C’est l’un des derniers paradis des grimpeurs « le Yosemite, mais sans les voitures ni les touristes » Située dans les Andes, du côté chilien de la Patagonie, la vallée de Cochamó cache des titans de granit gris au milieu d'un paysage de jungle verdoyant. L’escalade, mise en lumière ici par les Britanniques Crispin Waddy et Simon Nadin, y est pratiquée depuis 1998 seulement. Un site exceptionnel au cœur de toutes les convoitises aujourd’hui avec la mise en vente d’un tiers de la vallée, soit 131 000 hectares riches en ressources hydriques. Mais la mobilisation des associations environnementales pourrait changer la donne. En tête, « Rewilding » Chili, de Kristine et Douglas Tompkins, fondateur de The North Face.
A l’heure où nous bouclons cet article, plus de 99 000 signatures ont déjà été recueillies dans une pétition visant à protéger la vallée de Cochamó, en Patagonie chilienne. Suffisamment pour commencer à faire plier un peu le gouvernement chilien, qui envisage d'y appliquer le statut de "Santuarios de la Naturaleza", ou sanctuaire naturel... mais à une petite partie seulement de cette extraordinaire vallée décrite par beaucoup comme les "poumons de la Patagonie chilienne". La zone abrite en effet d'innombrables espèces menacées, notamment le puma, le cerf pudu, le huemul (cerf du sud des Andes), la grenouille de Darwin du Sud et le condor. Des milliers d'hectares de séquoias prospèrent dans des forêts luxuriantes dominées par d'énormes pics de granit.

Pour les grimpeurs, un potentiel défiant l'imagination
De quoi offrir innombrables opportunités de trekking, équitation, kayak et surtout d’escalade, Cochamó posséde en effet les plus grandes parois de granit d'Amérique du Sud, ce qui lui vaut le surnom de « Yosemite de l’Amérique du Sud ». Plus de 200 voies, des murs de granit de mille mètres de haut bordant la vallée le long de la rivière Cochamó, de magnifiques panoramas, certains avec des vues sur l'océan Pacifique, d'autres sur l'Argentine : un potentiel qui dépasse l'imagination. Mais un Yosemite figé dans le temps, car pas de routes ici, donc pas de véhicules, pas de rangers ni de touristes. Pour les amateurs d’outdoor, les possibilités sont infinies. Pour les investisseurs aussi, car cette zone, située dans les Andes, du côté chilien de la Patagonie, recèle des richesses hydriques et forestières qui pourraient bien passer entre les mains d’exploitants peu sensibles, eux, à la poésie du lieu.

Dans la vallée, 11 000 hectares de terres publiques pourraient certes être finalement protégés, si l’action des associations aboutit, mais une hacienda privée de 131 000 hectares est aujourd’hui en vente, soit environ un tiers des terres de la vallée. Après avoir été retiré du marché en 2018, le domaine de Pucheguin est en effet à nouveau mis à prix pour 150 millions de dollars par la maison de vente aux enchères Christie's New York qui le décrit en ces termes : « l'un des rares endroits au monde où les visiteurs ont le privilège de pouvoir se promener le long de sentiers bordés de forêts tandis que tout près paissent moutons, bovins et chevaux (…). Ce paradis chilien offre aux acheteurs des possibilités infinies pour préserver, développer et profiter d'un bien immobilier vraiment unique (…) ». Le Diario Financiero rapporte que "de nombreuses parties sont intéressées" par l'acquisition de l'hacienda et que "plusieurs hommes d'affaires et des défenseurs de l'environnement" seraient venus visiter la propriété, principalement en hélicoptère.



Des financiers spéculant sur les ressources en eau
Une immense hacienda dont les propriétaires actuels, Roberto Hagemann et son beau-frère, Luis Ignacio Muñoz, aimeraient bien se débarrasser à un bon prix, maintenant que leurs propres plans ont capoté. Il y a quelques années, leur projet hydroélectrique de 400 millions de dollars US a en effet été rejeté par la Cour suprême chilienne, marquant ainsi une étape importante pour la protection de la Patagonie chilienne. Déjà propriétaires d’immenses ressources hydriques à la frontières entre l’Argentine et le Chili, les deux hommes d’affaires entendaient exploiter cette fois les rivières Puelo et Manso. Une entreprise qui en 2015 a soulevé une très forte opposition au chili comme à l’international, recevant notamment le soutien d'influenceurs et d'acteurs tels que Leonardo DiCaprio.
De quoi stopper finalement le projet hydroélectrique, mais cette immense propriété ne bénéficie toujours pas de la moindre protection juridique, elle n'est pas classée parc national, ni réserve naturelle. C’est donc l’intégralité de la vallée de Cochamó, que les associations environnementales aimeraient voir protégée, et non pas un territoire réduit, comme le propose actuellement le gouvernement, même si ce premier pas est encourageant. En effet, selon Tatiana Sandoval, présidente de l'Organización Valle Cochamó, une fois qu'une zone a reçu le statut de sanctuaire, il est possible d'y annexer des propriétés, la finca Pucheguin, par exemple !

"Rewilding" et la fondation Tompkins montent au créneau
Le gouvernement chilien doit se prononcer sur ce point dans les mois à venir. En attendant, la mobilisation sur place reste totale. A commencer par celle de Rewilding Chile (anciennement Tompkins Conservation Chile). Carolina Morgado, sa directrice exécutive, soulignait ainsi à un quotidien chilien qu'"en période de crise climatique, de nombreuses fondations sont à la recherche d'opportunités de conservation. Il ne reste plus beaucoup de territoires de cette ampleur. Je pense qu'il y a la possibilité d'un intérêt pour la conservation. Mais pour cela, il faut que le prix soit abordable pour une fondation qui se consacre à la création de parcs, et il en existe plusieurs dans le monde, j'ai eu des contacts avec certaines d'entre elles. » insistait-t-elle ne cachant pas son intérêt pour Cochamó.
On se souvient que Kristine et Douglas Tompkins (aujourd’hui décédé), par le biais de leur Tompkins Conservation Foundation, ont fait le plus grand don de terres privées au Chili de l'histoire. Le couple philanthrope de l'Ohio a donné à l'État plus de 377 000 hectares pour les parcs nationaux de Pumalín et de Patagonie. Grâce à eux, c’est plus de 500 000 hectares dans sept nouveaux parcs nationaux et 4,5 millions d'hectares de terres qui sont aujourd’hui protégés. L’objectif de la fondation étant d'aider la nature à guérir, en redonnant de l'espace à la vie sauvage, sur terre et en mer, par la restauration à grande échelle des écosystèmes, c’est sous le nouveau nom de Rewilding que depuis 2021, ils agissent (Rewilding Chile fait partie d'un réseau mondial de conservation avec Tompkins Conservation (USA) et Rewilding Argentina. L’organisation est également membre de la Global Rewilding Alliance, ndlr ). Nul doute que leur implication devrait peser dans la balance.
Notez que depuis le 1e décembre 2022, l'accès à la Valley de Cochamo est soumise à des quotas. Une réservation est donc obligatoire, pour y accéder, c'est ici.
Pour signer la pétition en faveur de la protection de la Vallée de Cochamó, c’est ici :
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