10ème du dernier Vendée Globe, surnommé "l'Everest des Mers" et 5ème de la Route du Rhum, Maxime Sorel, navigateur de 36 ans, ne cesse d’accumuler les milles. Mais depuis quelques mois, il est passé en mode alpinisme. Son objectif ? Gravir en avril les 8849 mètres du toit du monde, un moyen de porter un peu plus haut les couleurs de l’association "Vaincre la Mucoviscidose", dont il est le parrain national depuis 2018, et de retrouver les sensations connues lors de ses premières solitaires et grosses courses, nous explique-t-il dans une longue interview.
Pour la plupart des marins, le Vendée Globe est l’objectif ultime. Ce qui ne semble pas rassasier le skipper, puisqu’il s’est fixé le projet fou d’ajouter un deuxième Everest à son palmarès. Le "vrai", le toit du monde et ses 8849 mètres. Avant son départ, prévu le 5 avril 2023, le skipper nous a dévoilé les coulisses de sa double aventure.

Pourquoi t’être lancé dans ce projet double Everest ?
En 2017, je rêvais d’un Vendée Globe. À ce moment-là, je me suis demandé ce que je pouvais faire de plus, de plus que cette course, pour l’association "Vaincre la Mucoviscidose". Le Vendée Globe, on appelle ça "l’Everest des Mers" dans le milieu. Etant également passionné de montagne, je me suis dit qu’il serait complètement dingue de réaliser un double Everest. Pourquoi ne pas tenter, à l’issue du Vendée Globe, l’Everest des Mers, le "vrai" Everest alors que je ne suis ni alpiniste ni montagnard. Peu à peu, le projet s’est installé dans ma tête.
Mais je n’en ai pas parlé à grand monde tout de suite. J’avais besoin de créer le premier projet, le Vendée Globe. À savoir que c’est quelque chose d’assez lourd, financièrement mais aussi en termes de préparation. C’est la seule course existante sans escale et sans assistance. Un bateau sur deux abandonne. […] Les personnes à être allées dans l’espace sont cinq fois plus nombreuses que celles à avoir fini le Vendée Globe - ça donne un peu le niveau de difficulté de la course. […] J’ai tout de même un peu plus orienté ma préparation sur les membres inférieurs. Je suis également allé jouer autour du Mont Blanc mais aussi sur Kilimandjaro (5895 m) alors que je n’avais toujours pas annoncé que j’allais faire l’Everest. Je gardais ça pour moi et j’attendais de faire une annonce officielle pour lancer une vraie préparation.

Tu as bouclé la première phase de ton projet, le Vendée Globe, le 30 janvier 2021. Comment s’est passé cet "Everest des Mers" ?
C’était ma première expérience autour du monde - normalement ça se fait un peu plus tard dans le cursus d’un marin, mais j’ai eu la chance de pouvoir le faire à ce moment-là. J’ai donc saisi l’occasion. Cette aventure est complètement incroyable, 82 jours seul en mer à gérer des galères ! Je m’étais donné pour mission de montrer que rien n’est impossible. Au vu des problèmes auxquels j’ai fait face, il m’a fallu mettre énormément d’énergie en mer. Le fait d’être parrain de la mucoviscidose, de savoir qu’il y a des gens qui se battent au quotidien avec une maladie qu’ils n’ont pas choisie, ça te rebooste et ça motive pour aller au bout de l’aventure. Surtout que c’est toi qui t’es mis dans cette situation !
Quels problèmes as-tu rencontrés sur cette course ?
Je l'ai finie avec un bateau qui était en train de se fissurer sur le pont, sur la partie supérieure. Il faut imaginer que c’est comme si un mur d’une maison se fissurait. Il a fallu que je répare ça sans avoir certitude que la fissure n’allait pas grandir et continuer à migrer dans le bateau. Si elle avait migré, le bateau se serait cassé en deux. […] Sinon, j’ai aussi dû aller décrocher des voiles en haut de mât. Ce que l’on ne fait normalement jamais en pleine mer - parce que deux voiles sont à poste en permanence. Quand on les enlève, c’est généralement au port, quand il y a une personne en haut, une personne à l’avant et une personne à l’arrière. Et là, il m'a fallu le faire tout seul, dans les mers du Sud, avec des grosses houles et des conditions dantesques.

Ta préparation était-elle différente de celles que tu as pu faire pour d’autres courses au large ?
D’un point de vue physique, pas forcément. Mais sur la partie nutrition, oui. Parce qu’on va se retrouver pendant presque trois mois dans des conditions difficiles, avec énormément de calories à consommer, notamment dans les mers du Sud où l’on mange quasiment trois fois plus qu’à terre. Entre 6000 et 7000 calories. Pour être capable de manger tout ça, et de bien manger, il faut se faire entourer. J’ai notamment fait appel à des nutritionnistes. Ils m’ont aidé à prendre des aliments très caloriques. Par exemple, entre les manoeuvres, je me faisais des shoots d’huile d’olive pour faire du gras et avoir de l’énergie de manière régulière.
Après, il y a une autre préparation, plus technique pour le coup. Elle est liée au fait que l’on ne puisse pas s’arrêter sur la course - sinon on est disqualifié - et au fait qu’on ne puisse pas avoir quelqu’un qui nous emmène du matériel nous permettant de réparer le bateau. Il faut donc suffisamment en embarquer, mais pas trop sinon on s’alourdit. Et une fois qu'on l'a à bord, il faut savoir s’en servir. J’ai fait en amont des ateliers de réparation divers et variés. Pour comprendre, apprendre et avoir quelques notions de tout ce qu’il y a à bord - l’hydraulique, l’électronique, la mécanique… Je n’avais jamais autant poussé ce versant de préparation, même en ayant fait plusieurs fois la Route du Rhum ou la Jacques Vabre par exemple.
Prochaine étape : l’Everest en avril. Tu avais déjà une expérience en montagne avant d’envisager un tel projet ?
Pas vraiment. Je n’ai pas du tout grandi en montagne, je suis né à Saint-Malo. Les seules expériences que j’ai pu avoir c’était une semaine par an, en vacances au ski, avec les parents. Par la suite, mon frère est venu vivre autour d’Annecy. C’est là où je me suis découvert une passion pour la montagne, la rando. L’alpinisme est venu bien après, grâce à une rencontre, liée à mon activité de coureur au large, avec des alpinistes qui m’ont amené découvrir d’une autre manière la montagne. C’est là où j’ai eu envie d’en faire plus. À cette époque, quand je faisais des grandes courses, les émotions, les ressentis que j’avais pu avoir à mes débuts en navigation, surtout en solitaire s’estompaient quelque peu. C’était lié à l’enjeu de la compétition, forcément présent, sur lequel on est très concentré. En montagne, vu que c’était du pur loisir et de la découverte, je me suis mis un peu à rechercher les sensations que j’avais pu connaître lors de mes premières solitaires et de mes premières grosses courses. Finalement, j’arrivais à éprouver des choses vraiment palpitantes. C’est ce que j’ai tout de suite recherché dans la montagne.

Quid de ta préparation pour l’Everest ?
Ca fait maintenant deux ans et demi qu’avec Guillaume Vallot, journaliste, reporter de haute montagne, spécialisé en cascade de glace, on prépare ce projet Everest. L’idée, c’est vraiment de découvrir tout un panel de choses, de la cascade, des courses d’arête… Vraiment de l’alpinisme dans le sens très large. Il me fait expérimenter le milieu à sa manière, c’est à dire qu’il m’apprend à être connecté avec les éléments, avec mes sensations. Appréhender, comprendre pourquoi, comment. Pas du tout comme ce que je peux connaître en voile, ce côté sportif et compétitif. […] Depuis le 18 décembre, je vais un peu partout en montagne. Je bosse en parallèle avec un centre de préparation physique, à côté d’Annecy. On fait des mesures de mes capacités physiques, cognitives, physiologiques. Et grâce à ça, on détermine un programme d’entraînement. On bosse en hyperoxie [un excès d'apport en oxygène, ndlr], en hypoxie [réduction de la disponibilité en oxygène, ndlr] ce qui vise à accélérer le rythme d’entraînement sur cette dernière phase.
Comment va se dérouler l’expédition ?
Avec Guillaume, on a monté une petite expédition privée. On aura chacun un himalayiste, plus une 5e personne pour la partie logistique, un cook. Comme Guillaume est totalement autonome en montagne, on sera, la plupart du temps, seuls à évoluer sur le terrain. On sera tout de même accompagnés des Népalais sur la partie ascension pure. […] C’est quand-même une formation accélérée, je ne suis pas alpiniste ou montagnard et j’ai quand-même un Vendée Globe l'année suivante, en 2024. On a prévu d’y aller avec de l’oxygène supplémentaire. Sans, c’est beaucoup plus de risques. Et je ne suis pas sûr d’en avoir les capacités pour le moment. Mais on n’aura pas pléthore de bouteilles. On s’est fixé de ne pas utiliser d’oxygène avant d’avoir atteint les 6500 mètres d'altitude.

Tu es engagé à travers l’association "Vaincre la Mucoviscidose". Pourquoi cette cause te tient-elle particulièrement à coeur ?
Oui - à travers mes projets de voile, je porte les couleurs de l’asso depuis 2014. J’en suis le parrain national aux côtés de Laurence Ferrari depuis début 2018. En fait, quand j’étais gamin, j’avais un voisin atteint de cette maladie. C’est une maladie génétique, on naît avec, qui désagrège les voies respiratoires et le système digestif. Lorsqu’enfants, nous jouions dans la rue, on voyait bien qu’il manquait de souffle pour faire du football. Avec mes parents, on a très vite été sensibilisés à cette maladie - on oeuvrait notamment pour l’événement annuel majeur, "Les Virades de l’Espoir", permettant de récolter un maximum de dons pour l’association. J’ai aidé tous les ans en tant que gamin. Et quand je me suis mis à la course au large, que j’ai commencé à faire des courses d’ampleur médiatique, j’avais symboliquement proposé à mon voisin de venir hisser le drapeau sur le bateau. C’est une cause qui me tient vraiment à coeur, il y a une vraie histoire derrière ça. […] Le symbole de l’Everest, c’est ça. Là-haut, la capacité respiratoire est fortement diminuée, de 70%. Ce qui est similaire à ce qu’un patient vit au quotidien lorsqu’il est en attente d’un greffe.
Le projet, c’est de faire parler de la mucoviscidose, mais pas que. J’ai remarqué, que lorsqu’on est gamin, on n’a pas de limites. […] Mais plus on grandit, plus on se met des barrières. Et les rêves s’éteignent. Alors que c’est ce qui nous animait quand on était petits. Alors à travers ce projet, j’ai aussi envie de dire qu’il faut croire en nos rêves, aller au bout de nos envies. J’espère que ça va inspirer tous les gens qui vont suivre cette aventure, afin qu’ils puissent oser aller plus loin dans ce qu’ils font au quotidien.
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