En annonçant hier sa démission du comité directeur du Grand Raid, Thierry Chambry, directeur de course de la Diagonale des fous, jette un froid à La Réunion où les supputations vont désormais bon train. Le traileur, vainqueur 2007 de cette épreuve, n’a pas encore donné toutes les raisons de sa décision, mais plusieurs points sensibles pourraient être à l’origine d'un clash avec la direction de l’événement.
En octobre prochain, pour la première fois depuis quatre ans, le Grand Raid ne se fera pas avec Thierry Chambry. Il laissera sans doute un grand vide suite à l’annonce de sa démission, hier, mardi 18 février, de son poste de directeur de course de la Diagonale des fous. Boulanger parisien d'origine normand, ex fumeur, il est tombé amoureux de La Réunion et du trail au point de s’installer en 1999 dans l’île, et d'y devenir accompagnateur de moyenne montagne. Coureur et bénévole avant de rejoindre le Comité directeur en 2021, il s’est imposé comme l’une des figures incontournables d'un événement local devenu un rendez-vous international. Le Grand Raid, il le connaît comme sa poche et compte 11 dossards à son actif, dont une victoire sur la Diagonale des Fous (150 km, 23 h 33), en 2007. C’est dire si, à 57 ans et plus de deux décennies de passion pour le trail sur son île d'adoption, sa décision a dû être complexe à prendre.
Les raisons évoquées dans la lettre postée hier sur ses réseaux sociaux que nous publions ici in extenso ? « Une incompatibilité » de valeurs et d’éthique avec la présidence actuelle de l’association. (…) "Je ne peux poursuivre mon engagement sous cette présidence", ajoute-t-il.
Après 4 années de bénévolat passionné au sein du comité directeur du Grand Raid au poste de directeur de course, j’ai décidé de quitter mes fonctions. Ce fut une aventure humaine extraordinaire. Un immense merci à toutes les équipes de bénévoles ; Serre-files, signaleurs, balisage, commissaires de course, ouvreurs et à l’ensemble de l’association pour ces moments inoubliables.
Thierry Chambry
Ces années passées au service de cette magnifique course ont été une expérience inoubliable. J’ai eu l’honneur de travailler avec des personnes passionnées et dévouées, et je tiens à exprimer ma sincère gratitude à tous ceux qui ont partagé ces moments de sport et de fraternité avec moi.
Je suis fier d’avoir contribué, à mon humble niveau, à faire rayonner le Grand Raid et à promouvoir les valeurs de l’ultra-trail. La passion était le moteur de notre engagement.
Cependant, la réalité de ces fonctions sous le management actuel, souvent méconnue du grand public, s’est avérée incompatible avec mes valeurs et mon éthique. Dans ces conditions, je ne peux poursuivre mon engagement sous cette présidence. L’aventure continue. Longue vie au Grand Raid
Interviewé aujourd’hui par la télévision réunionnaise, Pierre Maunier, Président de l’Association du Grand Raid, explique: « Il a choisi de donner sa démission, on en a pris acte. Le spectacle continue, le Grand Raid continue, on trouvera des gens compétents pour pouvoir prendre la suite. Ce qui ne va pas être évident. C’était quelqu’un qui était très bien dans son job. Mais on ne discute pas les décisions. Quand on choisit de partir, on part, et on accepte. Chacun a les valeurs et l’éthique qu’il considère avoir. Et vraisemblablement, nous n’avons pas les mêmes. De laisser sous-entendre, qu’il y a des choses qui sont méconnues du public… Oui, il y a des choses qui sont méconnues du public. Parce que c’est une organisation, une association, qui a son mode de fonctionnement et qui respecte un certain nombre de règles. Maintenant, quand on est en dehors des règles, et qu’on estime qu’on n’a pas les mêmes valeurs et la même éthique, on fait ses choix, et il a fait son choix. »
Depuis, Thierry Chambry n’a pas plus détaillé les raisons de sa décision, mais il a affirmé rester membre de l’association et souhaiter œuvrer comme bénévole sur le Grand Raid. Un départ qui laisse songeur, d'autant qu’une autre passionnée de trail, très impliquée elle aussi dans l’association, Christine Bénard, directrice de course sur le Trail de Bourbon depuis 2021, a également démissionné de son poste, en novembre 2024.
Devant ces deux départs marquants, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qui a pu motiver ces clashs au sein d'un comité directeur renouvelé en 2024, où Pierre Maunier s’est vu reconduire pour la deuxième fois, pour trois ans, à la Présidence. Soit jusqu’en 2027.
Quels sont les points qui ont pu créer des tensions ?
« L’affaire des ravitos »
L’année dernière, au cours de l’édition 2024, la presse locale s’enflammait. « Alors que les premiers coureurs de la Diagonale des Fous sont entrés dans Mafate ce vendredi 18 octobre au matin, un collectif d’habitants du cirque aurait pu jouer les trouble-fête. Privés de ravitaillement par hélicoptère durant le passage du Grand Raid, ils menaçaient de bloquer la course. », écrivait France Info. Ce à quoi devait répondre Pierre Maunier, président de l’association Grand Raid : " Le Grand Raid de La Réunion n’a jamais fait en sorte que les ravitaillements des Mafatais ne soient pas effectués". Il a renvoyé le collectif vers le Parc National, à l’origine de l’arrêté, se dégageant de toute responsabilité, selon le site d'information. L’intervention du directeur de course Thierry Chambry permettra de faire avancer rapidement les négociations avec le collectif, et les Mafatais obtiendront gain de cause. Mais l’affaire se compliquera encore quand on apprendra que le parc n’avait rien a voir avec ces dysfonctionnements. « On a eu beau chercher, pas trace d’arrêté du parc qui a lui-même confirmé dans la journée. ‘L’information aurait mérité d’être vérifiée par le président du Grand Raid avant d’être exposée dans les médias, car le Parc national n’a pris à son niveau aucun arrêté d’interdiction de survol’», expliquera Le Quotidien. Un imbroglio qui s’est bien terminé, mais qui a pu laisser des traces au sein de l’équipe d'organisation.
Une course de plus en plus internationale et des locaux de plus en plus frustrés ?
Créé en 1989, le Grand Raid de La Réunion semble être aujourd’hui victime de son succès. A la télévision réunionnaise, Pierre Maunier, président du Comité organisateur expliquait que les quotas de dossards réservés aux étrangers (40% vs 60% pour les résidents ) s’envolaient en quelques heures. Malgré les restrictions mises en place, les coureurs locaux se sentiraient de plus en plus marginalisés. Si La Réunion et le Grand Raid peuvent s’enorgueillir d'accueillir les élites, certains craignent aujourd’hui que les Réunionnais soient laissés de côté. Sur les réseaux sociaux l’année dernière, on a beaucoup commenté le fait par exemple que Judicaël Sautron, qui a terminé en tant que premier Réunionnais lors de cette édition, n’avait pas été invité sur le podium lors de la remise des prix. Pour les coureurs comme lui, cette course commençait à s’éloigner de ses racines, alors qu’elle a longtemps été le symbole de l’identité réunionnaise.
Devant le mécontentement, le président de l’association Grand Raid a tenté de répondre à la polémique. Un nouveau système de récompenses, par tranches d’âge, a été instauré, mais c’est plutôt à une réelle différenciation entre élites, mieux préparés et financés, et locaux, que semblent aspirer les traileurs réunionnais. Seraient alors plus mis en lumière des athlètes tels que Romain Fontaine, Fabrice Payet, David Hauss, Sophie Blard, Hortense Bègue, ou encore Emilie Maroteaux, pour ne citer qu’eux.
A défaut, la course pourrait bien perdre de son identité et faire fuir les locaux. Sur les podiums, c’est déjà le cas, car ça fait 16 ans qu’on n’y a pas vu monter de Réunionnais.
Comment garder son âme, sans perdre de son aura internationale ? Nul doute que le débat aura été ouvert au sein du Comité directeur.
Une course de plus en plus chère et de plus en plus lourde à gérer sur le plan administratif ?
Comme beaucoup de trails très prisés, le Grand Raid voit sa gestion de plus en plus complexe. Au cours de son entretien de janvier accordé à une chaîne de télévision locale, Pierre Maunier expliquait ainsi que les mesures de sécurité étaient de plus en plus lourdes sur son événement. Désormais, il doit appliquer le « dispositif Novi », pour « no victimes ». Or, dit-il, « à Saint-Pierre, au départ, on a 27 000 personnes réparties sur 3 km. On est obligé de prendre des dispositions ». Et ça, ça a un coût. « Et, le Grand Raid, comme toutes les autres associations, c'est pas une banque ! », dit-il. Une lourdeur financière et administrative qui a pu, on l’imagine, susciter des frictions en interne.
Une gestion des dossards qui générerait des frustrations
Le Grand Raid offre aujourd’hui un maximum de 7 600 dossards pour l’ensemble de ses cinq courses. C’est beaucoup. Et visiblement, ce n’est pas encore assez. Au point que sur les réseaux sociaux, les plaintes se multiplient. Le phénomène n’est pas propre à cet événement, on le sait, partout, les dossards s’arrachent. Sur l’une de ses épreuves, La Réunion a vu récemment exploser son serveur. 500 000 personnes s’y étaient connectées en même temps L’organisation a donc dû repenser sa gestion des inscriptions. Mais devant la décision, fondée, de ne pas ouvrir plus les vannes - pour des questions environnementales notamment - des arbitrages doivent être faits. Ainsi la Zembrocal, course en relais très prisée, ne sera-t-elle plus au programme cette année. Pourquoi ? Les places disponibles s’envolent en « 3 minutes 45 secondes », a expliqué Pierre Maunier. Ingérable. De même, le nombre de places n’étant pas extensible à l’infini, les organisateurs ont décidé de monter les curseurs pour certaines épreuves… Ce qui, forcément, peut générer des mécontentements pour d'autres, réduites d'autant.
Les points d'achoppement potentiels ne manquent pas, on l’a vu. Sont-ils liés au mode de gestion de l’équipe de direction actuelle qui semble conduire des passionnés tels que Thierry Chambry à prendre la porte ? A la crise de croissance d'une course en pleine expansion, victime de son succès ? Ou à un malaise plus profond que traversent aujourd’hui nombre de courses de trail en plein questionnement sur leur identité, leur valeurs, leur avenir ? Difficile de le dire à ce stade, mais nul doute que l’édition 2025 du Grand Raid, qui, à l’heure où nous bouclons cet article, affiche complet sur pratiquement toutes les épreuves, sera suivie de près. D'autant que se profile en mai l’Ultra Trail de l’Océan Indien (UTOI). Il n’en est qu’à sa deuxième édition, mais il pourrait, pour certains, se présenter comme une alternative au légendaire Grand Raid.
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