Arrivés à Shanghai il y a quatre jours, après 518 jours de marche et 12 850 kilomètres parcourus, les deux Français Benjamin Humblot et Loïc Voisot, 27 et 26 ans, viennent d’atteindre leur objectif : rallier Annecy, leur ville natale, à la mégalopole chinoise, sans jamais prendre l’avion. Surnommé le binôme « Mode avion », clin d’œil à ce pari un peu fou, le duo a marché pendant un an et demi à travers seize pays. Une odyssée hors normes, qui ne marque pourtant pas la fin du voyage, nous raconte Benjamin.
C’est autour d’une pizza et de quelques bières, un soir à Paris, que l’idée de marcher jusqu’au bout du continent asiatique germe chez Benjamin Humblot et Loïc Voisot. Amis depuis le collège, tous deux quittent leurs vies parisiennes — informaticien pour l’un, consultant en bilans carbone pour l’autre — et s’élancent, en septembre 2024, dans une aventure qu'ils baptisent « Mode Avion ». Partis avec seulement 10 000 euros en poche, ils partagent leur périple sur les réseaux sociaux, fédérant peu à peu une audience et mobilisant des financements via une cagnotte et des sponsors locaux. Outside avait déjà suivi leur odyssée d’un an pour atteindre la Chine, mais il restait encore 5 000 km à parcourir à travers le pays pour mener à bien « leur grande aventure ». Celle-ci est désormais achevée depuis le 7 février, date de leur arrivée à Shanghai, leur objectif intial.
Vous avez lancé un appel pour marcher les derniers kilomètres avec des habitants de Shanghai : pourquoi ce choix collectif plutôt qu’une arrivée en duo ?
Quand on est arrivés en Chine, il y a cinq mois, on ne s’attendait pas du tout à un accueil aussi chaleureux. Très vite, notre aventure a pris une ampleur incroyable sur les réseaux chinois : aujourd’hui, on compte plus de 100 000 abonnés sur Douyin et 50 000 sur Xiaohongshu [RedNote en anglais, ndlr], les équivalents de TikTok et Instagram. L’engagement est énorme, les gens se sont plongés à fond dans notre histoire, et beaucoup tenaient absolument à être là. Organiser cette marche collective, c’était une façon simple de partager ce moment avec ceux qui nous ont portés jusqu’ici. Finalement, une soixantaine de personnes sont venues marcher les dix derniers kilomètres à nos côtés, jusqu’au Bund, le lieu « carte postale » de Shanghai qui offre une vue spectaculaire sur la skyline de la ville. L’émotion de l’arrivée était déjà intense, mais la partager avec autant de monde l’a rendue encore plus puissante.
D’une certaine manière, ça faisait aussi écho à notre départ. Le 7 septembre 2024, on avait quitté le Petit Port, au bord du lac d’Annecy, entourés de personnes venues marcher avec nous. Partager ces instants symboliques, au début comme à la fin, c’était essentiel. D’autant plus que, très vite, la dimension humaine du voyage a largement pris le dessus sur la performance sportive.
Y a-t-il une rencontre qui vous a particulièrement marqués au cours du voyage ?
Nous avons été accueillis par le cousin d’un ami chinois, dans une ville pas du tout touristique. Il tenait absolument à nous payer l’hôtel pendant les quatre jours où on était là. Son seul objectif, c’était de nous faire découvrir son quotidien. C’était trop chouette de s’intégrer dans son mode de vie. Voir comment les gens vivent, ce qu’ils écoutent comme musique, ce qu’ils font de leur temps libre, c’est sans doute la meilleure façon de comprendre la culture d’un pays. Et cette rencontre-là, elle m'a marqué parce que bien qu'on ne parle pas la langue, on a passé quatre jours à se marrer avec lui. On se rend compte que, dans le monde, on rigole quasiment tous aux mêmes blagues.
« Aller à la rencontre des gens et passer du temps avec eux, c'est la meilleure manière de vraiment sentir l'âme d'un pays. »
Comment avez-vous géré l’effort et la progression pour tenir la distance pendant un an et demi ?
Au départ, on s’était donné une règle simple : marcher sans se brûler les ailes. Sur les conseils d’autres marcheurs au long cours, on a utilisé les premières semaines comme une phase d’entraînement. On est vraiment deux gars lambda, on n'était pas des athlètes. L’idée, c’était d’habituer progressivement le corps à l’effort, sans se mettre dans le rouge tous les soirs. Au bout d’un mois, on a senti qu’on était capables d’en faire un peu plus que les 30 km initialement prévus. En moyenne, on marchait autour de 45 kilomètres par jour, même si ça dépendait du terrain, bien sûr. Avec, au bout du compte, près de neuf heures de marche quotidienne.
Votre itinéraire était-il fixé dès le départ ou avez-vous dû improviser en chemin, quitte à faire des détours ?
L’itinéraire initialement tracé n’a pas trop évolué, sauf au Kazakhstan, où, en raison de la durée des visas, trop courte, on a été obligés de descendre vers l’Ouzbékistan. Un détour qui nous a permis de traverser des villes mythiques de la Route de la Soie : Samarcande, Boukhara et Khiva, de véritables oasis au milieu des steppes. Ce sont sans doute parmi les plus belles villes que nous ayons vues en Asie centrale. Ça nous a rajouté quelques kilomètres, mais ça valait largement le détour.
Seize pays traversés : votre perception des frontières a-t-elle changé ?
L’un des grands bienfaits de la marche, c’est que forcément, on avance très lentement. Et cette lenteur permet d’observer pleins de micro-évolutions culturelles. À l’approche d’une frontière, on perçoit déjà l’influence du pays suivant. On voit apparaître des mélanges, dans les visages comme dans la nourriture, témoins des populations qui ont bougé au fil des siècles. Au sein d’un même pays, en passant simplement d’une vallée à l’autre, on se rend compte que les choses sont agencées différemment : dans les restaurants, on te sert un autre type de thé, les plats évoluent légèrement, les habitudes changent. Du coup, on est progressivement préparés à découvrir une nouvelle culture, avec beaucoup moins d’appréhension et d’a priori.
Toutes ces micros-évolutions rendent les transitions culturelles hyper douces. On ne s’est jamais sentis déracinés, justement parce qu’il n’y a pas ce choc culturel brutal que l’on peut ressentir en descendant d’un avion après un Paris–Shanghai, par exemple.
C’est ce qui nous a permis de nous imprégner facilement de la culture chinoise, qui nous semblait moins éloignée de la culture kazakhe qu’elle ne l’est de la française. Personnellement, je me sens aujourd’hui beaucoup plus proche des Chinois que je pouvais l’être avant, grâce à cette clé de lecture qui nous permet de comprendre ce qui relie nos deux cultures. Lorsqu’on comprend ces évolutions pas à pas, on se sent naturellement plus proche d’un monde qui, pourtant, reste très différent.
Votre périple touche à sa fin : qu’est-ce que vous aimeriez absolument conserver de cette aventure dans votre quotidien ?
On est très heureux d’avoir vécu un voyage aussi long, parce le niveau de conscience qu’on a atteint est forcément plus ancré en nous. Ça fait presque deux ans qu’on adopte un mode de vie qui nous oblige à rester ouverts, à nous tourner vers les autres, à demander de l’aide, puisqu’on reste quand même assez vulnérables en marchant. Je ne peux même pas compter le nombre de personnes qui nous ont aidés ! Ce sont elles qui ont largement contribué au fait qu’on arrive au bout du périple.
Cette aventure a profondément changé le regard que je porte sur les autres et m’a redonné une vraie foi en l’humanité. On se rend compte qu’il y a de belles personnes partout, et que si on adopte la bonne posture, si on ose demander, il y aura toujours quelqu’un qui sera là pour te tendre la main. C’est sans doute ce que j’aimerais conserver en rentrant : cette envie de redonner tout l’amour et toute l’aide que j’ai reçus sur la route.
Shanghai atteint et un mois de visa encore valable : envisagez-vous déjà un retour… ou une prolongation du rêve ?
On commence tout juste à réaliser qu’on a atteint notre objectif initial. C’est assez surréaliste. On s’était offert un créneau entre deux et deux ans et demi pour réaliser ce rêve, mais on s’est rendu compte qu’on est allé plus vite que prévu, ce qui nous laisse environ huit mois encore devant nous.
Du coup une petite idée nous trotte dans la tête : pourquoi pas prolonger un peu ce rêve en faisant le tour du monde ? Le plus dur, finalement, ça a été de s’offrir ce temps-là dans nos vies. Alors maintenant qu’on l’a, autant en profiter pleinement. L’effort supplémentaire à fournir n’est plus si énorme. Même si ça rajoute un peu plus de 5 000 kilomètre au compteur [rires]. L’idée serait d’embarquer sur un cargo vers les États-Unis — la période n’étant pas favorable pour une traversée du Pacifique à la voile dans ce sens — puis de traverser le pays à pied jusqu’à la côte ouest. Ensuite, reprendre la mer vers la France et marcher jusqu’à Annecy pour boucler un tour du monde intégral. Et si ce n'est pas jouable, le retour se fera en train. On repasserait par plein de villes déjà traversées, ce qui nous permettrait de revoir les gens qui nous ont aidés. Ce serait aussi une belle option.
Ce qui nous stimule beaucoup, c’est que la perspective change complètement. Pendant un an et demi, on a marché tous les jours en s’éloignant de la maison. Là, chaque pas nous rapprochera un peu plus de chez nous.
Si vous pouviez envoyer un message à ceux que vous étiez au départ à Annecy, que leur diriez-vous ?
Je leur dirais d’abord bravo d’être partis ! Parce qu’en réalité, c’est presque ça le plus dur : oser partir. Et je nous dirais de nous faire davantage confiance, et surtout de faire confiance aux autres. Avant de partir, on pensait que le voyage serait plus dur qu’il ne l’a réellement été. On avait énormément sous-estimé la bienveillance des gens. Je nous dirais qu’on va rencontrer des milliers de personnes sur notre chemin, et que ce sont elles qui seront au cœur du voyage.
Pour suivre la (possible) suite de l'aventure de Benjamin Humblot et Loïc Voisot, c’est ici.
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