Sortir d’une crise douloureuse pour replonger à terme dans une autre…. c’est le risque des stations de ski qui miseraient à nouveau exclusivement sur le tourisme, aussi « 4 saisons » soit-il, explique Loïc Giaccone, chercheur associé à l’Institut de géographie et de durabilité à Sion (Université de Lausanne). Une analyse que mettent en perspective Guillaume Desmurs, auteur d’« Une histoire des stations de sports d’hiver » paru chez Glénat, en 2022, et Pierre Leroy, président du Pays du Grand Briançonnais regroupant 36 communes alpines, un homme de terrain qui, très concrètement, a pu commencer à développer des alternatives misant, notamment, sur le terroir et le patrimoine.
« Le modèle du tout tourisme est aussi en péril, autant que le modèle du tout ski. C’est le discours de Philippe Bourdeau [professeur à l’Institut de Géographie Alpine de l’Université Grenoble-Alpes, ndlr] », précise Loïc Giaccone, chercheur associé à l’Institut de géographie et de durabilité à Sion (Université de Lausanne). « Quand on est très dépendant du tourisme, on est dépendant de ce qui va arriver au tourisme. Or, on ne sait pas ce que le tourisme va devenir dans les prochaines décennies, cela va dépendre de l’évolution de l’économie, des évolutions climatiques à échelle locale, à échelle mondiale, des politiques qui sont mises en place, de la façon dont les gens évoluent dans leur consommation… ».
Les discours qui évoquent la sortie du tout ski remontent au début des années 2000. L’idée étant de proposer davantage de diversification. Est ensuite venue l’idée de sortir tout neige, de faire du tourisme quatre saisons, en faisant par exemple fonctionner les remontées mécaniques l’été pour les VTT. « Avec l’équipe des Passeurs [projet éditorial et créatif 100% indépendant qui vise à sensibiliser, inspirer et imaginer la vie en montagne demain, ndlr], on se demande comment les territoires de montagne vont pouvoir continuer de vivre lors des prochaines décennies » poursuit le chercheur. « Ça demande de sortir de l’esprit touristique, il y a l’agriculture, l’artisanat, la sylviculture, l’industrie dans certains endroits, à certaines échelles. L’avenir, il faudrait que cela soit une palette d’activités. Même sans changement climatique, il faudrait réfléchir à l’avenir de l’agriculture en France. Parce que l’on va dans une direction assez inquiétante. Avec des grandes exploitations, des agriculteurs qui se suicident, des disparitions de petites exploitations. Et en montagne, je pense que l’on a quelque chose à faire avec le terroir et le patrimoine ».
Mais ce qui inquiète Loïc Giaccone quand on parle de diversification et de quatre saisons, c’est que « on a tendance à se dire qu’il faut augmenter la fréquentation vu ces pratiques touristiques qui sont rapportent moins que le ski. Mais là, on revient à des problèmes environnementaux de base. On l’a vu pendant et après le Covid. Lorsque la fréquentation a fortement augmenté en montagne, on peut vite avoir des problèmes aussi [on parle alors de surfréquentation, lire ici notre article sur le sujet, ndlr]. C’est pour ça que je trouve que l’exemple de Métabief, sur le plan de la transition est intéressant. Ils avaient anticipé ». La station jurassienne a notamment fait le choix de ne pas augmenter le nombre de pistes de VTT pour limiter les impacts sur l’environnement. Selon le chercheur, « ils ne veulent pas aller vers un autre modèle non durable et tout aussi problématique pour l’environnement, tout en étant conscients que ça va avoir pour conséquence une décroissance du PIB touristique. Il faut l’accepter ». Dans tous les cas, les stratégies d’adaptation se feront au cas par cas, la situation dans la Tarentais n’ayant rien à voir celle des Hautes-Alpes. Et au sein des Hautes-Alpes, Serre-Chevalier n’a rien à voir avec le bassin du Queyras. « Chacun doit trouver ce qu’il peut faire » selon Loïc Giaccone.
"Soyons créatifs, il y a plein d’idées !"
À plus ou moins long terme, on doit tout de même s’attendre, dans toutes les stations, quelle que soit leur altitude à une baisse du chiffre d’affaires, « c’est inévitable » souligne Guillaume Desmurs, auteur d’« Une histoire des stations de sports d’hiver », paru chez Glénat, en 2022. « Quand on dit ‘or blanc’, on parle d’un modèle économique qui est basé sur l’immobilier, sur le ski alpin, sur la présence de domaine skiables enneigés artificiellement, en partie, et sur un modèle économique de tourisme de masse. Et qui dit tourisme de masse, dit voiture, avion, tourisme long courrier. Aujourd’hui, rien ne peut remplacer, en termes de rentabilité et de volume de chiffre d’affaires ce mode d’organisation qui a été créé dans les années 60, pendant la reconstruction de la France et des pays occidentaux. […] Et c’est tout le problème. Alors c’est à nous de nous mettre au travail pour imaginer d’autres modèles économiques afin de faire vivre les territoires. Soyons créatifs, il y a plein d’idées ! Je ne suis pas pessimiste sur la situation, je dis juste qu’il va falloir se préparer à renoncer. Toutes les stations ne sont pas arrivées au bout du modèle […]. Mais il va falloir inventer autre chose […]. Peut-être que demain il y aura peu ou pas de tourisme », poursuit-il. « On parle de ‘tout ski’. Là, on en doit en sortir. Et je crois que l’on doit aussi sortir du ‘tout tourisme’, un modèle économique qui phagocyte l’intégralité du territoire ».
Ce que confirme Pierre Leroy, président du Pays du Grand Briançonnais (regroupant 36 communes) et maire de Puy-Saint-André, commune de Serre-Chevalier pendant 12 ans (de 2008 à 2020). « On est confrontés à une situation exceptionnelle, dans le sens où il n’est pas question de passer d’un modèle à l’autre. Aujourd’hui, il faut une redirection, du changement en profondeur. On ne va pas, en un claquement de doigt, remplacer l’or blanc et trouver l’or violet, orange ou je ne sais quoi. On ne va pas pouvoir switcher d’un modèle à l’autre. […] Il va y avoir de sacrés changements sur les territoires. Très clairement, l’or blanc porte bien son nom. Imaginer comme ça, changer de modèle et avoir les mêmes avantages que l’or blanc, avec un autre modèle, c’est absurde. Ce ne sera pas le cas. Parce que l’or blanc était pourvoyeur d’énormément de finances, au détriment d’un environnement. Donc si vous voulez avoir la même quantité d’argent qui transite par cette économie touristique, vous aurez les mêmes résultats de destruction. […] On travaille sur des solutions. Mais elles ne seront évidemment pas équivalentes, en termes de croissance ».
Le tourisme une « parenthèse extrêmement lucrative » dans l’histoire des montagnes
« Si on veut résoudre le problème de la crise climatique, de la crise de biodiversité, de la crise sociale, de la crise de l’énergie, c’est un regard totalement différent que l’on doit avoir sur le monde. » explique en un homme de terrain, Pierre Leroy. « Et à titre personnel, je pense que l’entrée par la porte de la santé publique et de la communauté est pertinente. […] Travailler sur les besoins des populations permet d’envisager une nouvelle forme de tourisme, certes. Mais par un prisme qui correspond plus à une adaptation territoriale qui, pour le coup, résout ces problèmes de crises. À titre d’exemple, certains territoires en France, dont les territoires de montagne, ont une autonomie alimentaire entre 2 et 5 jours. Ça veut dire que pendant 360 jours par an, toute votre bouffe vient en camion. Comment est-ce possible ? Un pays développé ne peut pas être dans ce type de situation. Quand vous voyez que même boire n’est pas garanti. Encore aujourd’hui, des centaines de communes n’ont pas d’eau potable, en France. Et donc l’eau potable transite par des camions. Comment est-ce possible ? Et que dire de l’autonomie énergétique territoriale ? Elle n’est nullement garantie. […] Donc, le tourisme, il est là. À travers l’alimentation, l’énergie, l’eau, le logement, la mobilité. Un autre tourisme va émerger, avec d’autres façons de se déplacer, de se loger, de s’alimenter, etc. » Autre point essentiel pour l’élu : se retourner sur le passé. « Les territoires ont également intérêt à comprendre d’où ils viennent, ce qui les définit, quelle est leur histoire, leur identité. Et en faisant ce travail de compréhension, on voit émerger des particularismes. Le tourisme peut, évidemment, bénéficier de ce travail. Chez nous [dans le Briançonnais, ndlr], des Japonais viennent voir nos canaux d’arrosage qui ont 1500 ans ». Ce que confirme Guillaume Desmurs, qui voit le modèle du tout tourisme comme une « parenthèse extrêmement lucrative » dans l’histoire des montagnes. « Si on regarde l’histoire, le tourisme en station de ski est très récent » explique-t-il. « Ce modèle a été extrêmement rentable, il a permis de faire vivre des gens, d’enrichir des populations. Mais aujourd’hui, on arrive au bout. Il faut reconnaître que l’on arrive au bout de cette parenthèse dorée, basée sur l’immobilier, le pétrole, etc. »
Pierre Leroy souligne toutefois que les citoyens et les territoires ont des solutions qui restent parcellaires. « 70% des solutions dépendent de décisions gouvernementales, et de décisions de l’Europe » précise l’élu. Que ce soit au sujet de l’alimentation ou de l’agriculture, les politiques agricoles de l’Europe dictent très clairement ce qu’il est possible de faire. « Dans la réalité, localement, disons qu’on arrive à bricoler et à installer des agriculteurs avec beaucoup de difficulté. On parle beaucoup de foncier. Mais c’est plus compliqué que cela » explique-t-il. « Tout en ayant le foncier, ce n’est pas pour autant que vous pouvez installer des agriculteurs. Tout est régulé par la politique agricole commune (PAC) qui octroie des subventions à la surface et non pas à la production ». En résumé : les agriculteurs, pour pouvoir accéder à plus de subventions, ont intérêt à avoir des surfaces de plus en plus importantes, sans nécessairement produire plus. Pour le maire, ce fonctionnement « va à l’encontre des politiques locales pouvant être menées dans le but d’installer des agriculteurs pour répondre à l’autonomie alimentaire des territoires. […] On est quand-même en difficulté. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut rien faire. On arrive à quand-même travailler sur ces sujets d’autonomie alimentaire. Mais on est vite bloqués ».
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