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Comment Katharina Hartmuth a gagné 12 heures sur le Tor des Géants

  • 30 septembre 2026
  • 7 minutes

La rédaction La rédaction L'équipe de rédaction est un noyau dur de journalistes passionnés, tous basés depuis un bon spot de grimpe, de trail, de ski ou de surf.

Déjà sur le podium de l’UTMB et de la Hardrock 100 en 2025, vice-championne du monde de trail long en 2023, Katharina Hartmuth avait pourtant le sentiment de courir en deçà de ses capacités. Sur le Tor des Géants cette année, l’Allemande de 31 ans a choisi de prendre davantage de risques. Résultat : 67 h 10 min, plus de 12 heures gagnées sur son propre record et une troisième place au classement général, une première pour une femme. « J’ai compris que si je voulais vraiment progresser et découvrir jusqu’où je pouvais aller, je devais prendre davantage de risques et accepter la possibilité d’échouer. »

Katharina Hartmuth a vu les hommes la dépasser un à un dans la deuxième grande montée du Tor des Géants, course de 330 kilomètres et 24 000 mètres de dénivelé positif à travers les Alpes italiennes, réputée pour être l’une des plus difficiles du circuit international. Elle les a laissés faire, avec la conviction qu’elle les reverrait probablement plus tard. À 31 ans, l’Allemande, qui vit en Suisse, avait vu juste. Car elle a fini par rattraper chacun d’entre eux. Son chrono de 67 h 10 min 09 s pulvérise de plus de 12 heures son propre record féminin de l’épreuve (79 h 10 min 40 s, établi deux ans plus tôt) et lui permet de signer le sixième meilleur temps de l’histoire du Tor. Elle a également réduit à 1,9 % l’écart entre les records féminin et masculin, terminant seulement 1 h 15 derrière le Chinois Jia-Ju Zhao, vainqueur de l’épreuve et nouveau détenteur du record masculin.

« Je ne pensais certainement pas pouvoir m’approcher de ce temps »

Réduire cet écart était précisément l’un de ses principaux objectifs pour cette course. Après sa première participation au Tor, en 2024, Katharina avait comparé les meilleurs temps masculins et féminins et compris que l’écart pouvait être nettement réduit. « L’écart était beaucoup trop important, explique-t-elle à Trail Runner. Mon principal objectif cette année était de le réduire autant que possible. » Elle estimait alors pouvoir passer sous les 75 heures et pensait qu’une course parfaitement menée pourrait l’amener autour des 72 heures. Mais 67 heures ? « Si vous m’aviez dit que 67 heures étaient possibles, je vous aurais répondu : “Mais pour qui est-ce que je me prends ?” Le grand Franco Collé (qui a remporté le Tor à quatre reprises) l’a couru en 66 heures. Je ne pensais certainement pas pouvoir m’approcher de ce temps. »

Le parcours du Tor des Géants passe au pied des principaux sommets de 4 000 mètres des Alpes, traverse le parc national du Grand-Paradis et le parc naturel régional du Mont-Avic, ainsi que 34 communes, avec un départ et une arrivée à Courmayeur. Mais les 330 kilomètres et 24 000 mètres de dénivelé positif ne suffisent pas à rendre compte de la difficulté de cette course emblématique, créée en 2010, estime Stephanie Case, qui a participé quatre fois au Tor. « C’est véritablement une expédition en montagne, qui demande de progresser pendant plusieurs jours et plusieurs nuits sur un terrain extrêmement technique, en ayant très peu dormi, explique-t-elle. Courir vite et en sécurité dans ces conditions demande une maîtrise exceptionnelle. Ce n’est pas un UTMB en plus long, c’est une aventure complètement différente. » « J’ai encore du mal à réaliser à quel point cette course est difficile, alors que j’ai essayé de la terminer deux fois », ajoute la coureuse professionnelle Alyssa Clark. « Chaque montée est aussi difficile que la montée la plus dure d’une autre course. »

Pour Katharina, il est difficile de comprendre ce que représente le Tor tant qu’on ne l’a pas vécu. Lorsqu’elle avait remporté la course féminine en 2024, François D’Haene s’était imposé chez les hommes en 69 h 08 min 32 s. L’Allemande avait alors dressé la liste des domaines dans lesquels elle pouvait progresser : gagner en efficacité aux ravitaillements, mieux gérer son sommeil et améliorer sa capacité à courir malgré la fatigue en fin de course. « Lors de mon premier Tor, l’objectif était avant tout de profiter de l’aventure et d’aller jusqu’au bout, raconte-t-elle. Cette fois, je voulais prendre davantage de risques. Je savais que je pouvais soit échouer, soit réaliser quelque chose d’exceptionnel. »

« J’avais tendance à me retenir en course »

Alors qu’elle était étudiante en Suisse, Katharina Hartmuth partait régulièrement randonner dans les Alpes et croisait des coureurs sur les sentiers, sans encore imaginer qu’elle pourrait un jour les suivre. Elle a d’abord été bénévole sur des courses, avant de vouloir, elle aussi, tenter l’expérience. Elle découvre rapidement qu’elle est non seulement capable d’aller au bout des épreuves, mais aussi d’y obtenir de très bons résultats. Après avoir remporté le 65 kilomètres de l’Innsbruck Alpine TrailRun Festival en 2018, elle enchaîne les performances. Mais, aussi bons soient ses résultats, la compétition n’a jamais été son moteur principal. Ce qui l’attire avant tout, c’est la montagne, le plaisir d’y courir et la possibilité de donner le meilleur d’elle-même.

Au début de cette année, la climatologue a pourtant commencé à s’interroger sur ses propres performances. « J’avais tendance à me retenir en course, je crois que j’avais peur d’échouer », explique-t-elle. Elle avait l’habitude de courir prudemment et de dépasser ses concurrents dans la deuxième moitié de l’épreuve. Lors de l’UTMB 2025, disputé dans des conditions parmi les plus froides et les plus humides de l’histoire de la course, cette stratégie lui avait permis de remonter progressivement le classement jusqu’à prendre la troisième place. Pourtant, malgré ses nombreux résultats de premier plan, dont deux podiums à l’UTMB, elle avait le sentiment de ne pas encore exploiter tout ce dont elle était capable. « J’ai compris que si je voulais vraiment progresser et découvrir jusqu’où je pouvais aller, je devais prendre davantage de risques et accepter la possibilité d’échouer. » Elle attribue en partie ce changement d’approche à ses coéquipiers chez Hoka, notamment Francesco Puppi, deuxième des Western States 2026. « Je voulais voir ce qui se passerait si je partais plus vite dès le début et que je continuais à maintenir l’effort aussi longtemps que je me sentais bien », raconte-t-elle.

« L’essentiel, c’est de croire qu’on peut y arriver et de ne pas avoir trop peur de ce qui pourrait se passer »

Sur le Tor, les premières difficultés ne se sont pas fait attendre. Ses pieds lui font mal dès les dix premiers kilomètres : il fait chaud, des débris s’infiltrent dans ses chaussures et ses chaussettes sont vite trempées de sueur. À la mi-course, les frottements sont devenus si douloureux qu’elle ne parvient plus à imaginer comment elle peut aller au bout.

Katharina ne dort que quinze minutes au cours de la deuxième nuit, avant de devoir affronter le « monstre du sommeil » la nuit suivante. Les hallucinations commencent alors et elle ne sait plus très bien ce qu’elle fait là, sur ce sentier, au milieu de la nuit. Elle se demande même si elle doit continuer à suivre les balises. Pourtant, à ce stade de la course, ses jambes répondent encore étonnamment bien, compte tenu de ce qu’elles ont déjà enduré (elle a alors gravi l’équivalent de deux Everest et demi). Elle continue donc à soutenir son effort. Peu avant le 300e kilomètre, elle se retrouve face à une longue montée d’environ dix kilomètres qu’elle avait presque entièrement parcourue en marchant lors de sa première participation. Elle se rappelle alors que, malgré la fatigue, son corps est encore capable de courir. Et que courir lui permettra de gagner du temps. Elle effectue toute la montée en courant. Dans cette partie de la course, elle reste à quelques minutes seulement du Suisse Jonathan Schindler, deuxième au classement masculin.

Côté alimentation, elle mange des pâtes à la plupart des ravitaillements et continue à prendre des gels jusqu’à la dernière descente. Et lorsque la fatigue commence à peser, Hartmuth peut compter sur une année de préparation ciblée. Pendant un an, elle a travaillé sa capacité à courir avec les jambes et l’esprit fatigués, ainsi qu’à courir en montée. Elle sait surtout qu’elle peut surmonter les passages difficiles en s’appuyant sur son entraînement et son expérience. « Je crois que l’essentiel, c’est de croire qu’on peut y arriver et de ne pas avoir trop peur de ce qui pourrait se passer, explique-t-elle. Bien sûr, il y aura des problèmes, mais je savais que je pourrais les gérer lorsqu’ils se présenteraient. Je ne voulais pas perdre du temps et de l’énergie à m’inquiéter : je voulais rester concentrée sur mon effort. »

« J’étais assez certaine que ma deuxième moitié de course serait meilleure, mais je n’aurais jamais imaginé pouvoir maintenir un tel effort aussi longtemps, raconte-t-elle. C’est très différent d’un effort comme celui de Madère (le Madeira Island Ultra-Trail, 110 km et 7 200 m D+, qu’elle a remporté cette année) ou du Bob Graham Round (parcours d’environ 106 km et 8 200 m D+, à réaliser en moins de 24 heures en Angleterre), où tout est terminé en moins d’une journée. » Au cours de la troisième nuit, Katharina avance toujours à bon rythme. À mesure qu’elle progresse, elle réévalue son heure d’arrivée et constate qu’elle peut encore améliorer son temps. Elle a déjà largement dépassé les objectifs qu’elle s’était fixés au départ et comprend peu à peu qu’elle peut décrocher une place sur le podium du classement général, une première pour une femme sur le Tor des Géants. « Je n’ai pas ressenti de pression. Au contraire, cela m’a donné des ailes et j’avais simplement envie de voir combien de temps je pouvais encore gagner. »

Sur les très longues distances, les femmes réduisent l’écart

Ces dernières années, plusieurs coureuses ont repoussé les limites de ce que l’on pensait possible sur les très longues distances, notamment sur les épreuves de 200 miles et plus. Sur marathon, les femmes courent en moyenne environ 10 % moins vite que les hommes, selon une analyse portant sur 60 épreuves. Sur un 100 miles, l’écart est du même ordre : aux Western States, le record féminin est supérieur de 12,3 % au record masculin, tous deux établis cette année. En mai, Rachel Entrekin a même signé le meilleur temps, hommes et femmes confondus, sur la Cocodona 250, lors de la sixième édition de l’épreuve.

« J’ai beaucoup réfléchi à ce que les femmes accomplissent dans notre sport, et cela m’a donné confiance, confie Katharina. C’est peut-être un peu comme la barre des quatre minutes sur le mile : il faut parfois simplement voir quelqu’un y parvenir pour se dire que c’est possible. » À Courmayeur, elle franchit finalement la ligne d’arrivée avec un nouveau record féminin en poche et un écart ramené à seulement 1,9 % par rapport au record masculin. Mais loin de considérer cette performance comme un aboutissement, elle y voit plutôt le début d’une nouvelle étape. « Cela m’enthousiasme énormément, parce que j’ai l’impression de commencer tout juste à découvrir ce dont je suis capable, explique-t-elle. Je sais qu’il y aura aussi des courses où j’échouerai, mais j’ai vraiment envie de continuer. J’ai hâte de voir jusqu’où je peux aller. »

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