Si l'Oscar décerné à "Free Solo", documentaire de Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi sur l'incroyable ascension d'Alex Honnold n'a échappé à personne, la publication en France en 2016 du livre du grimpeur, "Solo intégral", n'aura touché que les initiés. Nul doute que la "nouvelle édition augmentée" qui sort aujourd'hui, 2 mai, va rencontrer un accueil autrement plus populaire. Le grimpeur le plus célèbre au monde y raconte ses premières ascensions sans assurage, sans oublier El Capitan, qui fait cette fois l'objet d'un chapitre entier. En voici un extrait.
Nous sommes, le 3 juin 2017, Alex Honnold s'apprête à réaliser l'ascension de sa vie.
L’heure du solo intégral approchait. Sanni (sa petite amie, NDLR) réalisa que j’avais besoin d’espace pour être seul et me concentrer. À son cœur défendant, elle prit ses affaires et rentra chez nous à Las Vegas. Je pense qu’il lui était difficile de s’éloigner si tard dans le processus, après avoir été à mes côtés pendant tout le début du voyage, mais elle savait que cela m’aiderait à retrouver le bon état d’esprit.
L’équipe de tournage était aussi remarquablement à l’écoute de mes besoins. Après l’agitation et les moments de stress du tournage à l’automne, nous avions tous tiré des leçons importantes. Ils s’étaient faits très discrets ce printemps. La plupart des membres de l’équipe restaient hors de ma vue, de sorte que je ne savais jamais vraiment ce qui se tramait en coulisses. Les deux seuls que je voyais régulièrement étaient Jimmy (Chin, co-réalisateur, NDLR) et Clair Popkin (chef opérateur, NDLR) et c’était toujours très détendu avec eux.
La veille du grand jour, ils discutaient de l’endroit où ils iraient grimper le lendemain.
– On pourrait aller au pilier Est de Middle Cathedral, dit Clair à Jimmy, espérant qu’ils pourraient s’échapper pour une demi-journée.
– Je ne sais pas, ai-je répondu. Peut-être que vous devriez vous tenir prêts à filmer. Au cas où…
Je ne voulais pas dire trop explicitement que je voulais me lancer en solo intégral le lendemain, mais je ne voulais pas non plus qu’ils ratent l’ascension.
– C’est comme tu veux, répondit Jimmy. Je suis motivé pour aller grimper, mais si tu penses que tu y vas, on sera certainement là pour filmer.
Ce que je ne savais pas, c’est que des membres de l’équipe étaient déjà en train de monter au sommet, d’installer des cordes et de préparer les caméras. Chai était dans l’avion depuis New York. Mais ils avaient compris que je n’avais pas besoin qu’on me rajoute de la pression ou du stress, ils ont donc gardé les détails pour eux. Je n’avais absolument pas conscience de tous ces préparatifs – j’étais totalement concentré sur l’escalade.
***
Je me suis réveillé à 3 h 30, une heure plus tôt que prévu. Je me sentais prêt. Quand j’ai vu l’heure sur mon téléphone, j’ai eu peur de ne pas pouvoir me rendormir car je me sentais gonflé à bloc. Mais l’instant d’après, je me réveillais à 4 h 30, quelques minutes avant mon réveil.
C’était le 3 juin 2017. J’étais seul dans mon van, garé devant la maison d’un ami au centre de la Vallée. Je me suis levé et j’ai enfilé les vêtements que je portais depuis un mois : mon pantalon coupé au-dessus de la cheville, mon t-shirt rouge et mon sweat fin à capuche, également rouge. Cela commençait à ressembler à mon uniforme. J’avais préparé mon muesli la veille au soir, comme je le fais toujours avant de partir en mission. Tout ce qui me restait à faire était de verser le lait de chanvre et d’avaler mon petit-déjeuner. Mon sac était prêt – non que j’aie besoin de beaucoup de matériel. Douze minutes après mon réveil, j’étais au volant de mon van vers El Cap. Je me suis arrêté aux toilettes du Yosemite Lodge. Depuis un mois, mes départs matinaux avaient programmé mon corps pour chier à 5 heures du matin. Assis sur les w.-c., j’ai vérifié la météo sur mon téléphone. En marchant du van au lodge, j’avais trouvé le temps très doux. La température minimum du jour était d’environ dix degrés plus chaude que la semaine précédente. Cette nuit, la couverture nuageuse avait retenu la chaleur. Comme il faisait lourd, j’ai brièvement envisagé d’attendre un meilleur jour. Je savais que ces conditions n’étaient pas parfaites, mais finalement, je ne m’en souciais pas vraiment. Il était temps d’y aller.
Je me suis garé au parking situé le plus à l’est car je voulais éviter de tomber sur du monde à El Cap Meadow. Je ne savais pas si des membres de l’équipe étaient là, et franchement, je ne voulais pas de rencontre. Il était un peu plus tôt que d’habitude et j’ai eu un peu de mal à trouver le départ du sentier dans l’obscurité. La forêt était encore assez sombre mais le ciel pâlissait, juste assez pour que je voie la masse d’El Cap se profiler au-dessus de moi. J’ai marché sur le sentier en regardant de temps en temps la paroi. Je me disais qu’elle était haute, large, énorme. En partant du parking Est, je devais longer toute la base d’El Cap pour gagner l’attaque de Freerider. Son échelle était écrasante.
Je fus bientôt sur la petite terrasse familière qui marque le départ de la voie. J’ai craint un instant que Clair, le cameraman qui devait filmer mon approche, se soit perdu dans le noir. Je ne le voyais pas et je me suis demandé si je devais l’attendre. Mais j’ai fini par le repérer qui me filmait depuis une anfractuosité. On a échangé quelques vannes, mais je ne me souviens pas de ce que j’ai dit. J’ai lacé mes chaussons et pris de la magnésie. Clair a récupéré mon petit sac à dos avec mes chaussures d’approche, un peu de vivres et d’eau, qu’il devait porter au sommet pour ma descente. J’ai mis de la musique sur mon téléphone, une playlist de mes morceaux de rock préférés en mode aléatoire. Tout était calme, du silence qui précède l’aube. J’ai repris un peu de magnésie et enclenché mon chronomètre.
Les cinq premiers mètres de la voie remontent un pilier en 5a – un moyen idéal d’entrer dans l’escalade. Une fissure à doigts en 6b continue au-dessus. Au moment où j’y ai glissé mes doigts, j’ai entendu le tintement d’un rack de matériel approchant dans la forêt. Je n’avais aucune envie qu’on me regarde : cela me rendrait conscient de moi-même. En jetant un œil vers le bas, j’ai vu trois types qui ont semblé s’arrêter en m’apercevant. J’ai continué vers le premier toit en 6c+ qui se dressait au-dessus de moi.
Clair m’a dit plus tard que lorsque les gars sont arrivés à l’attaque, ils n’ont dit que quelques mots : « Oh mon Dieu. Ça y est ! » Puis ils ont attendu que je m’éloigne hors de leur vue.

"Solo intégral", Alex Honnold avec David Roberts. Nouvelle édition augmentée. Guérin, Editions Paulsen, sortie le 2 mai 2019. 344 pages, 25 euros.
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