Mode Avion Adventures Annecy Pekin à pied

Depuis un an sur les routes, ils marchent d’Annecy… jusqu’à Shanghai !

  • 18 septembre 2025
  • 8 minutes

Il y a les randonneurs du dimanche, il y a les marcheurs assidus, il y a les trekkeurs habitués aux périples de plusieurs jours voire de plusieurs semaines et puis il y a le binôme de "Mode Avion". Benjamin Humblot et Loïc Voisot, 27 et 26 ans, sont partis à pied d’Annecy le 7 septembre 2024 avec un objectif : rallier Shanghai en marchant. Six paires de chaussures et un an de voyage plus tard, ils viennent de traverser la frontière chinoise et se trouvent désormais dans le Xinjiang. Depuis Annecy ? Ça fait 8 500 kilomètres dans les jambes, et 15 pays traversés, la Chine étant le seizième. Devant eux, jusqu'à 5000 kilomètres les attendent encore, mais ils se disent déjà transformés par leur longue marche : "Notre cerveau est recâblé pour avoir confiance, confiance en nous et en les autres", nous expliquent-ils au cours d'une longue interview.

Décider d'aller en Chine sans transport aérien, en marchant, comment en vient-on à se lancer dans un tel projet ?

Nous sommes tous les deux originaires d’Annecy mais nous étions à Paris pour le travail et un soir, on s’est retrouvés pour manger des pizzas et boire des bières. On s’est laissés rêver à parler d’aventures, sans penser à un projet spécifiquement, et en excluant l’avion d’emblée car nous sommes assez sensibles aux enjeux environnementaux. Au fil de la discussion, on a imaginé quelqu’un qui marcherait jusqu’en Chine… On est tous les deux tombés amoureux de cette idée ! On a regardé si c’était faisable, on s’est inspirés d’autres voyageurs et quand on a vu que c’était possible, on s’est lancés dans le projet.

Ca demande une vraie logistique, d'un point de vue matériel, financier...

Oui, on a mis un an pour se préparer, sachant qu’on a démissionné (Benjamin de son poste d’informaticien tandis que Loïc réalisait des bilans carbones auprès des entreprises) seulement trois mois avant le départ. Donc le soir et les weekends, on planifiait l’itinéraire, on regardait les différents visas à avoir selon les pays traversés, on estimait les coûts. L’idée a germé en novembre 2023 et on est partis en septembre 2024. Concrètement, on avait 10 000 euros en poche, soit un tiers du budget total estimé pour aller à Shanghai à pied depuis Annecy. On a cherché des financements et des partenaires. La ville d’Annecy nous accompagne par exemple car Annecy-le-Vieux est jumelée avec Yangshuo en Chine. À la base, on n’avait pas d’argent de côté mais avec les différents partenariats, on pouvait se lancer plus sereinement tout en se disant que si on attendait d’avoir la totalité du budget estimé, on ne partirait jamais.

Démarrer un projet aussi engageant physiquement, mentalement et émotionnellement suppose que le binôme va fonctionner, c'est un vrai pari

Le fait de partager un rêve commun est une force énorme et puis, on sait que pour réaliser ce genre de projet, il faut être deux parce que tout seul, partir aussi longtemps, c’est assez difficile. Il faut aussi faire marcher le binôme, accepter les petits compromis, veiller l’un sur l’autre, prendre sur soi parfois, respecter les silences. Mais on savait que ça allait marcher car on passait déjà beaucoup de temps ensemble avant de partir, on avait fait quelques voyages et on savait que nos deux personnalités fonctionnaient bien ensemble. On a des tempéraments assez calmes et posés. Et puis, on se connaît depuis plus de 15 ans. On s’est rencontrés au collège. Ensuite, dans le cadre de nos études supérieures à Paris, on s’est découverts un peu plus en tant qu’adultes et on s’est trouvés beaucoup d’affinités ! Le projet est arrivé pile au bon moment. On était en fin de cycle dans nos boulots respectifs, pas de copine… c’était même presque magique qu’on soit tous les deux en phase pour tout quitter et partir.

Dans quel état mental étiez-vous à la veille du départ, il y a un an, en septembre 2024 ?

Un petit peu stressés, forcément ! Le cerveau fait plein de projections sur toutes les inconnues, toutes les questions auxquelles on n’a pas su répondre en amont. Mais d’un autre côté, on était soulagés d’enfin partir, de faire les premiers pas parce que ça faisait six mois non-stop qu’on en parlait et à un moment, il faut y aller ! Et puis il y avait aussi toutes les questions que les autres nous posaient et qui nous mettaient un peu de pression car on ne pouvait répondre que par la théorie. Mais dès la première semaine de voyage, on s’est détendus.

Comment avez-vous tracé l’itinéraire ?

On a fonctionné par portions de trois à quatre mois de marche. On a regardé des récits d’itinérances pour avoir une idée du temps qu’on mettrait, et réfléchi aussi du point de vue symbolique. Istanbul par exemple, c’était un passage obligatoire, c’est la porte d’entrée vers l’Asie. C’est aussi des aires culturelles. On bascule à chaque fois dans un autre monde. D’abord les Alpes puis l’ex-Yougoslavie, les Balkans, avant d’arriver en Turquie où c’était encore différent, avec une histoire millénaire. En Asie centrale, la culture et l’identité n’ont rien à voir, avec à la fois un aspect nomade, la route de la Soie mais aussi l’impact de l’URSS pendant les cent dernières années. Et maintenant la Chine, une civilisation immense…

A ce jour, il n’y a eu qu’une seule exception à vos déplacements à pied : le passage en Russie, pourquoi ?

Quand on arrive en Géorgie, on a trois chemins possibles : l’Iran, l’Azerbaïdjan et la Russie. À pied, on est trop vulnérables, on ne se déplace pas très vite, donc on a évacué l’Iran assez rapidement. L’Azerbaïdjan, quand nous étions dans la zone, avait fermé ses frontières terrestres, donc on ne pouvait y aller qu’en avion. Ce qui n'était pas possible non plus par rapport à nos convictions. La dernière option était donc la Russie, sauf que le pays ne délivrait que des visas de transit, dans un contexte géopolitique tendu. On devait faire 500 kilomètres en trois jours. Or, même avec la meilleure volonté du monde, c’était infaisable à pied ! Ca, on le savait dès le début du projet et on avait accepté que ce tronçon se ferait en bus. Et puis, une fois sur place, on a quand même pu aller échanger avec des Russes, qui étaient contents de nous voir, mais on ne se voyait quand même pas traverser à pied, il y avait des hélicoptères de combat partout. Les deux territoires traversés sont le Daghestan et la Tchétchénie… on ne voulait pas se mettre dans un bourbier non plus, ne pas jouer avec le feu, ce n’était pas le but.

Globalement, des Alpes à la Chine en passant par les Balkans, la Turquie, le Caucase et l’Asie centrale, comment est perçu votre voyage ?

C’est vraiment ce qui nous surprend dans ce voyage, et de la bonne manière : tous les gens que nous rencontrons au fil de la route trouvent notre projet super ! Il pourrait y avoir mille raisons culturelles différentes de trouver que notre périple n’a aucun intérêt, mais non, tout le monde a un peu d’admiration, notamment sur l’aspect dépassement de soi, aventure, minimalisme. Les gens sont contents d’écouter notre histoire et veulent très souvent nous aider au maximum ! Là en Chine, on commence à publier sur les réseaux sociaux locaux et on reçoit les premiers messages orientés sur les sagesses millénaires du pays. Par exemple, quelqu’un nous a dit : « Lisez 10 000 livres, marchez dans 10 000 lieux et vous serez sages ». En Turquie, c’était complètement différent. Tout le monde vient te voir, te taper sur l’épaule, les gens t’achètent à manger et te forcent à venir boire le thé ! De manière générale, il y a beaucoup de curiosité.
Malgré les difficultés linguistiques, on arrive à communiquer. l y a des similitudes entre certaines aires géographiques. Les langues d’Asie centrale sont d’origine turcique donc en ayant passé trois mois en Turquie et en ayant appris à parler un peu le turc, on se débrouillait avec les Kazakhstanais, les Kirghizes, les Ouzbèkes… Idem dans les Balkans, on parlait un peu serbo-croate, et selon les pays, la langue parlée en est une variante. On fait quand même l’effort, maintenant en chinois, de savoir se présenter, raconter en quelques mots notre projet, dire qu’on est arrivés à pied et qu’on va jusqu’à Shanghai. Pouvoir échanger, ça crée tout de suite quelque chose, les gens sont contents de voir qu’on fait l’effort de parler leur langue. Après, il y a beaucoup de répétitions, on nous demande 15 ou 20 fois par jour d’où on vient donc on apprend aussi en répétant les mêmes choses !

Mode Avion Adventures Annecy Pekin à pied
(Mode Avion Adventures)

Et vous, même si vous êtes encore en plein dedans, quel regard portez-vous sur votre périple ?

Franchement, c’est étonnant à dire mais c’est plus facile que ce qu’on avait imaginé. L’inconnu est tellement grand pour ce genre de voyage, que le cerveau fait des dizaines de scénarios catastrophes. On s’est finalement rendus compte que c’est en se confrontant à un problème qu’on trouvait les solutions. Plus généralement, il y a deux voyages. Celui géographique, physique, sur lequel on communique. Et puis il y a le cheminement intérieur, une marche silencieuse. On sent que notre esprit progresse pas à pas lui aussi. Ce périple change notre compréhension du monde et notre vision de la vie. Quand on se projette dans des projets futurs, même si c’est encore tôt, on n’a plus peur de rêver, car on comprend que les choses se font petit à petit du moment qu’on se lance. Notre cerveau est recâblé pour avoir confiance, confiance en nous et en les autres.

Quelles sont les difficultés principales que vous avez rencontrées ? Est-ce que renoncer a été une option à un moment ?

Renoncer n’a jamais été une option. Après, des moments difficiles, il y en a eu mais surtout liés à la météo. C’est aussi une question de chance, aucune galère de visas, de mauvaises rencontres, de grosses blessures ou autres. Juste la pluie, le vent, la neige parfois pendant des jours et jours. Il y a aussi, bien sûr, l’éloignement de la famille et des proches, mais ce que nous vivons est tellement puissant qu’on trouve une forme d’équilibre dans nos émotions.

Comment gérez-vous les tensions dans votre binôme ? Est-ce qu’il y a eu de vraies engueulades ?

De manière générale, pas de grosses engueulades non. On était d’accord dès le début sur le projet, on a bien cadré le voyage. On recherche les mêmes choses : le plaisir de marcher en nature, un petit côté performance avec 40-45 kilomètres par jour, s’instruire philosophiquement avec beaucoup de livres et de réflexions, rencontrer les autres… Donc on fonctionne bien ensemble. Bien sûr, après une grosse journée, avec beaucoup de fatigue, il faut faire attention à la manière dont on continue à interagir l’un avec l’autre. Mais ça, on l’a appris en deux ou trois mois. Une fois que tu comprends l’autre, tu l’acceptes et tu sais qu’il fait pareil avec toi. On est tous les deux assez calmes donc s’il y a un moment de tension, la plupart du temps pour une bêtise, on sait juste qu’il faut la fermer et attendre que ça passe. C’est ce qu’on fait depuis un an et ça fonctionne bien ! Et puis, on prend des dizaines de décisions par jour donc il faut aussi faire confiance à l’autre, on ne peut pas argumenter sur chaque choix de restaurant, d’itinéraire ou d’hébergement…

Quelle suite aimeriez-vous donner à ce projet ?

Pour l’instant, nous n’avons pas trop de plan une fois arrivés à Shanghai. Il nous reste environ six mois donc on ne se projette pas. On verra aussi dans quel état physique, émotionnel et mental on est à ce moment-là. On a appris, dans ce voyage, que la vérité d’un jour n’est pas forcément celle du lendemain. Plus largement, on espère transmettre ce voyage d’une manière ou d’une autre car nous essayons de recréer un imaginaire de l’aventure : l’aventure en partant à pied de sa maison avec un sac à dos. Après, est-ce que ce sera un livre, un court-métrage ou des conférences ? On ne sait pas.

Concernant le retour, y pensez-vous déjà ? Comment allez-vous rentrer en France ?

Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a pas du tout envie de prendre l’avion. On va rentrer, mais on ne sait pas encore comment. Toutes les options sont ouvertes, sauf l’avion et reprendre le même chemin en sens inverse !

Pour suivre le périple de Benjamin Humblot et Loïc Voisot, c'est ici.

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