Il y a quelques jours, Altra, marque de running et de trail désormais bien installée dans le paysage, a annoncé son partenariat avec deux coureuses professionnelles enceintes : Alysia Montaño et Tina Muir. L'initiative peut surprendre, mais elle pourrait préfigurer une vraie révolution dans un secteur où le fait d'avoir un enfant est parfois un sérieux frein auprès des partenaires et autres sponsors.
Alysia Montaño et Tina Muir, ces noms ne vous disent peut-être rien, et pourtant de l'autre côté de la Manche et outre-Atlantique, ces deux athlètes sont bien connues. Alysia Montaño est une championne américaine ayant déjà participé aux Jeux olympiques sur 800 mètres, et Tina Muir une marathonienne britannique (record à 2h36 tout de même), créatrice d'un podcast très suivi, "Running for Real".
"Le fait qu'Altra signe deux femmes enceintes est un grand pas dans la reconnaissance de la force, la persévérance et la détermination des femmes", a commenté Tricia Vieth, directrice de Runners Roost, un des magasins de running les plus influents du Colorado, elle-même mère de famille. Le contrat qu'Altra a proposé à Alysia Montaño, 33 ans, et Tina Muir, 31 ans, comprend une compensation financière et des chaussures en échange de visibilité dans les médias. Contrairement à d'autres contrats, il ne dépend pas de retours sur performance, de compétitions auxquelles elles doivent participer ou de leurs résultats.
Avant même d'avoir son premier enfant en 2014, Alysia Montaño pensait à son avenir en tant que mère et athlète. Après avoir appris que son sponsor de l'époque, Nike, mettrait son contrat en pause si elle tombait enceinte et cesserait de la payer jusqu'à ce qu'elle reprenne la compétition, elle a quitté la marque. Elle a rapidement décroché le glorieux titre de "la coureuse enceinte" lorsqu'en 2014 elle a couru le 800 mètres lors des championnats d'athlétisme en plein air des États-Unis alors qu'elle était enceinte de ... 34 semaines. Cette année là, compte tenu de ses performances pendant sa grossesse, son sponsor de l'époque, Asics, a réduit son salaire avant de lui retirer complètement son soutien financier. Bien qu'elle ait souffert pendant cette première grossesse de diastasis recti - un état courant dans lequel les muscles abdominaux sont séparés par l'utérus en croissance, Alysia Montaño est rapidement retournée à l'athlétisme après avoir donné naissance à sa fille. Six et dix mois après l'accouchement, elle remportait des championnats nationaux. Deux semaines après le premier anniversaire de sa fille, elle courait le 800 mètres lors des championnats du monde à Pékin en 2015. Ultra organisée, elle continuait même d'allaiter son enfant à distance, grâce au lait qu'elle tirait pendant ses temps de pause et qu'elle envoyait chez elle, aux Etats-Unis.
Nike dans le viseur
En mai dernier, Alysia Montaño et sa compatriote Kara Goucher en sont venues à incarner toutes les difficultés que rencontrent bien souvent les coureuses enceintes avec leurs sponsors. Dans un édito pour le New York Times, elles ont violé leur accord de confidentialité avec Nike pour décrire le manque de protection de la maternité dans l'entreprise. Peu de temps après, l'ancienne athlète d'athlétisme et médaillée olympique de Nike, Allyson Felix, écrivait elle aussi un éditorial, également pour le New York Times, racontant comment pendant une grossesse à haut risque et immédiatement après une césarienne d'urgence, elle avait subi une pression écrasante de la part de Nike pour s'entraîner. Peu après, Alysia Montaño a lancé "Dream Maternity", un hashtag sur les réseaux sociaux et une campagne de soutien aux mères qui travaillent. Elle espère à terme transformer son initiative en une fondation à but non lucratif afin de conseiller les athlètes et les non-athlètes ayant des problèmes de rémunération pendant leur grossesse.
Tina Muir est quant à elle probablement plus connue pour son podcast et sa décision en 2017 de quitter une carrière de marathonienne d'élite en raison de sa lutte contre la malnutrition médicale. Peu après, elle écrivait un billet sur son blog sur son trouble alimentaire et la perte de ses règles pendant neuf ans. Dans son podcast, elle interroge les membres de la communauté des coureurs sur leurs habitudes d'entraînement, leurs stratégies de course, et bien d'autres choses encore. À ce jour, ses épisodes ont été téléchargés plus de deux millions de fois.
Selon Alysia Montaño, l'idée de signer un contrat de chaussures alors qu'elle est enceinte de 37 semaines de son troisième enfant aurait été inconcevable il y a un an. L'athlète compte une liste impressionante de succès à son actif, mais elle considère que le soutien d'Altra est le point culminant de sa carrière. Quant à Tina Muir, enceinte de 22 semaines de son deuxième enfant, elle raconte qu'elle a été aussi surprise que Montaño de voir une marque de chaussure l'approcher pour un partenariat. Selon elle, elle doit tout à Alysia Montaño, Kara Goucher et Allyson Felix qui ont risqué leur carrière pour parler de la façon dont Nike et d'autres entreprises ont traité leur grossesse comme une blessure. "Cela montre clairement qu'elles ne se sont pas battues en vain, au contraire", conclut Tina Muir.
"Je suis bien plus qu'un 'record personnel'"
Bien que la décision d'Altra soit surprenante, elle s'inscrit dans le cadre d'un récent changement de paradigme : désormais, les marques n'hésitent plus, elles signent des contrats avec des athlètes parce qu'ils ont des histoires intéressantes à raconter, des profils particuliers, et pas seulement parce qu'ils alignent les performances. Shanna Burnette, responsable de la communication de la marque Altra, a d'ailleurs déclaré que la marque entendait soutenir Alysia Montaño et Tina Muir sur tous les plans possibles, en tant que coureuses bien sûr mais aussi pour faire entendre leur voix. Une politique qui trouve un large écho dans les réseaux sociaux. Les fans ne suivent plus toujours nécessairement les coureurs d'élite sur Instagram ou Twitter pour leurs chronos. Quand j'ai commencé à suivre le flux Instagram d'Alysia Montaño en 2014, par exemple, je ne savais pas si elle courait des ultras ou sur piste. Tout ce que je savais, c'est que, comme moi, elle venait d'avoir un bébé, qu'elle était confrontée à un diastasis recti et qu'elle essayait de trouver comment gérer maternité et course. Tina Muir explique que lorsque les coureuses professionnelles partagent leurs difficultés de grossesse, "les gens ont l'impression qu'ils ne sont plus seuls à connaître ces problèmes. Cela remet les coureuses d'élite au même niveau que tout le monde, ce qui, personnellement, est plus inspirant que de voir quelqu'un courir vite".
Un sentiment que partage largement Alysia Montaño. "Plus nous sommes humains, plus les gens se sentent proches de nous", dit-elle, ajoutant qu'elle est bien plus qu'un "record personnel". "J'aime courir vite, bien sûr", explique-t-elle en riant. "Mais mon but est plus grand que la vitesse à laquelle je peux courir".
En s'intéressant aux problèmes auxquels toutes les mères sont confrontées, dans le monde du sport comme ailleurs, l''Américaine espère que cela incitera les entreprises à prendre en compte ces difficultés et à proposer des politiques pro maternité dignes de ce nom. Selon elle, la campagne "Dream Maternity" a étonné beaucoup de gens, la plupart n'ayant aucune idée du genre de défis auxquels les athlètes féminines sont confrontées lorsqu'il s'agit de grossesse et de maternité. C'est l'une des raisons pour lesquelles elle entend continuer à faire passer le message : "Pourquoi ne défendrions-nous pas un être humain pour toute son humanité, même si cela implique la grossesse, la maternité et plus encore ?
Qu'en est-il en France ?
Si les situations peuvent varier d'un sport à l'autre, dans l'athlétisme, plusieurs sportives françaises ont mis entre parenthèses leur carrière, ces dernières années, pour raison de maternité. Mais contrairement à leurs homologues américaines, ces dernières semblent avoir été plus soutenues, d'une part par leurs sponsors, mais aussi et surtout par leur fédération. Interrogé par France Tv Sport, la chaîne de sport du groupe France Télévision, le DTN (Directeur Technique National) de la Fédération Française d'Athlétisme, Patrice Gergès, a reconnu la difficulté que pouvait constituer ce choix pour une athlète : "Les athlètes (féminines, ndlr) n’avaient plus de revenus parce que les meetings ne les payaient plus, vu qu’elles ne pouvaient pas courir". C'est dans cette perspective notamment que la fédération a créé un statut professionnel. "Cette création est notamment liée au fait d’accompagner les femmes enceintes pour qu’elles aient des garanties de protection sociale." Il ajoute : "On garantit que les athlètes ne sortent pas de la liste parce qu’elles sont enceintes. Elles conservent ce statut pendant leur grossesse et jusqu’à ce qu’elles reviennent à leur niveau."
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
