252 kilomètres dans le désert marocain à courir en six étapes et en autosuffisance alimentaire, ça fait peur. Alors quand on apprend que Christian Ginter, aka "la légende du désert", compte 35 marathons des Sables bouclés à son compteur – record mondial - et qu’à 70 ans il est à nouveau dans la course organisée du 12 au 19 avril, pour la 36e fois, ça interroge. Rencontre avec un coureur hors normes, un homme qui toute l’année s’entraîne dans le Jura pour affronter le soleil et les dunes du Sahara. Une passion devenue obsession, comme il le raconte dans la biographie qu'il vient tout juste de sortir.
C’est la course de tous les excès. Des températures dépassant souvent les 50°. Des distances de plus en plus extrêmes : 252 kilomètres cette année, la plus longue de son histoire pour cette épreuve rebaptisée en toute simplicité « le Marathon des sables, The Legend ». Des frais d'engagement de plus en plus élevés conduisant à un budget global de 3540 euros par coureur, sans le vol, et 3990 euros avec un vol depuis Paris. Un bilan carbone à donner des cauchemars aux écolos les plus stoïques : avions, 4x4 et hélicos sont aussi de la fête, sans parler des bouteilles d'eau ( 162 000 litres depuis sa création, annonce fièrement l’organisation). Pas de quoi pourtant calmer l’ardeur des participants. Depuis sa création en 1986 par Patrick Bauer, l’affluence est croissante : plus de 900 coureurs cette année, ils n’étaient que 23 lors de la première édition. Parmi eux, 70 % d'internationaux. Et sans doute beaucoup de coureurs, qui comme on épingle un Everest à son CV, coche ici la case « course dans le désert «. Mais aussi des coureurs dont la singularité étonne.

"J'ai toujours l'angoisse du départ"
C’est le cas de Christian Ginter. Aussi, quoi qu’on pense de cette épreuve, ce Paris-Dakar du trail si déplacé à l’heure où la planète brûle, on ne peut s’empêcher de s’arrêter sur l’histoire de ce traileur de 70 ans qui s’est forgé une discipline dans cette épreuve hors normes. Mieux, une raison de vivre, comme il nous le raconte dans une interview accordée à quelques jours du départ de la course, alors qu’il est en transit à Roissy.
Cette édition, sa 36e, lui fait peur. Il faut dire que ses trois dernières participations au Marathon des Sables ont été compliquées. L’année dernière, il était même à la limite de la barrière horaire et frôlait le 3 km/ heure, accablé par une dysenterie. Sa médaille de finisher, la 35e, il la décroche au mental en 2023 « De notre tente de huit, seuls trois ont fini la course », précise-t-il.
Il en revient avec un genoux en vrac et une blessure au talon d’Achille. Il lui faudra six mois pour s’en remettre. Et cette année, comme à chaque fois, dans la dernière semaine précédant le départ, il en perd le sommeil. Mais, fort de son expérience, il prépare toujours de la même façon son sac d’un poids total de 6,5 kg (le minimum autorisé). De quoi se nourrir à hauteur de 2 000 calories par jour. Avec de petites aménagements chaque année, précise-t-il, parce qu’en vieillissant son corps ne réagit pas de la même manière et n’a pas les mêmes besoins. Risqué, mais son petit gabarit ne lui permet pas de porter plus.
« J’ai toujours l’angoisse du départ », dit-il. « Mais dès qu’il est donné, ça part tout seul. Reste que je redoute la grande étape : 85,3 km et 1154 m de +, calée cette année sur la troisième d'une course qui en compte six. Précisément celle qu’il a bouclée à 1h40, dans la nuit de mardi à mercredi, à l'issue de 19 heures et 30 minutes (contre 28 heures l'année précédente) par 60°C au plus chaud de la journée. Dans la foulée, ce mercredi, l'attend un (gros)marathon : 43,1 km et + 390 m de D+. Alors pour s’y préparer, il s’est affuté et a réussi à perdre 5 kg pendant l’hiver, bien décidé à revenir avec un beau classement. Résolument optimiste le dossard 36, car son classement tombe d'année en année. Mais jamais il ne lâche. Etonnant pour un homme que rien ne prédestinait à devenir « la légende du désert », son surnom dans le petit monde du Marathon des sables.
"J'ai une foulée rase, bien adaptée aux courses dans le désert"
Né en Algérie de père militaire, Christian Ginter découvre la France en 1962. Il y devient cuisinier, métier qu’il exerce pendant 40 ans. Les hasards de la vie le conduisent dans le Haut Jura où il vit depuis 17 ans, à Lons-le-Saunier. Un paradis pour ce passionné de sport. Le vélo qu’à 16 ans il abordait en compétition est vite remplacé par le ski de fond : il s’impose dans la Transjurassienne. Plus surprenante en revanche, sa passion pour le trail, ou plus précisément les courses dans le désert. Une spécialité qui le conduit à gagner la Desert cup en Jordanie en 1999. Cette année-là, il décroche aussi le titre de 1er mondial en courses non-stop dans les zones arides les plus inhospitalières de la planète, de la Mauritanie en passant par la Mongolie, ou la Libye. Résultat : 15 000 km à son compteur à ce jour. « J’ai une foulée rase, bien adaptée aux courses dans le désert », explique-t-il simplement, précisant au passage que pour s’acclimater à la chaleur il a recours à un truc simple. Quelques séances de sauna 15 minutes au cours du mois précédent la course.
Si c’est dans le non-stop qu’il est le meilleur, paradoxalement le Marathon des sables (MDS) se situe à l'opposé. C'est un ultra se déroulant sur six étapes. C’est pourtant cette épreuve qu’il découvre en 1988 et qui deviendra « la course de sa vie ». Une passion, devenue obsession. A son premier départ, pour la 3e édition, ils ne sont que 88. Bien des années plus tard, en 1999, il est 10e et la gagne en équipe. Sans doute son plus beau résultat à ce jour.
"Le dernier MDS est toujours le plus dur maintenant"
Mais si le classement compte - Christian Ginter reste un compétiteur humble et discret, mais un compétiteur - ce qui d'année en année le fait revenir au Maroc : « c’est l’ambiance », explique-t-il, balayant rapidement les polémiques soulevées dernièrement au sein de la communauté des anciens avec l’arrivée de Cyril Gauthier, successeur de Patrick Bauer, le créateur de l’épreuve. Le départ d'une bonne partie de l'équipe initiale, l’augmentation des tarifs et le changement (à la baisse) de certaines prestations qui font dire à certains que le MDS est devenue plus business que jamais...
« C’est sûr, ça a changé depuis les premières années.», dit -il. « Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de monde. Avant on se connaissait tous plus ou moins. Maintenant, je suis un peu dans ma bulle, on connait surtout les gens de sa tente. Avant aussi on y allait aussi au cap, c’était moins balisé. On n’avait pas le matériel léger qu’on a aujourd’hui. C’était une autre époque. Mais j’aime toujours autant cette course, elle est mythique. C’est quand même une aventure avant tout. Une aventure hors du temps. Une semaine de vie avec la même équipe. Au final on vit des choses plus fortes qu’ailleurs.
Même si c’est dur. De plus en plus depuis une dizaine d'années. Le dernier marathon est toujours le plus dur maintenant, mais on oublie ces moments durs. Et ne reste que les meilleurs. En haut du djebel, c’est tellement beau, que c’est difficile de passer à côté de ça. Le Marathon des Sables a changé ma vie. Sans ça, j’aurais 10 kg de plus. Je ne pense qu’à ça tout le temps. C’est un objectif qui m'encourage à m’entraîner tout le temps, et qui m’a aussi permis de relativiser les petits bobos. On se plaint, mais on peut aller plus loin dans la douleur. La douleur, c’est tellement personnel. Le mental, c’est mon point fort. Même si, à 70 ans, c’est de plus en plus compliqué de se remotiver. J’ai de l’arthrose, des douleurs aux genoux, mais je continue quand même. C’est une passion.»
"La course devient tout à la fois finalité et instrument de découverte"
Une passion qu’il a transmise à son fils, Antony, présent lui aussi cette année dans la course, pour la 9e fois, avec sa femme, Amélie, pour qui c'est une première. Une passion dont il a tiré un livre, « « De la passion à l’obsession » publié ce mois-ci aux Editions de la Belle étoile, préfacé par Patrick Bauer.
Un livre sans prétention, truffé d'anecdotes, dans lequel il raconte bien sûr ses courses. On y découvre aussi sa discipline, la course de l'extrême, une famille où l'humanité ne manque pas. Sous sa plume, c’est aussi un hymne à la nature, à la force symbolique et spirituelle du désert. Il y a aussi une certaine poésie dans le récit de cet homme attachant et sincère. « A allure régulière, comme je sais le faire sur un terrain accidenté, je sens les premiers symptômes d'une accoutumance au Sahara. » écrit-il. « Rien ne me met plus en joie qu'un horizon fuyant lentement mes tentatives de le rejoindre. La course devient tout à la fois finalité et instrument de découverte de soi et des autres dans de nouveaux paysages... C'est un inestimable bien de s'appartenir à soi-même, une réflexion qui me pousse [ ] dans ma passion, [ ] courir dans ces courses de l'extrême »
Pour suivre Christian Ginter, dossard 36 : le live ; ses résultats étape par étape.
Son palmarès sur ses 4 derniers MDS ( 2019-2023)
742e (70:06:12), Mds 2023 (235km)
642e (53:41:18), Mds 2022 (235km)
275e (56:36:08), Mds 2021 (234km)
357e (39:06:20), Mds 2019 (226km)
Le programme en détails du MDS
Dimanche 14 avril, étape 1 : 31,1 km et + 282mLundi 15 avril, étape 2 : 40,8km et + 550mMardi 16 avril, étape 3 : 85,3km et + 1154m
Mercredi 17 avril, étape 4 : 43,1km et + 390m
Jeudi 18 avril, étape 5 : 31,4km et + 252m
Vendredi 19 avril, étape 6 : 21,1km et + 160m

De la passion à l'obsession
La fascination du désert
Christian Ginter. Éditions de la Belle Étoile.
Article publié à 17 avril à 6h40, actualisé ce jour à 14h45 : des précisions sur le chrono de Christian Ginter sur la 3e étape ont été ajoutées.
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