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Gordon Hempton
  • Société
  • Environnement

Comment sauver les dernières zones silencieuses du monde ?

  • 4 juillet 2019
  • 6 minutes

La rédaction Outside.fr Chris Wright

C'est une épidémie : l'humanité fait du bruit, tout le temps, partout. Des trafics autoroutier et aérien au marteau-piqueur en passant par les pleurs de bébé, il n'existe pratiquement plus d'endroits où seul le bruit naturel exerce son droit. Avant qu'il ne soit trop tard, un bioacousticien a décidé de créer des parcs pour garantir que l'on n'y entende que la nature.

Avez-nous tué le silence sur Terre ? Pour vous faire une idée, lisez cette phrase puis fermez les yeux après le point final, et écoutez. 

Vous avez entendu quoi ? Votre réfrigérateur, votre voisin de bureau, la machine à café, le klaxon d’un scooter ? Une sirène, une tondeuse ? Même à la campagne, vous n’y avez vraisemblablement pas échappé : une route au loin, un avion qui passait là-haut.

Si n’avez entendu que la caresse du vent et le chant des oiseaux, vous êtes un très rare chanceux. Et c'est probablement temporaire.

Nous ne nous sommes pas contentés de faire suffoquer le monde au dioxyde de carbone et de l'étouffer sous les couches déchets, nous l’avons paré de mille effets sonores. Le trafic aérien a triplé depuis les années 1980 et le nombre de voitures en circulation atteindra les deux milliards d’ici 10 ans. Pour exemple, le bureau américain des Transports estime que 97% de la population américaine est régulièrement exposée au bruit des trafics autoroutier et aérien. Les citadins sont loin d’être les seuls concernés : une étude publiée dans Science en 2017 montre que l’anthropophonie, c'est-à-dire le bruit généré par l'humanité, constitue, à l’échelle mondiale, un arrière-plan sonore deux fois plus élevé que la normale dans les zones naturelles protégées. Dans certains habitats sauvages, elle peut multiplier le fond sonore jusqu’à 10 fois. L’humain fait du bruit, tout le temps et à peu près partout.

Des études récentes le confirment : le calme agit positivement sur le stress, la pression artérielle et le rythme cardiaque. Chez les souris, le silence favorise la régénération des cellules de l’hippocampe, dans le cerveau. L’anthropophonie est à l’inverse nocive pour les humains eux-mêmes, avec des effets indésirables sur le stress, la pression artérielle et le rythme cardiaque, mais aussi une baisse du poids constatée chez les nouveau-nés par exemple, mais aussi pour les écosystèmes. Un chercheur a ainsi ouvert une "route fantôme" au cœur de l’Idaho, en pleine nature sauvage, en simulant la cacophonie des déplacements motorisés, diffusée par des haut-parleurs : un tiers des oiseaux chanteurs a tout simplement fui l’endroit. D’autres ont significativement perdu du poids, vraisemblablement faute de pouvoir entendre et s'entendre, donc de communiquer et de chasser.

Celui qui voulait sauver le silence

Gordon Hempton est un bioacousticien américain. Cela fait 37 ans qu’il sillonne le monde et enregistre le son de la Terre, celui des animaux (biophonie) et des éléments naturels (géophonie). En 1992, le documentaire, Vanishing Dawn Chorus, qu’il réalise pour raconter son travail remporte un Emmy Award. "Notre planète est un jukebox dopé à l’énergie solaire", se plaît-il à dire. Depuis 2005, il essaye de protéger la forêt humide du parc national Olympic de l’État de Washington, l’un des sites les plus silencieux au monde.

Mais l’an passé, l’U.S. Navy, dont une base se trouve à une cinquantaine de kilomètres à l’est du parc, a multiplié les vols d’entraînement au-dessus du sanctuaire avec ses Boeing EA-18G, ceux qu’on surnomme les Growlers (les "grondeurs"), qui survolent la zone jusqu’à six fois par jour. Au sol, le bruit atteint régulièrement 70 décibels, l’équivalent de celui d’un camion-poubelle.

Gordon Hempton a eu beau déposer une plainte, il a dû se résoudre à admettre l’échec de ce projet. Mais il n'a pas baissé les bras pour le reste. "Je voulais que ma cause soit internationale. Il fallait que nous parlions de la terre entière."

Il travaille donc depuis un an à son nouveau projet, Quiet Parks International (QPI), dont l’ambition est de faire certifier et protéger tous les paysages naturels sonores de la planète. S'il y parvient, il s’agira de l’initiative la plus exhaustive et la plus unifiée jamais lancée contre la pollution sonore.

La confrontation directe avec les responsables de ce concert permanent n’est selon lui pas la solution. L’objectif de QPI est davantage d’identifier les lieux encore préservés et des les protéger avant qu’il ne soit trop tard.

260 sites mondiaux repérés

Une démarche qui oblige à se poser une question primordiale : à partir de quels critères juge-t-on qu'un endroit bénéficie de suffisamment de silence ? Gordon Hempton et son association ont d’ores et déjà répertorié 260 sites mondiaux qu'ils présument exceptionnellement calmes. Avec le soutien des autorités et populations locales, l’Américain espère pouvoir envoyer des équipes pour les faire certifier comme tels.

Leur mission sur place : tester le site durant trois jours consécutifs, à savoir mesurer les décibels liés aux sons naturels et ceux dus aux "intrusions". Si aucune région n’est réellement épargnée de toute anthropophonie, ces relevés permettront de définir les critères et standards de certification. Tout son "alarmant ou brutal" (tir de fusil, sirène, avion militaire…) disqualifiera automatiquement le site. Si le bruit est d’origine naturelle, qu’importe son volume.

QPI souhaite aussi pouvoir certifier des sites urbains, parcs, quartiers, hôtels, parcs maritimes, selon un référentiel plus souple. "Les parcs citadins sont ainsi qualifiés de plus silencieux", explique Matt Mikkelson, expert en acoustique et conseiller auprès de l’association.

Les parcs pourront tirer parti de la certification comme bon leur semble. Pour son modèle, QPI s’est inspiré de l’International Dark-Sky Association qui, en 31 ans, a permis de faire évoluer les regards sur la pollution lumineuse, mais aussi de passer des lois à l’échelle locale et nationale. Une liste de 120 sites "non pollués" a été dressée pour le monde entier. On s’y rend pour admirer la Voie Lactée. Pourquoi n’en serait-il pas de même avec des lieux qu’on visiterait uniquement parce qu’on y entend, uniquement aussi, la nature ? C’est la question que pose QPI.

"Un paradis sonique"

On le saura bientôt : en avril, Gordon Hempton a annoncé la création du premier parc. Il s’agit d’un vaste territoire en Équateur, appartenant à la tribu indigène des Cofán, couvrant la ligne de partage des eaux de la Zabalo et un total de 800 km², Gordon Hempton s’y est rendu afin de procéder à une prise de son en vue de la certification : un "paradis sonique", a-t-il conclu, le paysage sonore le plus pur qu’il ait jamais rencontré.

"En résumé, on peut parler d’une véritable symphonie", raconte-t-il. Les seules intrusions sonores enregistrées ont été celles d’avions de ligne, très distantes et peu fréquentes.

Zabalo servira également à apporter des éléments de réponse sur un autre sujet : que vaudrait la monétisation du tourisme du silence ?

Prouver que la certification rapporte du cash : voilà comment convaincre les plus sceptiques - qui sont souvent les plus puissants, à l’image de la U.S. Navy et de ses avions de chasse à 60 millions d’euros. À mesure que la population mondiale va grimper, "chaque kilomètre carré sera passé au crible afin de déterminer sa valeur. Et nous pensons littéralement que le silence est d’or", affirme Gordon Hempton. 

Le premier séjour touristique dans le parc silencieux de la Zabalo a eu lieu en juin. Durée : 13 jours, prix : 4 000 €. La moitié des bénéfices ont été reversés aux Cofán (l’autre aux opérateurs, QPI et Gordon Hempton n’ayant pas facturé leur aide). Dans un e-mail, Randy Borman, président du Centro Cofán Zabalo et partenaire de l’Américain dans la création du parc, témoigne : "Ce type de voyage est d’une importance vitale pour nous qui essayons de multiplier les stratégies pour survivre en tant que peuple mais aussi en tant que culture. Nous cherchons à préserver notre environnement, qu’il ne devienne pas une nature morte. En retour, il peut apporter des choses au monde extérieur." Le fils de Randy Borman, Josh, a mené avec Gordon Hempton cette première expédition. "Nous nous échinons à conserver notre territoire, confirme-t-il. Nous ne voulons pas des compagnies pétrolières, pas plus que nous ne voulons d’avions au-dessus de nos têtes ou d’autoroute sous nos pieds."

Prouver que le silence vaut littéralement de l'or

Tout cela est parfait sur le papier, mais la réalité est plus complexe. "L’idée de la monétisation est bonne, admet Nick Miller, ingénieur acoustique à la retraite œuvrant au comité de QPI, mais elle est épineuse. Il faut prouver que le silence est réellement un critère différenciant, qu’il attire." Les économistes ont par exemple calculé l’impact financier du trafic aérien dans les quartiers jouxtant des aéroports. Mais ces données sont relatives. L’administration fédérale de l’aviation américaine et les résidents eux-mêmes le disent : le seuil à partir duquel une contrepartie financière au bruit devient nécessaire varie d’une personne à l’autre. Et le rapport coût/bénéfices d’une forêt sans avion est encore inconnu.

Autre angle de vue, autre problématique : "Comment voulez-vous que tout le monde se passionne pour une ressource à laquelle peu de gens ont réellement accès ? La plupart ne savent même pas ce qu’est le silence", signale John Barentine, directeur de la politique publique au sein de l’International Dark-Sky Association. "Le citadin qui ne voit pas les étoiles la nuit aura tendance à hausser des épaules, façon ‘Ainsi va le monde’. Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement pour les parcs du silence."

Pour l’heure, QPI est en pourparlers avec des services d’aménagement du territoire en Suède, à Taïwan, New York et Portland, en Oregon. L’association espère pouvoir y créer des parcs du silence (ou en tout cas très calmes) et lancer un véritable mouvement citoyen. Elle vient de certifier son premier quartier, celui de Green Mountain Farm, en Caroline du Nord. Gordon Hempton continue son bras de fer (à demi-silencieux) avec la Navy au sujet du parc national d’Olympic. Si le vacarme aérien le prive pour le moment d’un espoir de certification, le bioacousticien en est persuadé : il portera un jour le sceau de QPI.

Certains jours, Gordon Hempton trouve encore le temps de s’y rendre. Entre deux vols d’avion de l’armée, il tend l’oreille : croassements des grenouilles et gouttes d’eau sur le tapis forestier… "Le silence est l’antidote pour ceux qui se soucient de la planète et de son avenir. Il permet de renaître au monde."

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