Très attendu, le 11ème parc national français, à cheval sur le territoire de la Champagne et de la Bourgogne, sera officiellement créé jeudi 7 novembre. Un événement majeur, tant il est complexe d’obtenir un consensus sur ce type de projets de préservation. De la taille d’un département, ce parc forestier en plaine offre un très beau couvert de forêt ancienne, chose rare en France. Un espace naturel remarquable, à découvrir dès ce week-end.
Depuis 2012 et la création du Parc national des Calanques, la France n'avait connu un tel événement. Demain, jeudi 7 novembre, la ministre de la Transition écologique Elisabeth Borne signera le décret créant officiellement le Parc national de forêts en Champagne et Bourgogne. Bâti sur un modèle inédit, cet immense espace de 240.000 hectares concilie protection de l’environnement et activités économiques, avec une réglementation moins stricte que dans les parcs déjà existants.
Une création en plein coeur d'une polémique
Si l'on peut se réjouir d'un tel événement, cela ne doit pas occulter les difficultés qui touchent actuellement les parcs nationaux français. En plein coeur de l'été, les responsables des dix sites français ont adressé une motion au gouvernement, s'alertant de la baisse des moyens qui leur sont accordés. Pour répondre à cette inquiétude, Joël Giraud, député des Hautes-Alpes et rapporteur général du budget, a fait voter lundi 4 novembre, un amendement débloquant "un demi-million d'euros" pour les parcs nationaux. Cela devrait au moins permettre la création de huit nouveaux équivalents temps plein (ETP).
D'où vient l'idée de ce nouveau parc national ?
À l’origine de la création du Parc national des forêts de Champagne et Bourgogne, un constat dressé en 2007, lors du Grenelle de l’environnement, qui établit que les parcs nationaux de France métropolitaine, créés pour valoriser et préserver des patrimoines exceptionnels, couvrent principalement des zones montagnardes : il manque donc un parc forestier en plaine. Dans la foulée, 17 grand sites sont identifiés et auscultés, avec l’ambition d’en élire un pour créer un nouveau parc national.
En juillet 2009, François Fillon dévoile la zone choisie : un pied en Champagne, un pied en Bourgogne, englobant le sud de la Haute-Marne et le nord de la Côte-d’Or. Le territoire couvre environ 25 000 habitants sur 129 communes, et fait grosso modo la taille d’un département.
Pas de grandiose, mais de l'exceptionnel
“Cette annonce ne signifiait pas que le site deviendrait un parc national”, explique Hervé Parmentier, directeur du groupement d’intérêt public (GIP) du futur parc, un genre d’association comprenant plus de 200 membres représentant le territoire. “Il avait juste été choisi comme site d’étude. Il fallait engager toute une procédure et vérifier qu’il avait toutes les potentialités et une vraie adhésion des acteurs locaux”.

Pourquoi ici plutôt qu'en Sologne ou dans les Landes, également largement boisées ? Parce que la région offre un très beau couvert de forêt ancienne, c’est-à-dire âgée de plus de 250 ans. Une rareté en France (et ailleurs). “Le couvert forestier a été largement renouvelé dans l’Hexagone à travers les siècles, souligne Hervé Parmentier. En 1789, on ne comptait plus que 7 millions et demi d’hectares de forêt. Aujourd’hui, on en a 15 millions. La particularité du couvert de notre territoire est qu’il était déjà présent à la Révolution française, ce qui est rarissime. Dans le parc du Mercantour, par exemple, il n’y a que 7% du couvert forestier qui soit ancien. En France, c’est en moyenne 30% : ici nous montons à 80%, avec des milieux très préservés, qui ont une longue séquence”.
Sur le territoire, pas de sites grandioses comme le cirque de Gavarnie ou les calanques d'En-Vau. Ici, les patrimoines sont discrets et très fragiles, mais exceptionnels. "On a par exemple 20% de la population française de cigognes noires, qui ont besoin de beaucoup de calme. On a aussi le chat forestier, un chat sauvage, détaille Hervé Parmentier. Côté flore, on trouve des sabots de Vénus par exemple, qui poussent normalement dans les massifs montagneux".

Ce potentiel naturel est complété par une forte présence de l’eau, avec un grand nombre de sources et de zones humides. Chose unique en France, on trouve ici des marais tufeux, qui donnent des vasques d’une eau très claire, très froide, qui abritent une biodiversité, notamment une entomofaune (les insectes), extraordinaire. Enfin, la région est riche de son patrimoine culturel, constitué de vestiges archéologiques, d’abbayes et de constructions du début de l’ère industrielle.
Protéger l'homme ou la nature ?
Ça, c’est pour le patrimoine naturel et culturel. Mais il y a les hommes aussi. La zone fait partie de la grande diagonale du vide : -10% de population dans les 10 ans passés, -7% d’emplois salariés, un des revenus par foyer fiscal les plus bas de France, avec de surcroît une disparition des services publics. Bref, la caricature du territoire en déshérence. “Les acteurs économiques se sont dits que, même s’ils ne savaient pas exactement ce qu’était un parc national, c’était une opportunité de sortir de cette trajectoire. Et ils se sont manifestés”, affirme Hervé Parmentier. C’est en ça que le futur parc national de forêts en Champagne et Bourgogne est particulier : par pragmatisme et pour permettre son existence, il a été décidé d’y concilier activités économiques et préservation des patrimoines, avec une réglementation plus souple que dans les autres parcs.

Pour que ce 11ème parc national existe, il a fallu démontrer aux acteurs impliqués qu'il n’asphyxierait pas ce qu’il restait de l’économie locale. “Avec les agriculteurs, le débat a été bloqué dès le début, se rappelle Hervé Parmentier. On n’avait pas encore écrit une ligne de la charte du parc que les syndicats majoritaires - les conventionnels - avaient déjà débarqué dans le bureau de la ministre de l’Environnement pour affirmer leur position de principe contre le projet. On nous a demandé de prendre cette opposition en compte, l’État ne voulait pas d’affrontement avec les grands lobbys agricoles… Donc nous avons pris l’engagement de ne pas mettre de réglementation sur les grandes cultures (maïs, soja, etc.), mais nous prenons le pari qu’ils vont finir par devoir changer leurs pratiques et introduire plus d’agroécologie... Et nous serons là pour les accompagner".
De nombreux grands propriétaires fonciers de Côte d’Or ont aussi montré qu’ils pouvaient être de farouches adversaires. Ils se sont opposés à ce que leurs forêts soient dans le “cœur” du parc, c’est à dire dans la zone où la priorité est donnée à la préservation. “L’intérêt général fixe les délimitations, ça n’est pas à la carte, explique Hervé Parmentier. Certains se sont élevés, ont cherché du soutien local et national car ils avaient de gros réseaux politiques... Mais on a gagné. Après, en dehors de règles de bonnes pratiques que l’on a érigées, le reste sera incitatif, afin de préserver l’économie de ces grandes propriétés.”

Ces concessions aux activités économiques du tissu local protègent surtout l’activité principale : l’exploitation forestière, qui se poursuivra dans les 560 km² de la zone de protection, le fameux cœur du parc. Seuls 31 km² seront placés en réserve intégrale. Cette zone sera interdite au public, sur le modèle du Parc national de Bialowieza, en Pologne. L'objectif est d’y limiter l'action anthropique et d'étudier la restauration des processus forestiers naturels. Seuls les scientifiques y auront accès, l’objectif étant de faire de la zone le centre de recherche forestière européen. Le cœur du parc abritera aussi des îlots de sénescence (volontairement laissés à l’abandon) et mettra à l'abri des arbres à “forte valeur écologique” (morts ou abritant des oiseaux). Ces mesures seront obligatoires dans les forêts de l’État mais seulement incitatives pour les collectivités ou les propriétaires privés…
Assumer le compromis
Restait la question sensible de la chasse, interdite dans les autres parcs nationaux, à l’exception de ceux de Guyane (au titre de l’accès aux protéines animales) et des Cévennes (où il est nécessaire de réguler la surpopulation de cerfs, chevreuils et de sangliers). Sur le sujet, Hervé Parmentier s’exprime sans détour : "On savait depuis le début qu’il y aurait de la chasse. Au-delà d’être un lien social extrêmement fort dans la région, elle est aussi l’un des maillons indispensables de l’économie. La chasse peut représenter jusqu’à 40% des recettes dans les petites communes. Nous n’avons pas les moyens de remplacer cette source de revenus, donc nous l’avons préservée". Une fois encore, il y a eu compromis : les pratiques artificielles qui permettaient de maintenir des densités de gibier anormalement hautes (mares, prairies à gibier, etc.) ont été supprimées. Le cœur du parc servira de refuge au petit gibier, à l’exception de la bécasse.

La controversée chasse à courre, très implantée dans la culture locale, aura aussi droit de cité. "C’est toujours une question compliquée, admet le directeur. Nous avons pris le parti de ne pas juger sur le fond de la pratique et de voir si elle avait un impact sur les patrimoines préservés dans le parc. Nous n’avons pas trouvé d’interactions négatives, donc elle sera autorisée". En revanche, la vénerie sous terre - qui consiste à acculer les renards et les blaireaux au fond de leur terrier - a été interdite.
La zone ne représentera donc pas un véritable sanctuaire pour la faune et la flore, mais Hervé Parmentier assume. “Si on était allé plus loin, il n’y avait pas de parc. Pour les défenseurs de l’environnement et le Conseil national de protection de la nature (CNPN), il y avait beaucoup à perdre si le projet ne se faisait pas : ça voulait dire qu’il n’était plus possible de créer de nouveaux parcs nationaux en France. Il y aura toujours, et partout, des enjeux agricoles, économiques ou culturels. Ici, nous allons au-delà de ce qui se fait dans les territoires classiques. Donc même si ce n’est pas forcément à la hauteur des ambitions des écologistes, il est quand même créé, et une marche environnementale a été franchie”.
Un outil à prendre en main
C'est ainsi que, le 20 juin dernier, douze ans après le lancement du projet, l’assemblée générale du groupement d’intérêt public du futur parc a voté sa création à 91% d’avis favorables. “Nous avons gagné ce pari fou de faire de la préservation dans un endroit où l’économie locale est basée sur l’exploitation des ressources naturelles !” se réjouit son directeur. "Des études macroéconomiques ont été faites sur les parcs nationaux et notamment ceux de la Guadeloupe et de Port Cros, et il s’avère qu’à chaque fois que le parc investit un euro, il y a l’équivalent de 14 euros de retombées économiques ! Les taux de remplissages des gîtes vont de 30 à 35 semaines… Ici (en juillet, ndlr) on en est actuellement à 10 semaines, ce qui nous laisse une très belle marge de manoeuvre pour progresser, grâce au label 'parc national'".
Pour autant, les parcs nationaux ne sont jamais qu’un outil de préservation et de développement économique, qui s’inscrit dans le long terme. Celui des forêts est maintenant sur la table, reste à voir ce que les différents acteurs en feront. L’État, les collectivités, les habitants, les acteurs socio-professionnels, tous devront s’aventurer plus loin que le milieu du gué, en mettant en oeuvres des politiques publiques cohérentes ou encore en suivant les orientations identifiées par les créateurs du projet.
Hervé Parmentier en est certain, au-delà d’appliquer des règles et de les faire respecter, c’est l’appropriation et la mobilisation qui permettront de répondre aux enjeux, qu’ils soient économiques ou de préservation des patrimoines. En attendant, rendez-vous dès ce week-end à la rencontre des marais tufeux, de la cigogne noire et du chat forestier.
Comment s'y rendre ?
Par le train :
Rejoindre la gare Montbard ou celle de Dijon.
Par la route :
L'autoroute A5 vous y mènera, prendre la sortie n°23 ou n°24
Article initialement publié le 23 juillet 2019, mis à jour le 6 novembre 2019.
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