« On a atteint une forme de sommet » laisse tomber Benjamin Védrines. L’alpiniste qui ne cesse de nous étonner ces dernières années n’a que 31 ans, et se montre généralement plutôt enclin à minimiser ses exploits. Mais là, il est lucide, car force est de constater que son dernier record de vitesse, réalisé avec son compagnon de cordée, Léo Billon, est éblouissant : enchaîner en trois jours trois voies mythiques, les Drus, les Droites et les Grandes Jorasses, en hivernale de surcroit. Une première qui met désormais la barre très haut en matière d’alpinisme, mais qui a conduit le redoutable duo Védrines-Billon à repousser ses limites comme jamais, nous racontent Benjamin et Leo, interviewés ce matin, encore sous les émotions de cette aventure hors normes.
Ils sont là tous les deux pour notre entretien ce matin à Chamonix. Et pour une fois Léo Billon, plutôt réservé face au volubile Benjamin Védrines, se montre, lui aussi, loquace. Il faut dire que tous deux sont encore portés par l’adrénaline générée par leur exploit, et qu’ils ont peu dormi au cours de ces trois derniers jours. Partis dimanche 28 janvier, ils ont bouclé l’enchainement de leur trilogie Drus-Droites-Jorasses, hier, mardi 30 janvier à 19h00 avec l’arrivée au sommet des Grandes Jorasses par la voie No Siesta. Un temps record et une première. C’est d’autant plus impressionnant que leur enchaînement s’est déroulé en hiver et que les conditions étaient loin d’être bonnes sur le dernier volet, les Grandes Jorasses. Un projet que les alpinistes avaient construit « sur la base des récits d’autres compagnons de cordée, de copains qui m’ont parlé des plus belles voies ou des plus difficiles, des voies de référence dans le monde de l’alpinisme hivernale », confiait Benjamin avant le départ.
Pari réussi ! Mais comment vous sentez-vous ?
BV : « On est fatigués, mais pas épuisés. On aurait bien enchaîné sur un quatrième ! ».
LB : « Notre corps s’était programmé pour ».
Blague ? Oui, et non. Car avec ces deux-là qui enchaînent les ascensions en mode express, il faut se méfier. Reste qu’il suffit de regarder leur planning initial pour comprendre que, de toute évidence, à leur arrivée, ils avaient encore de la marge. Deux, puis un jour de repos – transition entre chaque face – étaient en effet prévus au départ. Au final, ils n’en n’auront pas eu besoin.
LB : « En fait, nous n’avions pas vraiment de temps de références pour un tel enchaînement. Et c’est en cours de route, au fil des jours, qu’on a affiné notre stratégie ».
« C’est incroyable ce qu’on a vécu, très fort mentalement », racontes-tu Benjamin dans le message audio que tu nous as envoyé à ton arrivée au sommet hier vers 19h00…
BV: « Oui, on parle de 3000 m de hauteur de face cumulés en trois jours. C’est extrêmement intense et nécessite un influx nerveux très fort et toute une gestion. Pour nous, c’est aussi plein de petits moments vécus ensemble pendant ces trois jours qui sont ancrés dans notre mémoire. C’est un tout. Avec aussi tous les doutes la veille du départ, le stress dans l’estomac. Les montagnes russes émotionnelles. »
LB: « Les Grandes Jorasses, c’est la face la plus difficile des trois. Et à ce stade,, on était fatigués, le rocher était mauvais, et on avait froid à la fin. »
Benjamin tu confiais récemment qu’avec ce projet tu voulais « ‘une innovation’, quelque chose qui pouvait permettre à notre cordée d’élever encore le niveau, de passer à la vitesse supérieure, un projet excitant et motivant pour nous deux, bref un vrai défi ! » Tu l’as eu ?
BV : « Après ça, je pourrais presque dire que nous pourrions arrêter l’alpinisme ambitieux. C’est ce qu’on imaginait de mieux ! La preuve que dans les Alpes on peut encore réussir des choses très fortes. C’est une grosse étape dans notre carrière, un cap. Un aboutissement personnel. En tant que cordée on a atteint une forme de sommet, c’est précieux. Un sentiment que peut-être on ne retrouvera plus jamais. A graver dans le marbre. Alors là, on essaie de digérer, après l’énorme émotion ressentie au sommet des Jorasses.
Et se pose vraiment la question : qu’est-ce qu’on va faire maintenant ??? Mais c’est vrai que là, on a poussé le bouchon assez loin. Je dirais que dans les Alpes, on arrive avec cette trilogie à un moment de consécration. D’habitude, c’est vrai que j’ai tendance à relativiser beaucoup, mais il faut être honnête et transparent sur les émotions ressenties. C’est quelque chose d’important. »
LB: « C’est la première fois que je ressens ça », ajoute Leo. Benj a toujours tendance à dire qu’on aurait pu faire mieux. Mais pas cette fois ! »
Sur la dernière face, vous avez perdu deux heures, que s’est-il passé ?
BV : « On s’est perdu. Ce n’est pas surprenant. On était fatigué et on avait envie d’en finir. Donc on aurait pu faire encore mieux. Mais il faut savoir qu’à un moment, on s’est demandé si on allait réussir à sortir de la face. On a beaucoup stressé à ce moment-là. On a alors failli bifurqué sur la voie Bonatti, mais le rocher était putride, c’est le mot, on aurait été malmenés. On est donc redescendus pour retrouver notre route. »
« A deux on peut faire quelque chose d’extrêmement innovant, on peut taper plus fort dans le monde de l’alpinisme », nous racontais-tu, Benjamin. Comment fonctionne votre cordée ?
LV : « On ne l’a pas construite du jour au lendemain. Ca fait 16 ans qu’on grimpe ensemble. C’est riche, sacrée, une cordée comme ça, avec une telle fluidité. Si l’un ou l’autre part sur autre chose un jour, on ne pourra plus ressentir cette émotion-là. Il y a plusieurs facteurs qui font que ça marche. On a tous les deux le niveau technique qui s’impose dans les Alpes. Benj apporte la caisse physique nécessaire pour ce type de projet. On s’entend bien, il n’y a pas de sujet tabou. Et on sait s’adapter. Il y a une vraie complémentarité entre nous. »
Comment, plus précisément ?
BV : « Leo est plus fort techniquement dans cette sorte d’escalade et moi je suis plus endurant à la base. Mais ce qui est marrant, c’est que d’année en année, on a envie de combler nos différences. Leo s‘entraine pour développer plus de caisse, et moi j’essaie de m’investir plus en escalade, grimpe et dry-tooling. Ca renforce encore plus notre cordée et gomme toute notion de leadership. »
« En fait, on est attachés à l’efficacité de la cordée elle-même. Et on laisse de la place à l’autre. Il n’y a pas d’égo. Ce qui n’est pas si fréquent en alpinisme. A notre première ascension (ils avaient alors 15 ans, ndlr), du côté de Die, avec bivouac au sommet, on l’a faite en baskets et aujourd’hui, ça nous paraitrait sans doute très facile, mais cette aventure était un vrai challenge pour nous à l’époque, et elle a mis une petite graine dans notre cerveau… »
Cette fois encore, vous êtes allés loin dans l’engagement
BV : « On pourrait pousser encore plus loin, mais là, c’est ma limite. Le bon ratio entre plaisir et engagement».
LV : « On s’est approchés de notre plafond de prise de risques, mais on est lucide sur nos choix, on est conscients ».
Depuis votre arrivée hier soir, pas mal de gens pensent que pour ceux qui sont dans la course au haut-niveau, ça va être dur de suivre. Ça tire tout le monde vers le haut. Qu’en pensez-vous ?
BV : « On banalise un peu ce qu’on fait, mais on est contents que ça crée une forme d’émulation dans le monde de l’alpinisme. Ca crée une dynamique. Les codes changent, on apporte notre pierre à l’édifice, ça nous plait, c’est gratifiant. Ce n’est pas notre priorité, mais ça fait plaisir, c’est très positif de recevoir tous ces messages d’encouragement ! »
La suite est réservée aux abonnés
il vous suffit de créer un compte (gratuit)
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
