Après son documentaire sur Edward Snowden, l'Annécienne Flore Vasseur s’est attaquée, en coproduction avec l'actrice Marion Cotillard, à l’implication de la nouvelle génération dans l’activisme. Sorti il y a presque deux ans, « Bigger than us », sélectionné au festival de Cannes en 2021; est passé quasiment inaperçu en salle mais, contre toute attente, il connaît aujourd'hui une seconde naissance dans les établissements scolaires français. Là, il fascine les collégiens et lycéens qui se reconnaissent dans le parcours de Melati, activiste indonésienne de 18 ans luttant contre la pollution plastique, partie à la rencontre d'autres jeunes, qui devant l'inaction des adultes prennent, comme elle, l'urgence climatique à bras le corps et se lancent dans des actions très concrètes. Un véritable phénomène de société.
« Ma génération a tourné les yeux, et j’en suis désolée ». Les mots de Flore Vasseur, auteure, journaliste, réalisatrice et productrice - à qui l'on doit le documentaire choc sur le lanceur d'alerte Edward Snowden, "Meeting Snowden" - prononcés devant plus de trois cents collégiens résonnent dans la salle du cinéma Le Capitole, à Uzès (Gard), lundi 16 janvier, lors d’une énième rencontre avec des élèves autour de son dernier film. « Au bout d’un an et demi, on en est à 4000 projections pour 350 débats. Et ça n’arrête pas. Je ne l’avais pas anticipé. C’est pour ça que je continue » nous confiera-t-elle par la suite.

Traînés là par leurs professeurs, les jeunes font preuve d’un silence assourdissant. Ils viennent de visionner le film « Bigger than us », l’histoire de Melati, jeune indonésienne de 18 ans qui combat la pollution plastique ravageant son pays, partie à la rencontre de toute une génération d’activistes à travers le monde, des favelas de Rio aux villages reculés du Malawi, des embarcations de fortune au large de l’île de Lesbos aux cérémonies amérindiennes dans les montagnes du Colorado. Ces derniers se lèvent pour réparer le monde – luttant, parfois au péril de leur vie et de leur sécurité, en faveur du climat, de la justice sociale, des droits humains, de la liberté d’expression, de l’accès à l’éducation ou de l’alimentation.
Les questions des collégiens se bousculent. Toutes pertinentes. En toile de fond, leur angoisse face au changement climatique. Naturellement, une question persiste : « Mais madame, comment fait-on pour agir ? ». Avec pédagogie, Flore Vasseur, la réalisatrice, présente son travail, offre ses conseils et propose son point de vue sur la situation. L’échange aurait pu durer des heures – les ados sont d’ailleurs très frustrés quand leurs professeurs, le temps ayant tourné, doivent y mettre fin. « Aujourd’hui, deux tiers de ma vie, c’est passer du temps avec des élèves, des collégiens, lycéens, étudiants. Partager le film et comprendre ce qu’ils en retiennent derrière […] Je suis dans l’expérimentation totale, je n’étais pas partie pour faire ça », nous a-t-elle expliqué dans un long entretien quelques heures après la diffusion du film.
Un succès inattendu auprès des plus jeunes
« Le film (sorti en salle en 2021, ndlr) tient le temps parce que les problématiques sont toujours là, voire en pire, explique Flore Vasseur. […] Et ça n’arrête pas. Je ne l’avais pas anticipé. C’est pour ça que je continue. Si ça ne servait à rien cette histoire, je passerais à autre chose. […]
Souvent, les professeurs sont très surpris parce que les enfants n’ont pas choisi de voir le film. Ils arrivent, pas contents, en disant : ‘Qu’est-ce que c’est que ce film ? Quoi, un documentaire ? 1h36, mais ça va pas bien la tête ? En plus au cinéma, ce truc de vieux’. J’ai tout entendu. Mais après la diffusion, les questions s’enchaînent. À la fin de la rencontre, il y en toujours qui viennent me voir parce qu’ils n’osent pas s’exprimer devant tout le monde - et il y en a toujours un que je prends dans mes bras parce qu’il craque ».
Ouvrir un dialogue intergénérationnel
Quand on la questionne sur le titre de son film, « Bigger than us » (littéralement 'Plus grand que nous', plus fort que nous en français), Flore Vasseur explique qu’elle souhaitait « ouvrir la pensée, faire confiance à l’intelligence du spectateur et à son désir de s’élever en s’autonomisant et en réfléchissant par lui-même ». Elle en donne ainsi plusieurs significations. D’abord, « on peut se sentir seul face à des choses insurmontables - le sentiment d’impuissance est d’ailleurs le point de départ par rapport à quelque chose tellement énorme. Puis, il y avait une intuition, celle que la génération de mon fils, comprenait mieux ce qu’il se passait que nous, les adultes. Comme s’ils étaient les grandes personnes de cette affaire. D’ailleurs, ça se voit très bien au niveau de la politique, que l'on regarde comme une cour de récréation. En parallèle, il y a des enfants, des ados, des jeunes adultes qui débarquent avec un discours hyper calme, hyper tranché, extrêmement lucide. Ils prennent le rôle des grandes personnes.
Quand je pose la question aux jeunes activistes ‘Pourquoi tu fais ça ?’, ils me répondent tous que c’est plus fort qu’eux, ‘It’s bigger than me’. Comme s’ils étaient plus grands qu’eux-mêmes. Autre chose que j’ai repéré chez tous les vrais activistes, ceux qui tiennent longtemps : ils ont mis leur ego de côté. […] Et pour ça qu’ils arrivent à se connecter sur quelque chose de plus grand ».
Montrer aux « enfants justiciers » qu’ils ne sont pas seuls
Lorsqu’en 2016, Flore Vasseur rencontre Melati, activiste luttant contre la pollution plastique, fil conducteur du film « Bigger than us », elle écrit en parallèle un livre sur « Aaron Swartz [une figure du militantisme sur internet, ndlr], enfant activiste qui a essayé de nous prévenir de ce que la technologie était en train de faire sur le monde. Il s’est suicidé puisqu’il n’était pas entendu ni soutenu. Melati et chacun des protagonistes du film sont des enfants qui ont démarré à l’âge de douze ans, qui ont senti intuitivement que les adultes ne bougeraient pas, et qu’il fallait prévenir tout le monde de ce qui était en train de se passer. Aaron, c’était sur la technologie, Melati, sur la pollution plastique, Memory, sur la condition des femmes, René, sur la liberté de la presse etc. Ce qu'ils ont en commun, c’est le sentiment d’injustice vissé au corps, et le non-renoncement. Quand on est enfant, on a toujours deux expressions à la bouche : ‘Pourquoi c’est comme ça’ et ‘C’est pas juste’. C’est comme si devenir adulte c’était perdre ça. Or, ce sont des personnes [les activistes présentés dans le film, ndlr] qui en grandissant n’ont jamais perdu ces interrogations. Ça cache aussi une énorme colère, une énorme tristesse, un chagrin qu’ils colmatent dans l’action.



Saisie par « la figure de l’enfant justicier », Flore Vasseur cherchait, au moment de sa rencontre avec Melati, « à comprendre comment il était possible qu’un enfant [Aaron Swartz, ndlr] aussi génial, avec des idéaux aussi grands n’ait pas tenu, pourquoi les adultes autour de lui n’ont pas fait corps. À l’époque mon fils de sept ans m’a posé la question que tous les parents redoutent : ‘Maman, ça veut dire quoi la planète va mourir ? Qu’est-ce que tu fais toi pour qu’elle ne meure pas et qu’est-ce que moi je peux faire ?’. Ces questionnements m’ont montré qu’il y avait un vide intersidéral à l’égard de cette génération à laquelle personne ne s’adressait. J’ai promis à mon fils que je lui ferais un film sur la pollution. C’est comme ça que j’ai connu Melati - j’ai fait un premier film avec elle pour Arte, ‘Et si les enfants changeaient le monde’. En la rencontrant, je suis tombée folle d’amour pour son histoire, son énergie, sa beauté, sa détresse et son sentiment de solitude. ‘J’ai seize ans, ça fait quatre ans que je fais ça, j’en suis à mon deuxième burn-out, m’a-t-elle dit. Parce qu’on ne va pas assez vite, parce que je suis toute seule’. Même si je ne pouvais pas lui prouver que l’on n’allait pas assez vite, je voulais lui montrer qu’elle n’était pas toute seule ».
Flore Vasseur : "le coeur du problème, c'est notre déconnection de la nature"
Lors de la suite de notre entretien, la réalisatrice s'est davantage étendue sur des sujets de société - dont la question de notre rapport à la nature, un thème central selon elle.
« J’ai démarré ma carrière en tant que cheffe d’entreprise à New York à 24 ans, biberonnée à tous les idéaux de l’époque, et notamment celui de la surperformance, de l’idée d’être riche vite. J’ai assisté au 11 septembre, en étant très proche de la zone d’impact et je me suis dit que je ne voulais pas participer à ça. À cette histoire où des personnes à l’autre bout de la planète nous renvoyaient leur colère, créée par ce que l’on était en train de leur faire, sous forme de bombes. Ce n’est pas venu du jour au lendemain. Mais je me suis mise à douter de ce que l’on m’avait raconté sur ce qu'était ma vie. [...] Je me suis mise à essayer de me rapprocher des personnes qui me proposaient des autrement. Des utopies ou pas, des projets, des façons de vivre, d’éduquer, de consommer, qui touchaient à notre rapport au monde. […] Je suis allée assez loin dans mon travail de réflexion, notamment sur la piste des personnes qui doutent.
J’ai eu la chance de rencontrer Edward Snowden à Moscou, avec lequel j’ai réalisé un film ‘Meeting Snowden’, où il explique pourquoi on est une société gouvernée par la peur […]. Avec ce film, je pensais convaincre les adultes autour de moi de bouger, de se mettre à paniquer comme moi je paniquais depuis le 11 septembre. Ça n’a pas du tout marché. Je me suis rendue compte que les adultes étaient trop programmés, qu’on était trop confortables mais par contre, pour la génération qui arrivait, il n’y avait rien ni personne qui leur expliquait ce qui était en train de se passer. D’où ‘Bigger than us’. Et aujourd’hui, deux tiers de ma vie, c’est passer du temps avec des élèves, des collégiens, lycéens, étudiants. Partager le film et comprendre ce qu’ils en retiennent derrière ».
S’adresser aux plus jeunes, une évidence pour cette diplômée d’HEC. « J’ai fait du marketing quand j’étais jeune adulte. On me disait toujours : ‘Les enfants ce sont les prescripteurs’. D’ailleurs, les publicitaires ne s’y trompent pas. Quand ils veulent vous faire acheter un truc, ils parlent aux enfants. Là, c’est un peu pareil. Je pense que les adultes ne bougeront pas tous seuls. Par contre s’il y a des individus qui peut faire bouger une famille, ce sont les enfants. Et si on n’arrive pas à s’incliner face à nos eux, alors vraiment je me demande ce que l’on est venus faire sur Terre.
Il y a cette phrase du pédopsychiatre Janusz Korczak : ‘Pour se mettre à hauteur d’enfant, il faut se hisser à la pointe des pieds’. Mon cœur de cible, c’était les jeunes, les 12-30 ans. […] Je dis beaucoup aux enfants de regarder le film avec leurs parents. [...] Car cette espèce de silence à l’intérieur des familles me foudroie ».
Et la réalisatrice ne compte pas s’arrêter là. « C’est important que les protagonistes se sentent soutenus sur le long terme, explique-t-elle. Je pense que ce n’est plus du tout possible d’aller à l’autre bout du monde, de filmer une histoire, de la ramener ici, d’en faire son miel et de passer à autre chose. Ça aussi, c’est de la prédation. Il faut être cohérent, aller chercher l’histoire mais aussi être responsable des personnes que tu filmes. Tu les accompagnes au long court. On est une famille maintenant. La question, c’est de savoir, comment je prends soin de cette famille, comment je la fais grandir. […] Je suis dans l’expérimentation totale, je n’étais pas partie pour faire ça ».



« Ce qui est à reprendre, c’est profondément notre place dans le monde du vivant »
Si le film évoque diverses problématiques aussi bien environnementales que sociales, le cœur du problème, pour Flore Vasseur, est notre déconnexion avec la nature. « C’est Descartes qui a posé ça. Toute cette rationalité, cette maîtrise de l’environnement immédiat. […] À partir du moment où vous considérez que vous êtes au-dessus, vous vous arrogez tous les droits. […] C’était ok de prendre les ressources de l’autre côté du monde pour devenir richissime. Tout est lié ».
Pour la réalisatrice, « ce qui est à reprendre, c’est profondément notre place dans le monde du vivant. Ce n’est pas un buzzword écolo […] Ce matin [lundi 16 janvier, ndlr], il y avait une énorme tempête en Normandie, et en Californie il y a des rivières de pluie. Quand est-ce qu’on va comprendre que c’est l’effet direct de nos activités, de notre impensé depuis des décennies, voire des siècles.
C’est beaucoup plus difficile pour les personnes qui ont été élevées en ville, qui ne sont jamais allées en forêt de comprendre. Et je ne leur jette pas la pierre. Moi, j’ai grandi dans une petite ville [à Annecy, ndlr]. J’ai été très malheureuse lorsque je me suis retrouvée en ville et que je me suis rendue compte que tout le monde n’avait pas grandi comme moi. Mais ce n’est pas seulement la nature, c’est vraiment la question du biotope. C’est la nature et les humains. Moi, je ne fais pas de distinguo. Et ça c’est une énorme erreur écologique de ne parler, pendant longtemps, que de biodiversité et pas de pauvreté. De parler d’écologie et pas d’inégalités. Comment on peut être alignés avec la nature si on n’est pas alignés avec nos relations humaines ? Et ça, ce n’est pas du prêchi-prêcha ».
« Il y a un monde qui se termine, c’est sûr »
« Je suis souvent atterrée par ce besoin d’exploit, d’absence de regard, de cette espèce de consommation de la nature. Moi, je m’en fous de l’exploit. Ça ne m’impressionne pas, je suis navrée. J’ai fait beaucoup de snowboard, j’ai été comme ça, je sais ce que ça veut dire. Ce que j’en garde avec les années, c’est que ça m’a donné un lien à la nature. Mais tout l’aspect compète, sponsors, etc., c’est l’ego qui a parlé. Là où j’étais vraiment moi-même, là où je vais retourner surfer, où je vais me reconnecter puissamment et m’aligner totalement, c’est toute seule sur ma planche, en étant montée en rando avant. […]
À la station de ski juste à côté de chez moi, à La Clusaz, il y a eu une énorme bataille, gagnée pour l’instant par la nature et ses défenseurs, autour de la retenue collinaire. […] Je ne veux pas rentrer dans la polémique mais les gens en sont littéralement venus à la menace parce qu’il y a un monde qui se termine, c’est sûr. Et plutôt qu’accepter de l’encaisser, vous allez abîmer le messager. En anglais, ‘If you cannot kill the message, kill the messager’ (‘si tu ne peux pas supprimer le message, supprime le messager’). Là, c’est exactement ce qu’il se passe avec des activistes. Parce que les gens sont totalement arquebouttés sur ce qu’ils ont gagné, sur l’évidence qui est qu’ils vont devoir perdre. […].
La pire projection de ma vie, sur ce film, s'est déroulée à Annecy. J’en ai fait d’autres depuis. Mais lors de la première, j’avais en face de moi des personnes qui en regardant le film ont compris qu’ils allaient perdre. Dans leur regard, j’ai senti de la colère. Ils sont restés polis, mais j’ai senti cette crispation terrible d’une génération plus âgée que la mienne qui a compris que la fête était finie. […] J’adore ce coin, j’adore ces gens. C’est là d’où je viens, je rêve d’y retourner. Mais je me suis rendue compte que l’on n’avait pas du tout évolué pareil, que la question patrimoniale, donc du confort, était obsessionnelle pour eux. Ça régimente leur vie. J’ai beaucoup de peine pour eux. Parce que là, ils vont vraiment souffrir ».



Comment s'engager quand on est jeune ? Les 4 conseils de Flore Vasseur
- Sortir de l’isolement, de la solitude. Quand on a envie de faire quelque chose, il faut d’abord, en amont, savoir à qui en parler. Déjà montrer le film à ses parents, dire pourquoi on a envie d’agir.
- Se documenter. Pour attaquer quelque chose, il faut le comprendre. Ca ne sert à rien de se lancer dans un truc sans comprendre les tenants et les aboutissants. Il faut apprendre, se former.
- Choisir a priori le sujet qui nous parle le plus. Y aller avec son cœur. Parce que l’engagement, c’est difficile, ça va demander beaucoup de ténacité. Ne pas faire une marche pour le climat parce que tout le monde la fait. Ne pas faire du ramassage plastique parce que c’est facile.
- Regarder ce qui bouge autour de soi. Il y a des cartes interactives qui aident - 41 associations partenaires du film proposent des choses et seront toutes ravies d’accueillir des jeunes. Il faut rejoindre un groupe, éminemment lié à la cause que vous avez envie de défendre. Pour vous apprendre notamment le savoir-être.
Élève, enseignant ou parent, vous souhaitez organiser une diffusion de « Bigger than us » près de chez vous, contactez l’équipe du film ici. Le documentaire est par ailleurs disponible en VOD sur myCanal.
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