L’expression, qui n’est pas de lui précisons-le, le fait sourire. Mais au-delà de la blague, qui n’en est pas complètement une si on examine son record de 2022 : l’ascension depuis le camp de base, en one push et sans oxygène, du Broad Peak au Pakistan, un sommet de 8051 mètres d’altitude atteint en 7h30 heures. Soit une moyenne de 420 m de dénivelé par heure ! Ce nouveau marqueur l’amuse. Et le challenge. Car cet alpiniste infatigable qui vient de se payer le plaisir de faire tomber de près de deux heures le record du Chamonix Zermatt pas plus tard que lundi dernier est curieux de tout, y compris de la vitesse, mais pas que. Car si ses exploits fulgurants font la une ces dernières années, soulevant au passage quelques remous, ils sont loin de résumer un homme qui ne cache pas ses contradictions ni ses multiples envies, comprend-on au cours du long entretien qu’il vient de nous accorder. Ses doutes, ses limites, la mort, ses projets… Benjamin parle de tout et presqu’aussi vite qu’il grimpe. C’est dire.
Benjamin Védrines était à Paris hier. Pas pour longtemps, car dans le métro « tous ces gens », ça l’angoisse un peu. Le manque d’air pur y est sans doute aussi pour quelque chose. Il faut dire qu’il y a 72 heures encore, il bouclait la Haute Route, le mythique Paris Zermatt en 14h54 ! Presque deux heures de moins que le précédent record. Mais en gars consciencieux il assure la promo de « Edge of reason » (A la limite de la raison, en français), un documentaire de Jérémie Chenal réalisé sur son double record de 2022 sur le Broad Peak. Record de vitesse : 7h28 - soit deux fois moins que la précédente marque de référence détenue depuis 1984 par le Polonais Krzysztof Wielicki (15h40) - et première descente en parapente depuis le sommet de 8051 m. Pas mal pour un alpiniste qui n’avait jamais mis les pieds sur un 8000. Mais ceux qui suivent l’alpiniste pro, ex membre du GMHM, ces dernières années ne s’en étonneront peut-être pas. Cela dit, tout n’est peut-être pas aussi simple et chaque exploit aurait pu ne pas être, tant réunir les conditions optimales est complexe, nous expliquait-il hier à quelques heures de la projection de son documentaire présenté dans le cadre de « Montagne en scène ».

(Abdou Martin)
Sur ton compte Instagram, où tu postes de longs messages, tu dis de ce Chamonix- Zermat « C’était mon projet de l’hiver pour lequel j’ai investi du temps, de l’énergie et pour lequel j’ai éprouvé tant de doutes… ». Qu’entendais-tu exactement par « doutes » ?
Je voulais dire des doutes sur ma forme physique. Je n’ai pas confiance en moi. Pourquoi ? Je ne sais pas, je suis le dernier de la famille, c’est peut-être pour ça… Je me dis tout le temps que je n’y arriverai pas. Mais les doutes, c’est aussi ce qui me fait réussir. Ils m’aident à mieux me préparer, à mieux m’entrainer, à mieux analyser les paramètres, à checker et rechecker la météo des dizaines de fois. Donc, je vais douter un maximum, je ne vais pas avoir confiance en moi, mais sans être timoré.
Doutes aussi au niveau des conditions, vu les problèmes d’enneigement qu’on a connus. Et puis je me posais des questions. Comment le faire ? Seul ou avec quelqu’un d’autre ? Avec ou sans repérages. J’en ai discuté avec Seb (Montaz, réalisateur, ndlr) et ça me ressemblait plus de partir à l’aventure. Reste qu’à un moment donné, j’ai quand même essayé de faire un repérage. Mais au col du Chardonnet, vu les risques d’avalanche, je suis redescendu. La deuxième fois, j’ai failli le faire mais, trop de crevasses. C’est miné, je me suis dit, je ne veux pas me mettre un carton. Alors pas de repérages, c’était mon destin. Comme si la montagne me disait : «ne le fait pas ! » Du coup, j’ai failli abandonner, et je commençais à penser à d’autres choses, comme un aller-retour sur le mont Blanc. Puis en trois semaines, ça s’est joué ! Etrangement, avec Samuel (Equy, son compagnon de cordée, vice-champion du monde de ski-alpinisme par équipe, ndlr), on a failli le faire le même jour que Calum Muskett (recordman lui aussi du Chamonix Zermatt mais en solo, ndlr). Mais il faisait trop froid ce jour-là, ce qui augmente les risques, et il n’y avait pas assez de traces. Et puis, on a eu une ouverture lundi. C’était totalement improbable !

Tu parles de destin, tu es superstitieux ?
Carrément ! J’ai cru aux signes pour les repérages, et avant chaque compétition ou gros truc, comme l’examen probatoire de guide, il faut que je baille fort, c’est mon rituel. Je suis le genre à me dire : si le feu passe au rouge, là, je vais y rester. Ou pas.
Tu doutes et dis manquer de confiance en toi, mais tu te mets quand même la barre plutôt haut, non ? Pour le Broad Peak, ton premier 8000, dont le record d’ascension en one push sans oxygène était de 15h40, tu misais sur 10 et 12 heures. Au final tu fais 7h28, alors que la plupart des alpinistes le font en trois jours… Comment calcules-tu tes objectifs ?
Pour le Broad Pick, je me suis basé sur le record de Krzysztof Wielicki (15h40) en 1984 et sur les temps que je fais dans les Alpes. Dans les 12 heures, ça me semblait faisable, même s’il fallait tenir compte du manque d’oxygène. Et, je le dis dans le film, je pensais que moins de dix heures, ce serait pour la prochaine génération. Je préfère être un peu prudent.

2022 aura été une année énorme pour toi. De janvier à juillet tu as enchaîné 5 ascensions impressionnantes, la Première Trilogie des trois grandes faces nord des Alpes (Eiger, Jorasses, Cervin) par les voies directissimes, avec Léo Billon et Seb Ratel. La première traversée non-stop du massif des Écrins à ski, du lac de Serre-Ponçon à la Grave en 28 heures pour 100 km et 10000 mètres de dénivelé. La traversée du massif du Mont-Blanc du Sud au Nord, des Contamines à Trient en 20h avec Mathéo Jacquemoud. Un double record sur le Broad Peak (8051 m) avec l'ascension par la voie normale du 12ième plus haut sommet du monde en 7h28 du pied de la montagne au sommet. Suivi du premier décollage de l'histoire en parapente. Sans parler, dans la foulée, de ta tentative d’ascension du K2 où, victime d'hypoxie sévère, tu as dû stopper à 8400 m. Tu es infatigable ! Et 2023 s’annonce aussi intense, voire plus, avec déjà quatre exploits en quatre mois : la traversée du massif du Queyras en deux jours (12350 m de dénivelé pour 138 km) seul et en plein hiver (janvier). L’ouverture d'une nouvelle voie dans la face Sud de la Barre des écrins 4102 m, avec Nicolas Jean et Julien Cruvellier De Luze. L’ascension de la voie Gousseault Desmaison en face Nord des Grandes Jorasses à la journée depuis Chamonix, avec Léo Billon. Et bien sûr Chamonix-Zermat lundi ! A ce rythme, que te réserve 2023 ?
« Je ne veux pas y penser. J’accepte volontiers l’échec, même si je n’ai aucune expédition où je n’ai rien fait. J’ai de la chance. Tu vois, la semaine dernière, j’ai été pris dans une avalanche, au-dessus de chez moi. Un glissement sur 350 mètres de longueur, j’étais à pied, skis à la main. Emporté, la tête dans le manteau neigeux, j’ai espéré que ma copine, Anne, me retrouve. Je savais que je n’aurais pas pu tenir plus d’une minute trente, bien qu’on soit équipés. Mais je m’en suis sorti.
Alors, mon rapport à la mort ? C’est très particulier pour moi. Il y a toute une partie de ma vie où j’aurais pu accepter de mourir facilement. Je n’étais pas suicidaire, mais j’avais une pratique insouciante, notamment dans les Ecrins. J’étais plus jeune, pas hyper bien dans ma peau, et prêt à lâcher le morceau si ça se présentait. J’avais besoin d’aller vraiment loin et qu’il se passe quelque chose à la limite, quitte à me confronter à la mort. J’avais une sorte rage, la nécessité d’expulser quelque chose. Je n’ai pas fait de psychanalyse, je n’ai jamais su d’où venait ce malaise. Puis j’ai rencontré Anne. Et quand tu vis avec quelqu’un, tu laisses une partie de toi-même dans un placard, pour équilibrer. Ca t’aide. J’ai commencé alors à voir le ski de pente raide autrement, plus pour l’esthétisme. Je me suis plus ouvert aux autres aussi. Avant, j’adorais aller en montagne seul, pour aller à mon rythme. Maintenant j’ai aussi du plaisir à partir avec des copains.

La rage, c’est un bon moteur ?
Oui, je sens qu’elle est encore présente, mais je suis plus posé qu’à l’époque, et elle m’aide à à prendre des décisions. Et puis je crois que j’ai une bonne étoile. Je n’ai jamais eu trop peur d’aller là où la vie m’amenait. Après mon bac S, j’ai fait une fac de sports. Rivé sur une chaise, la tête à penser à des projets, j’ai tenu deux fois, deux semaines ! C’est important de s’écouter, de suivre ses envies, ses rêves non ? Alors les risques ? Tout est une histoire de statistiques, Anne m’a copine, dix ans de vie commune, pensait que la montagne avec le temps allait prendre moins de place. C’est le contraire. C’est dur pour elle, la montagne prend tant de place. Quand j’ai quitté le GMHM, elle a eu l’impression que je courais plus de dangers sur mes projets. En fait, elle se trompe. Quand tu travailles comme guide et que tu fais beaucoup de journées hivernales, tu as plus de chances de courir des risques. En expédition, tu en fais moins, mais mieux. Mais elle comprend maintenant que c’est mon métier.
Justement, après ce Chamonix Zermatt express, à quoi rêves-tu ?
A la face sud de l’Annapurna, en deux jours. Avec François (Cazzanelli, ndlr) . Parce que Ueli Steck, parce que Graziani, parce que l’ampleur, la pente, l’altitude… c’est un idéal pour un alpiniste. Mais ça suppose une telle gestion des conditions, que ce n’est pas pour tout de suite. Il me faut plus d’expérience. J’ai peur d’y mourir.
En projet aussi, un retour sur le K2 pour 2024, sans ox, en moins de 15 heures. Je ne sais pas si je le ferai par la voie normale, à la journée, ce qui serait le plus facile, j’aurais moins de pression, ou par la Magic line, par exemple, en style alpin. Côté chinois ce serait l’idéal. Mais cette fois ce serait avec un départ à vélo depuis Istanbul, car la question de mes déplacements en avion me pose problème. Mais bon, rien n’est encore calé.

Qu’est-ce qui t’attend alors cet année ?
Des ouvertures : dans un mois avec David Goettler, on prépare quelque chose dans le Karakoram, mais on n’a pas encore le permis. Un sommet pas connu, dont la face ouest est vierge. C’est un énorme projet , à la frontière du Cachemire, une zone sensible. On décollerait en parapente, au risque de se faire tirer dessus (il rit). Plus prêt, j’ai aussi d’autres projets dans les Alpes.
Qu’est-ce que tu réponds à ceux qui disent que la course à la vitesse n’a pas de sens ?
Qu’il faut qu’ils viennent sur le terrain avec nous pour qu’ils voient ce qu’on vit en montagne. Je ne vis pas les yeux rivés sur la montre. D’ailleurs, jusqu’à cet hiver je n’en avais pas au quotidien. Mais je m’interroge moi-même, et parfois je suis un peu déçu de ne pas avoir de valeurs très précises. Je suis curieux d’essayer d’autres choses, ouvert à d’autres pratiques. Donc, ouvert au chrono, avec une envie d’aller au-delà de mes limites, mais je sais aussi qu’un jour, j’aimerais passer un an dans les Ecrins, sans jamais redescendre ! Je comprends les remarques des gens, mais ils ne voient que les chronos, alors que pour moi ce n’est que 1% de mon année, ce n’est pas dans mon ADN profond.
Sur ton site, en bonne place, tu as inscrit une citation de Lionel Daudet : “Grimpez si vous le voulez, mais n’oubliez jamais que le courage et la force ne sont rien sans prudence, et qu’un seul moment de négligence peut détruire une vie entière de bonheur. N’agissez jamais à la hâte, prenez garde au moindre pas. Et dès le début, pensez que ce pourrait être la fin”. Qu’en penser, après t’avoir vu aller très (trop ?) loin lors de ta tentative sur le K2 l’été dernier ?
Paradoxe… il faut se la rappeler, cette citation. Mais on est quand même obligé d’aller à l’inverse parfois. C’est comme un médaillon, à deux faces. Il faut la garder en tête, mais savoir aussi aller au-delà de ce qu’on pensait conventionnel de faire. C’est ce qui m’est arrivé au K2. Mais je n’étais plus en contrôle. Et ma hantise, c’est de ne pas vieillir. J’ai de plus en plus peur d’y passer. Et ça, je n’en ai pas envie, j’aimerais faire comme Bonatti et savoir décrocher. Il l’a fait à 37 ans. J’en ai 30.
Tu te vois comment dans 20 ans ?
Film maker, j’aimerais bien. Pour « Edge of reason », j’ai fait les images avec Nicolas Jean (son partenaire de cordée sur la première partie de l’expédition, ndlr). J’en ai l’habitude, depuis que j’ai 15 ans j’ai toujours une petite caméra dans ma poche, où accrochée à mon bâton. Je regarde comment font les autres, Seb ( Montaz) ou, pour le montage du film récemment, Jeremy Chenal. C’est important de créer des images, de rapporter quelque chose.

Qu’est-ce que tu ressens en montagne ?
Je suis hyper concentré, tous les sens en éveil, hyper bien. Je suis en osmose. C’est l’un des seuls endroits où tu vis le moment présent. Souvent le mal de vivre te tombe dessus dans la vallée. J’aimerais bien mourir en montagne plutôt qu’écrasé par un bus, c’est sûr. Alors, je pense à faire des trucs, comme monter un projet et rester six mois en refuge, mais j’ai peur d’être mort avant !
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