Portrait Bertrand Piccard

Bertrand Piccard : «L’exploration au XXIème siècle, c’est la protection de l’environnement»

  • 17 mars 2019
  • 6 minutes

Devant l’inaction des gouvernements face au réchauffement climatique, les actions se sont multipliées cette semaine dans le monde. En arrière-plan, l’Hello Tomorrow Global Summit, organisé à Paris les 14 et 15 mars, se penchait sur le destin technologique de l’humanité. Parmi les participants, plusieurs startups soutenues par l'Alliance Mondiale pour les Technologies Propres, dernier projet en date de Bertrand Piccard, l’inventeur de l’avion solaire. Interview.

En 2016, moins de quatre mois après avoir bouclé le premier tour du monde en avion solaire, Bertrand Piccard lançait -via sa fondation, Solar Impulse- l'Alliance Mondiale pour les Technologies Propres à l'occasion de la COP22 à Marrakech. Cette initiative, expliquait-il alors, "s'inscrit dans ma vision selon laquelle les technologies propres peuvent accomplir l'impossible. Elles peuvent offrir des solutions concrètes pour surmonter nombre de défis auxquels la société mondiale est aujourd'hui confrontée et atteindre les objectifs du Programme d'action en faveur du climat."  Un tournant décisif pour le descendant des géniaux inventeurs Auguste et Jacques Piccard qui se définit aujourd’hui avant tout comme un explorateur.

Champion d'Europe de voltige en deltaplane, vous vous êtes imposé dans le monde de l’aventure en accomplissant le premier tour du monde en ballon sans escale avant de boucler un tour du monde en avion solaire, le Solar Impulse II. Vous êtes considéré comme un aventurier hors normes. Pourtant , vous semblez ne plus vous reconnaître dans cette étiquette.

Plus vraiment, en effet. Psychiatre de formation, j’ai exploré le monde intérieur, mais aussi les sports extrêmes. Et au fil des années, je suis passé de l’aventure – un tour du monde en ballon, rêve personnel motivé par le désir du dépassement de soi – à l’exploration, via Solar Impulse. Un projet au service des autres qui entendait donner envie aux gens de changer.

L’homme a gravi tous les sommets et a exploré la Fosse des Mariannes, il est même allé sur la Lune. Reste maintenant à découvrir d’autres manières de fonctionner, de protéger l’environnement, de se déplacer, d’autres modèles économiques. Et ça, c’est absolument passionnant. L’exploration au XXIème siècle, c’est la lutte contre la pauvreté, les droits humains, l’éducation, l’accès à la santé, la gouvernance de la planète et bien sûr la protection de l’environnement.

Les pratiques et l’industrie de l’outdoor sont parfois critiquées pour leur impact sur l’environnement, qu’en pensez-vous ?

Moi j’encourage plutôt les gens à être en contact avec la nature le plus profondément possible, à faire des sports d’extérieur, à sortir. Pour moi l’écologie ce n’est pas d’interdire aux gens de faire du ski hors-pistes ou de faire du trekking. Les gens ont besoin d’aller en montagne, d’aller dans la nature, il faut leur donner une échappatoire.

Que celui qui ne pollue pas jette la première pierre. C’est très facile de critiquer celui qui pollue alors qu’il fait l’effort de sortir, quand soit même on roule en voiture à combustion, qu’on vit dans une maison mal isolée et qu’on consomme des produits qui viennent de l’autre bout du monde.

L’écologie doit attirer l’attention et créer les changements nécessaires pour solutionner les problèmes globaux. Il ne faut pas qu’elle commence à être sectaire, punitive. Sinon ça va générer plus de résistances que d’adhésions.

En quoi l’Alliance Mondiale pour les Technologies Propres répond-elle à ces exigences ?

Les projets que je soutiens via mon label sont des projets qui permettent aux industries de contribuer à la protection de l’environnement de manière rentable. Or certains écologistes, parfois un peu fanatiques, préfèrent supprimer toutes les voitures, plutôt que d’avoir des voitures électriques. Ils veulent lutter contre la croissance, ce qui est impossible. L’être humain veut croître, veut plus, veut mieux. Mais il faut qu’un autre type de croissance permette de diminuer l’impact sur l’environnement. Aujourd’hui, c’est possible. Et ça, c’est une des grandes aventures du XXIème siècle. D’arriver à sélectionner tout ce qui est financièrement rentable dans la protection de l’environnement pour que l’industrie puisse s’en emparer et le mette en œuvre : mobilité électrique, isolation des bâtiments, smart grid (NDLR : réseau électrique intelligent), pompes à chaleur, énergies renouvelables. 

Vous vous montrez donc plutôt optimiste ? 

Quand je vois la créativité des entreprises qui nous soumettent leurs solutions. Ça me rend optimiste. Mais quand je vois la lenteur des pouvoirs publics et politiques, je ne suis vraiment pas optimiste. Nous disposons aujourd’hui de toutes les solutions qu’il faut pour pouvoir lutter très efficacement contre le réchauffement climatique, mais les hommes politiques repoussent les décisions à plus tard, ou ne se montrent pas assez ambitieux. A quelques exceptions près.
Ainsi les pays scandinaves vont très très vite dans cette politique énergétique. Vous avez également des régions comme la Californie, ou encore l’Ecosse qui sont très ambitieuses sur le plan des énergies renouvelables. Le Maroc, par exemple, vise 52% d’énergie renouvelable en 2030. Mais il y beaucoup de pays qui se contentent d’attendre. 

Combien de solutions environnementales avez-vous labélisées à ce jour via votre fondation ?

Nous en comptons déjà 75. Et 600 sont dans le pipe-line, en cours de labellisation. Mais nous cherchons à avoir davantage d’experts aptes à étudier leur dossier pour aller plus vite et résorber cet embouteillage de solutions qui nous sont soumises. A l’heure actuelle, plus de 1500 entreprises ont adhéré au processus et sont en train de proposer leurs solutions. Elles visent à atteindre l’un des cinq grands objectifs liés au développement durable que nous avons retenus : l’eau, l’énergie, les villes - à savoir les infrastructures et la mobilité - les processus industriels et la production et la consommation agricole. 

Quel est le projet qui vous a le plus étonné et dont vous êtes le plus fier aujourd’hui ?

C’est une start-up anglaise, Cgon, qui a inventé un système, un petit boitier à installer sur un moteur de voiture à combustion qui permet de diminuer de 80% les émissions de particules et de -20% la consommation d’essence. Sur un taxi, le retour sur investissement est de six mois. Ce produit, l’«Antismog», est opérationnel. Cgon cherche aujourd’hui des distributeurs dans le monde entier. 

Nous nous concentrons sur des solutions qui existent déjà, pas des idées mais des produits qui sont commercialisables dès maintenant.Toutes ces solutions vont se retrouver dans notre quotidien, à partir du moment où les normes environnementales et les politiques énergétiques seront assez ambitieuses.

Car tant qu’on permettra d’émettre autant de CO2 dans l’atmosphère, tant qu’on pourra gaspiller l’énergie et les matières premières, beaucoup de ces technologies n’arriveront pas sur le marché. Tant qu’il sera permis de polluer, les gens ne changeront pas. Or maintenant qu’il est prouvé que le développement durable n’est pas seulement bon pour l’environnement, mais aussi pour l’industrie, l’emploi, l’économie et pour la société en général, il faut absolument pousser une réglementation qui adopte les standards basés sur les technologies d’aujourd’hui.

Pour moderniser les infrastructures, il faut moderniser les réglementations. Et le levier, c’est de montrer que c’est rentable. Il faut également inciter les médias à soutenir les mesures positives adoptées par le monde politique. Même les plus timides. Dites-leur : « C’est bien, c’est un premier pas, faites mieux ». C’est comme ça que les gouvernements vont bouger.

Vous affichez une détermination sans faille, or dans le passé vous avez parfois rencontré l’échec avant de réussir. Comment l’échec, ou du moins l’apparence de l’échec, vous a-t-il motivé pour vos succès ultérieurs ? 

La première chose c’est de se dire que si c’était facile, quelqu’un d’autre l’aurait déjà fait ! On a le choix dans sa vie de faire des choses faciles ou de sortir des chemins battus et d’essayer des choses qui n’ont jamais été tentées. Et forcément il y a un risque d’échec. Ce qu’il faut faire dans la situation d’échec, c’est réessayer, mais pas de la même manière. Beaucoup de gens confondent acharnement et persévérance. Avec de l’acharnement, on réessaye toujours de la même façon. Avec de la persévérance, on réessaye, mais toujours de manière différente. L’échec est là pour nous forcer à trouver une autre façon d’aborder la question. Par exemple, lors du tour du monde en ballon, tous mes concurrents ont gardé les mêmes technologies et les mêmes stratégies, malgré les échecs répétés. Moi j’ai raté deux fois avant de réussir. Mais chaque fois j’ai changé de technologie et de stratégie. Le deuxième ballon n’avait plus rien à voir avec le premier. 

Je compare cette stratégie à celle de l’abeille et de la guêpe. Si vous avez une pièce avec plusieurs fenêtres, dont une seule est ouverte, l’abeille va aller vers la première fenêtre qu’elle trouvera et se battra contre elle jusqu’à ce qu’elle meure. La guêpe, elle, va essayer toutes les vitres jusqu’au moment où elle trouvera celle qui lui permettra de s’en sortir. L’acharnement, c’est l’abeille. La persévérance, c’est la guêpe. En cas d’échec, il faut être une guêpe et pas une abeille !

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