Casquette grise, tee-shirt tie and dye, la silhouette du grimpeur originaire de Chicago était plus que familière pour tous ceux, nombreux, qui suivaient sur les réseaux sociaux ses ascensions en free solo. Jusqu’à ce 30 juin 2019, où la chance a tourné alors qu’il s’était attaqué à l'une des voies les plus difficiles de Shortoff Mountain en Caroline du Nord ; une région où il s’était déjà illustré en 2015 en grimpant en solo intégral la voie Dopey Duck… totalement nu. Ce jour-là, Austin Howell, 31 ans, fait une chute de 24 mètres. Elle lui est fatale. Une éventualité à laquelle celui qui se décrivait comme un « grimpeur hors-la-loi non-professionnel » s’était préparé, tout en rappelant à qui voulait l’entendre qu’il avait plus de chances de mourir d’un cancer qu’au pied d’une paroi. Grimpeur lui aussi, notre journaliste revient sur la trajectoire éclair d’un personnage hors normes, marqué par une santé mentale fragile.
La vidéo est un peu floue, mais aucun doute : c’est bien un homme qu’on voit en train d’escalader une section de roche blanche brillante. "Mais qu'est-ce que c'est que ça ? », dit le gars qui filme. « Ce type est complètement fou. Il grimpe cette voie en solo, nu, sans corde. Il a perdu la tête !" Au fur et à mesure que la caméra zoome, il devient évident que le grimpeur se trouve à des centaines de mètres du sol. Et non content d'être à poil et sans aucune corde, il est pieds nus. Il ne porte qu'une casquette grise. Là-dessus on entend un air de guitare et ces paroles : You can't kill me / I will not die / Not now, not ever / No never/ I'm gonna live a long, long time / My soul raves on forever (Tu ne peux pas me tuer / Je ne mourrai pas / Pas maintenant, pas jamais / Non jamais / Je vais vivre longtemps, longtemps / Mon âme continue à vivre pour toujours). Le clip dure 1 minute et 56 secondes et se termine par un arrêt sur image où l'on voit l'alpiniste regarder la caméra et lui faire un doigt d'honneur. Intitulée "Free Soloing with a Hat", cette vidéo est vite devenue virale quand Austin Howell l'a partagée sur Vimeo en avril 2015. Alors âgé de 27 ans, c’était un jeune gars longiligne, affublé d’une éternelle barbe. Mèches frisées tombant aux épaules, il cachait sa calvitie naissante d’une casquette qu’il quittait rarement.
Je me souviens d’avoir vu cette video à sa sortie. Je faisais de l'escalade depuis cinq ans et je me préparais à m'attaquer au « Nose » sur El Capitan, dans le Yosemite. J'ai été sidéré par l'absurdité de ces images, qui tenaient à la fois de Free Solo et de Jackass. Mais j'étais aussi assez déstabilisé, gagné par une sorte de fascination morbide. Et j’ai commencé à suivre Howell sur Instagram, où il se faisait appeler @freesoloist.
Howell était un personnage énigmatique, et j'étais captivé malgré moi par ces « numéros de cirque ». Voilà un gars qui défiait la mort mais qui ne manquait pas d’humour. Lorsqu'il partait en solo, par exemple, il gardait toujours des mini Snickers dans son sac à pof en forme de chien. Et quand il croisait d’autres grimpeurs, il leur lançait des barres chocolatées.
Je l'ai suivi pendant qu'il escaladait en solo 19 voies cotées 7b, un degré que beaucoup de gens passent leur vie à essayer de gravir avec une corde. La plupart se trouvaient dans les gorges de la Red River, dans le Kentucky, et ne laissaient que peu de place à l'erreur : un 7b en surplomb pouvait être aussi raide que le dessous d'un dôme d'église ; un 7b vertical pouvait avoir des prises de la largeur d'une pièce de 10 centimes. Une fois, il a même parcouru en solo plus d'un kilomètre de terrain technique en une seule journée. Une performance que peu de gens dans le monde peuvent s’enorgueillir d’avoir faite.
Pour Howell, ces sorties en solo étaient l’aboutissement d'une analyse minutieuse et réfléchie. Avant chaque ascension difficile, il passait des heures à remplir ce qu'il appelait sa "liste de contrôle avant le vol", s'assurant qu'il avait pris en compte et planifié toutes les variables susceptibles de mal tourner. Soit, mais les annales de l'escalade, comme celles d'autres sports extrêmes, sont tapissées d'histoires de gens aujourd’hui disparus, convaincus qu’en maîtrisant tous les paramètres on conjure le sort.
Une chute en salle qui lui laisse de profondes séquelles
Howell a commencé à grimper en 2006, il avait alors 19 ans et était étudiant en première année à l'université de Houston. Il a immédiatement senti qu'il tenait là quelque chose de spécial. Sa nouvelle obsession a pourtant failli tourner court en 2008, alors qu'il grimpait en salle sur le campus. À 35 mètres de hauteur, il a tenté un mouvement délicat, mais n'a pas pu s'accrocher. Il a commencé à chuter. Au même moment, l'assureur de Howell a laissé filer la corde, une erreur d'inattention. Howell s'est écrasé au sol. Bilan : fracture de trois vertèbres et de plusieurs os des deux pieds. Il a passé quatre mois en convalescence avec un appareillage orthopédique. Mais là n’était pas le plus grave, ses blessures les plus profondes étaient invisibles.
Terri Zinke Jackson, la mère de Howell, se souvient d'un soir, peu de temps après son accident, où il lui a raconté qu'il était monté au sommet d'un immeuble de dix étages à Houston et qu'il avait regardé par-dessus le bord le béton, en contrebas, avec l'intention de se jeter du haut de l'immeuble. Il avait tellement pleuré, lui avait-il expliqué, qu'il était trop épuisé pour passer à l'acte. "C'est à ce moment-là que nous l'avons emmené voir quelqu'un et que nous avons compris l'ampleur du traumatisme crânien", raconte sa mère.
Selon Terri Zinke Jackson et le père d'Austin, David Howell, qui ont divorcé en 1991, les médecins ont déclaré qu'Austin souffrait d'une "hémorragie cérébrale lente" causée par l'impact de la chute, ce qui pourrait entraîner des changements de personnalité et des troubles émotionnels. Son cerveau pourrait mettre jusqu'à cinq ans pour se remettre d'avoir été secoué aussi violemment, leur a-t-on dit. Austin a commencé à consulter un psychiatre pour la première fois après son accident, et n’a cessé de le faire par intermittence au cours de la décennie suivante.
Selon David Howell, la dépression était un phénomène nouveau chez Austin, apparu après la chute. Il soupçonne le traumatisme cérébral d'être en cause. "Je le connais mieux qu'il ne se connaît lui-même », dit-il. « Sa mère et moi en avons discuté, et nous n'avons jamais décelé le moindre problème psychologique chez lui. Je pense que tout ça est en grande partie lié au premier accident qu'il a eu".


Son premier solo, presque par hasard
Austin voyait les choses différemment, lui. Des années plus tard, il écrira sur son blog et sur les réseaux sociaux que sa dépression était innée et qu'elle avait marqué toute sa vie. Tout au long de son adolescence, iI se souvient avoir imaginé différentes façons de se suicider. Il lui faudra attendre 2018 pour avoir un diagnostic plus précis : bipolaire II, une variante du trouble qui se manifeste par des épisodes prolongés de dépression entrecoupés de courtes périodes de manie. Les premiers symptômes et diagnostics apparaissent généralement entre la fin de l'adolescence et le début de la vingtaine.
Au fur et à mesure que les blessures physiques de Howell guérissaient, l'escalade prenait de l’importance dans sa vie. Désormais, tout tournait autour de ça. C'est également à cette époque qu'il a commencé à pratiquer le free-solo. Presque par hasard. Sa première incursion sans corde n'était pas vraiment prévue. Il venait de remonter Texas Crude, une fissure modérée de 12 mètres à Enchanted Rock, dans le Hill Country, au Texas, tout en discutant avec des amis et en plaçant distraitement le matériel de sécurité. De retour au sol, il a tendu un appareil photo à son partenaire et lui a dit : "Je vais faire quelque chose de si incroyablement stupide que je ne le referai plus jamais". Le week-end suivant, Howell a parcouru en solo 32 voies différentes, soit quelque 670 mètres verticaux de rocher. Peu de temps après, alors qu’il n’était qu’en première année d'études, il a abandonné la fac pour se consacrer à l'escalade à plein temps.
Dans les années qui ont suivi son accident, il est ainsi devenu un grimpeur à part entière. De 2009 à 2015, il a développé sa propre philosophie de l'escalade en solo, scandée de maximes justifiant tout et n’importe quoi, pour la plupart empruntées à d’autres : "La vie est un sport intrinsèquement dangereux" ou "La réflexion est la meilleure forme d'assurance-vie". Il aimait répéter l'adage favori du flamboyant Hans Florine, qui a escaladé El Capitan plus que quiconque : "La seule chose qui soit meilleure que l'escalade, c'est l'escalade".
« La meilleure thérapie pour calmer mon esprit »
Mais pour Howell, l'escalade en solo était plus qu'une bravade. "Le free solo n'est pas la manifestation d’un désir de mort, mais d'un désir de vie", écrira-t-il plus tard sur Instagram, paraphrasant le regretté Michael Reardon, un fervent adepte du freesoloing, mort en 2007, emporté par une vague scélérate au pied d'une falaise qu'il escaladait. Reardon, style punk-rock et approche sans concession du solo, a sans doute été celui qui a le plus influencé Howell en matière d'escalade. "Le solo est la meilleure thérapie que j'aie jamais trouvée pour calmer mon esprit tumultueux", écrit Howell. "Le contrôle que j'ai développé sur le mur se transfère dans ma vie quotidienne. C'est important, car on ne peut pas dire que je sois quelqu’un qui ait ‘vaincu la dépression’. Non, pas moi. Je vais devoir gérer cette situation tout au long de ma vie. » Grâce à l'escalade et à la thérapie, Howell a fait des progrès significatifs dans la recherche d'un équilibre émotionnel. Après ses études, il s'est installé à Atlanta, où il a trouvé sa place. Mais le jour de la fête des mères 2015, "tout a recommencé", se souvient Terri Zinke Jackson.
Austin Howell, alors âgé de 27 ans, se trouvait dans le parc du Yosemite et tentait de faire l'ascension d'El Capitan. Il grimpait avec un partenaire, en utilisant des cordes. Mais c’est là qu’il a eu un deuxième accident alors qu’il était sur la première longueur du Nose, la voie emblématique qui divise le monolithe en son centre. Après une chute d'une vingtaine de mètres, il a atterri sur la tête. Transporté par avion à l'hôpital de Modesto, non loin de là, le diagnostic est sombre : il s'était fracturé le poignet, l'omoplate droite, cinq vertèbres et le crâne, ce qui avait entraîné un autre traumatisme crânien. Le tympan de son oreille gauche était également détruit, il n'entendra plus jamais rien de ce côté-là. Les médecins l’ont maintenu dans un coma artificiel pendant plus de dix jours. Lorsque sa mère est arrivée, les médecins lui ont expliqué qu'il n'était absolument pas en état de voyager. Mais quand Austiin Howell s'est réveillé, il n’était pas question qu’il reste là une seconde de plus voulu sortir. Sa mère a alors loué un van, a installé un matelas à l'arrière, et l’a ramené dans la maison où il avait grandi, à Friendsville, au Texas.
Mais Howell ne pensait qu'à retourner en falaise. "Au bout de dix ou douze semaines, il a enlevé ses plâtres et sa minerve, et il a annonçait qu’il allait partir ", se souvient sa mère. "Nous avons eu une grosse dispute. Je lui ai dit : ‘Non, tu ne pars pas !’. Mais il était adulte, il pouvait faire ce qu'il voulait". Son père est alors venu le chercher et l'a emmené à Lucedale, dans le Mississippi, où il vivait alors. Son départ a laissé sa mère complètement abattue. Howell se remettait encore de ses blessures et les médecins lui avaient dit qu'en raison de sa perte d'audition et de ses effets sur son équilibre, il aurait du mal à marcher et ne pourrait plus jamais faire de l'escalade à haut niveau. Il serait incapable de rester stable sur ses pieds, et encore moins sur la paroie. "Cela a creusé un fossé entre nous pendant un certain temps", explique Terri Zinke Jackson. "Il voulait que je le soutienne davantage, mais je ne voulais pas qu'il se blesse à nouveau. Howell n'a pas parlé à sa mère pendant un an et demi après avoir quitté le Texas pour le Mississippi.

Toujours plus, ou l’engrenage des réseaux sociaux
"Dans le monde d'Austin, si vous n'étiez pas d'accord avec ses solos, vous n’existiez plus ", explique Brandon White, un de ses amis les plus proches, un ex Marine. "C'était non négociable. Si je le poussais trop fort, il se fermait complètement. Et pendant ce temps, sur les réseaux, il y avait des masses de gens qui l’encourageaient ! »
Grâce à ses comptes Instagram et Facebook, à ses vidéos Vimeo, à son blog et à son podcast appelé « The Process », Howell a développé une communauté conséquente. Il postait des photos et des vidéos hallucinantes où il se balançait dans les airs, à la seule force du doigt, et écrivait des réflexions d'une franchise peu commune sur sa santé mentale. "Pour moi, l'escalade est le seul moment où mon esprit s'éteint. Il n'y a pas de moi, pas de dépression, pas d'exaltation, juste le prochain mouvement, la prise sur laquelle je suis, les pieds que j'utilise pour l'équilibre et la tension du tronc qui maintient le tout ensemble", écrit-il sur son blog en 2015. Et des milliers de gens regardaient ses vidéos, lisaient ses textes et appuyaient sur le bouton "J'aime". J'étais l'un d'entre eux.
En fait, quantité d'études ont montré comment l'escalade pouvait être un outil thérapeutique efficace pour lutter contre la dépression. Bien qu'aucune n'ait encore examiné les liens possibles entre le free solo et la santé mentale (les chercheurs avec lesquels je me suis entretenu ont souligné les problèmes éthiques inhérents à l'étude des personnes qui pratiquent des sports extrêmes), il est facile de trouver des exemples marquants de grimpeurs dépressifs qui utilisent le free solo comme thérapie - ou au moins comme mécanisme d'adaptation ou soupape de décompression. On pense bien sûr à Alex Honnold.
Dans Free Solo, les réalisateurs lui demandent : "Es-tu dépressif ?". Il répond par la négative. Mais dans une autre interview avec le célèbre producteur de podcast américain Tim Ferris, Alex Honnold aborde la question de manière très frontale : "Je pense que j'ai tendance à être une personne quelque peu déprimée ", a-t-il déclaré. "En fait, je ne sais pas bien. J'ai l'impression de ne pas connaître de hauts. Je passe du niveau 0, au niveau légèrement inférieur, puis au niveau supérieur. Parfois, on se sent inutile, vous savez ? Mais d'une certaine manière, je considère que cela fait partie du processus, parce qu'il faut se sentir comme un tas de merde sans valeur pour être suffisamment motivé pour faire quelque chose qui vous fasse sentir moins inutile. Mais en fin de compte, cela ne vous fait pas sentir moins inutile, alors vous devez continuer à en faire plus". L'explication de Honnold met en lumière l'un des principaux pièges du free solo en tant qu'outil potentiel d'automédication.
Il en va de même pour Howell. À l'arrière de son camion, il gardait une bouteille de whisky hors de prix. Il disait à ses amis : "Je n'en bois que lorsque j'ai fait quelque chose de plus radical dans ma vie que ce que j'ai fait auparavant". Au début de sa carrière de soliste, il y goûtait souvent. Par la suite, il lui devint de plus en plus difficile de mériter ses précieuses gorgées.

La grimpe devient une obsession
La pratique du solo a atteint de nouveaux sommets chez Austin Howell lorsqu'il a recommencé à grimper, après l'accident du Yosemite. Il s'était toujours beaucoup entraîné, mais désormais, c’était devenu une obsession. Et malgré les pronostics des médecins, il avait appris à gérer ses problèmes d'équilibre. En avril 2016, il a fait sa première 7b en solo libre. Il en a fait trois autres le même week-end. Une fois franchie cette barrière, il est devenu extrêmement important pour lui de compléter son palmarès. A l’automne, cette année-là, il a terminé ce qu'il a appelé le "Mile of Mojo", à Shortoff Mountain, en Caroline du Nord, qui consistait à parcourir en solo plus de 1700 mètres verticaux via 15 itinéraires différents. Cela lui a pris dix heures.
Entre-temps, sa dépression s'était aggravée au milieu de l'année 2017. Austin Howell avait déménagé à Chicago pour prendre un nouvel emploi au sein de l'entreprise de télécommunications Ericsson, où il formait des ingénieurs aux travaux sur cordes. Sa relation avec sa petite amie d'Atlanta avait pris fin, et il se retrouvait éloigné de ses zones d'escalade préférées situées dans le Sud-Est. Dans son appartement, les cartons encore fermés jonchaient le sol, et il passait des nuits entières assis par terre avec son ordinateur portable, à se saouler. Sunny, sa perruche, était sa principale compagnie. L'escalade était la seule chose qui le soutenait. (...) De plus en plus négligé, il sentait mauvais et se scarifiait à l'intérieur de la jambe, là où personne ne pouvait le voir. Mais avec l'aide de son ancienne petite amie il a repris une thérapie et a recommencé à prendre des médicaments : "la meilleure chose qui me soit arrivée", dira-t-il plus tard.
En s'adaptant à la vie à Chicago, Howell s'était fait de nouveaux amis et s'était intégré à la scène locale de l'escalade. On le voyait souvent à la salle Vertical Endeavors, où il était ravi de parler grimpe avec n'importe qui, du débutant escaladant des voies faciles aux athlètes d'élite. C'est là qu'il a rencontré Brandon White, à l'époque un grimpeur néophyte qui se débattait dans des problèmes de blocs. Howell s'est approché et a commencé à lui donner des conseils. Les deux hommes ont vite passé des journées entières à grimper ensemble à Devil's Lake, dans le Wisconsin, un autre spot où Howell a développé un vaste circuit de free-solo. Howell montrait à White les finesses de l'escalade en trad - où le grimpeur place ses propres pièces d'équipement de protection. Parfois aussi, ils s'asseyaient au sommet de West Bluff, tout proche, pour contempler les pins et l'eau bleue, et parlaient de physique des hautes énergies, de méditation ou de musique. Mais le plus souvent, Howell faisait son truc en free-solo. Il aimait dire que depuis son accident au Yosemite, il grimpait chaque année plus de longueurs sans corde qu'avec une corde.

Un an avant son accident fatal, l’épisode « Twinkie »
Pour son premier solo libre de l'automne 2018, Austin Howell choisit une voie cotée 7b dans les Red River Gorge appelée Twinkie. Les conditions sont exécrables ce jour-là. Une chaleur de 32°C et un taux d'humidité de 85 % rendent l'air épais. Howell s'encorde pour pouvoir escalader Twinkie en tête et se familiariser avec la voie, qu'il avait repérée au printemps. Alors qu'il monte, les arêtes de grès semblent couvertes de graisse. Il s'accroche cinq fois à la corde avant de redescendre, dépité. Une demi-heure plus tard, il remonte la voie avec une corde. Les conditions s'étant légèrement améliorées, il n'a pas besoin de lester la corde. Il escalade à nouveau la voie en moulinette, puis décide qu'il est temps de passer au solo. Au cours de l'heure qui suit, Howell et un de ses camarades installent des cordes pour que Rangell puisse filmer l'exploit.
Au moment où Howell était prêt à grimper, deux autres gars se préparaient à monter Twinkie avec une corde. Howell leur demande alors s'ils sont d'accord pour qu'il passe en premier. Il s'assurait toujours de demander la permission avant de commencer un solo difficile sur une falaise si d'autres grimpeurs étaient présents ; il ne voulait pas mettre quelqu'un mal à l'aise. Les autres grimpeurs acceptent. Howell lace ses chaussures, attache son sac de magnésie autour de sa taille et commence à grimper la voie.
"J'étais très nerveux", raconte un témoin. "Mais au bout de quelques secondes, j'ai vu qu'il était très à l'aise sur le mur et qu'il avait confiance en lui. Cela m'a rassuré". Tout le monde gardait le silence. Certains préférant pourtant tourner le dos au spectacle pour ne pas être témoin d’une tragédie. Quelques minutes plus tard, Howell avait atteint le sommet. Alors que tout le monde attendait qu'il redescende, les deux autres grimpeurs qui avaient prévu d'escalader Twinkie ont commencé à s'équiper. L'un d'eux s'est alors rendu compte qu'il lui manquait ses chaussures. Howell, qui portait le même modèle, les avait chaussées par erreur…
Sur les réseaux, ses multiples posts et vidéos sous le feux de critiques
Le solo de Twinkie résume de nombreuses particularités du « style Howell « : escalade de voies dures et raides avec des descentes difficiles ; tendance à grimper avec les chaussures détachées ou sans craie ; entrainement non-stop et ascensions à répétition ; et une sorte d’insouciance, bien qu'il prétende toujours le contraire. Et puis il y avait son souci de réaliser une performance. Pour Twinkie, il avait invité les gens à venir voir son solo et se donnait beaucoup de mal pour en garder une trace. Pour d'autres solos, s'il ne parvenait pas à convaincre un ami photographe de se joindre à lui, il installait lui-même un iPhone ou une GoPro. Il publiait ensuite la vidéo et les récits de ses ascensions sur Facebook et Instagram. Il détaillait chaque solo dans des articles sur son blog qui servaient de base à ses épisodes de podcast. Cette facette de son activité de soliste - faire la promotion de ses solos et se vanter de ses ascensions - est probablement ce qui a valu le plus de critiques à Howell.
Attaqué, il s’en est vigoureusement défendu, réfutant l'idée que le fait de partager ses réalisations avait quelque chose à voir avec son ego. "Ce n'est pas un besoin narcissique d'attention qui motive ce spectacle", a-t-il écrit sur Instagram, "parce que je ne me sens pas stimulé par les louanges comme la plupart des gens. Au lieu de cela, j'ai l'impression que c'est immonde et faux, parce que mon esprit me dit qu'il 'sait mieux que moi'".


La mise en scène du solo « nu » devenu viral
Le décalage apparent entre les actions et les paroles de Howell m'a amené à me poser des questions sur l’origine de la vidéo du fameux solo nu de 2015. J'ai retrouvé Lohan Lizin, le vidéaste du film, dont le nom figure au générique. La narration de Lizin donne l'impression qu'il est un grimpeur tombé par hasard sur cette scène bizarre. Or il s'avère qu'il avait rencontré Howell quelques années avant la vidéo, lors d'une séance d’escalade, mais les deux hommes ne s’étaient pas revus jusqu'à ce qu'ils se croisent à nouveau à Shortoff Mountain ce jour-là. Après avoir grimpé ensemble, Howell avait évoqué son idée de grimper Dopey Duck nu et demandé à Lizin de le filmer. "Il m’a dit que ce serait bien si je faisais comme si j'étais un touriste ou quelque chose comme ça et que je n'étais pas vraiment un grimpeur", m'a raconté Lohan Lizin. Austin m'a dit : "Fais comme si tu étais tombé dessus par hasard, sors ton téléphone portable et commence à enregistrer".
J'ai été déconcerté d'apprendre que la vidéo avait été mise en scène, mais pas totalement surpris. Elle a révélé les motivations complexes de Howell et, surtout elle m'a profondément attristé. Elle mettait en évidence que Howell était de plus en plus solitaire, et se montrait de plus en plus extrême pour attirer l'attention. Dès lors, apparemment, il n'y avait plus qu'une seule façon pour que cela se termine, comme me l'ont confié plusieurs de ses proches. "Un jour, après qu'il ait admis avoir pratiqué le solo intégral", raconte son père, "je lui ai dit : 'Fiston, tu sais ce qui va se passer si tu continues à faire ça, n'est-ce pas ?'. 'Oui, papa, j'ai bien réfléchi', lui a répondu Austin Howell, "et je suis prêt à assumer les conséquences de mes actes".
Shortoff, l’ascension de trop
Moins d’un an après l’ascension de Twinkie, le 30 juin 2019, le grimpeur se rend à Shortoff avec le photographe Ben Wu. Howell fait quelques escalades en solo pendant que Wu prend des photos. Satisfait de ses images, Wu retourne au parking tandis que le grimpeur reste sur la paroi, toujours en solo. Plus tard, ce sont deux autres grimpeurs, Riley Collins et Jay Massey, qui vont le remarquer alors qu’il se trouve sur la partie la plus raide de la face, à seulement 9 mètres du sommet. "Je savais que c'était lui parce que je le suivais sur Instagram et qu'il portait toujours le même tee shirt et la même casquette", se souvient Collins. Howell a fait un grand écart vers la gauche pour atteindre une prise minuscule. Qui s’est détachée."Non !", a crié Howell. "C'est la seule chose qu'il a dite dans sa chute. Rien d’autre. Il avait sans doute compris que tout était fini ».
Howell avait un regard lucide sur sa santé mentale. Pour lui, la pratique libre du solo n'était qu'un élément d'un ensemble d'outils thérapeutiques incluant aussi l’accompagnement d’un psychiatre et des médicaments. Mais la révélation que j'aurais aimé qu'il ait est la suivante : Si vous ne parvenez pas à trouver la paix et l'attention dont vous avez besoin en grimpant avec une corde, vous n'y parviendrez jamais sans elle. La bouteille de whisky est sans fond.
Quatre ans après sa mort, les proches d'Austin Howell portent encore des morceaux de lui sur eux, certains au sens propre. Sa mère a envoyé par la poste des mèches de cheveux à plusieurs de ses meilleurs amis avant son enterrement. Austin lui avait fait part de son souhait d'être incinéré, mais son père a insisté pour que son fils soit enterré dans la concession familiale de Lucedale. A défaut de cendres, sa mère espérait que ses amis laisseraient ses cheveux partir dans le vent.
Je suis allé sur sa tombe. Le bord supérieur de la pierre tombale en marbre noir de Howell est taillé pour ressembler à des pics déchiquetés. Sur la face avant figure une photo de lui allongé sur des rochers au sommet de Shortoff Mountain, coiffé de sa casquette et de son fameux tee shirt. Tout en bas, est gravée la célèbre citation de John Muir, "Les montagnes m'appellent et je dois y aller". Au dos on peut y lire : "NO FEAR OF FLYING / AUSTIN, FREE SOLOIST" (Pas de peur de voler / AUSTIN, SOLOISTE LIBRE).
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