verser 30 % de leurs dons aux organisations environnementales dirigées par des gens de couleurs ou indigènes qui jusqu’à présent ne reçoivent que 1,3 % du total des dons versés aux organisations œuvrant dans ce secteur, selon une étude de la New School. De grands bailleurs de fonds comme la Fondation Kresge l’ont déjà signé. Et le « Earth Fund « devrait lui aussi s'y engager.
"Il est possible de financer de manière très efficace les questions environnementales dès lors que vous trouvez l'organisation communautaire clé et vous la laissez agir", explique Savitha Pathi, directrice adjointe de « Climate Solutions », une organisation à but non lucratif de Seattle, spécialisée dans la politique énergétique. C'est ce que des milliardaires comme Jeff Bezos peuvent facilement faire s'ils veulent que leur argent fasse la différence.
Financer, aussi, les actions locales
Il faut également que l’on sache, en toute transparence, qui prend les décisions et qui sont les partenaires impliqués. Dans son post de novembre dernier présentant la première série de dons du "Earth Fund", Jeff Bezos mentionnait un "groupe de personnes incroyablement intelligentes" qui guidaient ses décisions. Selon Savitha Pathi, personne en dehors du cercle restreint du milliardaire ne sait exactement de qui il s’agit. On se souvient que pour ses actions antérieures, notamment son aide de 2 milliards de dollars à destination des SDF, les membres de l'équipe de Jeff Bezos avaient tout simplement consulté leur réseau personnel, alors qu’ils auraient pu rendre leur offre publique. C'est problématique, car cela limite forcément le champ d'action de ceux qui pourraient être atteints et réduit l’impact d’une action qui, autrement gérée, pourrait avoir une grande envergure.
Alors qu'est-ce que j'aurais dit à Jeff Bezos si je l’avais croisé à la Poste ? D’abord : Limitez votre propre impact. Assurez-vous que l’équipe gérant votre fondation est curieuse et s’intéresse aussi à tous ceux, individus ou organisations, qui sont sur le terrain, en première ligne face au changement climatique. Des acteurs essentiels qui, sans vous, ne seront pas consultés et ne pourront pas apporter leur contribution. Votre pouvoir et vos fonds sont colossaux. Le moteur du changement, c’est l’argent, et il n’y plus une minute à perdre !
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