Sous couvert d’améliorer la sécurité des alpinistes, la Tanzanie vient de relier le plus haut sommet d’Afrique (5 895 mètres) à l’internet haut débit. Un pas de plus vers un tourisme de masse. Désolant.
Les Instagrammeurs vont être contents, sur Tik Tok aussi on va se réjouir, car les amateurs de videos virales vont (enfin) pouvoir montrer en direct leur glorieuse marche vers le mythique Kilimandjaro. Et non plus voir le réseau leur échapper à 1,860m, comme c’était le cas jusqu’à présent. Peu importe que les fameuses neiges immortalisées par Ernest Hemingway ne soient pratiquement plus que des souvenirs, réchauffement climatique oblige, le « Kili » fait toujours un carton sur les réseaux. Et ce n’est qu’un début, se réjouissait le 16 août Nape Nnauye, ministre tanzanien de la Communication et des Technologies de l’information, à l’annonce de la mise en route d’une connexion internet haut débit reliant le refuge de Horombo Huts, niché à 3 720 mètres d’altitude, au reste de la planète. Un premier pas, qui dès la fin de l’année, sans doute en octobre disent les plus impatients, devrait être suivi d’un plus grand encore : la liaison depuis le sommet du toit du monde.
« Dans le passé, c’était un peu dangereux pour les visiteurs et les porteurs d’opérer sans internet », a expliqué le ministre lors de l’inauguration du service. Dangereux ? Mais qu’en est-il vraiment ? Chaque année, ce sont entre 30 000 et 40 000 personnes qui entreprennent cette ascension, or on ne déplorerait « que » cinq décès par an, durant la montée. Soit un taux inférieur à un sur mille. Un chiffre faible et qui pourrait surtout tomber encore si tant de touristes non préparés n’abordaient pas comme une promenade de santé le plus haut sommet d’Afrique, jugé peu technique, oubliant qu’il culmine à 5895 mètres d’altitude.
Cible numéro 1 : les touristes !
Mais là n’est pas vraiment le problème visiblement pour le ministre du Tourisme qui a annoncé fièrement que « tous les touristes vont être connectés depuis le kilimandjaro ». Ils parle bien de « touristes » et non pas d’alpinistes, de grimpeurs ou de randonneurs. Dans son viseur, et celui du gouvernement tanzanien, se trouve de toute évidence le tourisme, secteur ayant généré 1,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2021 (près de 6 percent du production intérieur brut du pays).
C’est d’ailleurs, dans cette perspective que l’idée d’un téléphérique arrivant quasiment au sommet a fini par être validée en décembre 2021, malgré le tollé qu’une telle initiative avait soulevé auprès d’organismes de protection de l’environnement soucieux de préserver cette montagne inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco et la zone qui l’entoure classée comme Parc national. Le gouvernement tanzanien avait en effet mis en avant que que ce téléphérique pourrait attirer 200 000 touristes par an ! Sûr que le téléphérique va donner des ailes à tous ceux qui abandonnent aujourd’hui en cours de route : soit un tiers des randonneurs tentant l’ascension.
A 1000 dollars le droit d’accès au Kilimandjaro, on comprend que le projet de connexion haut débit en ait convaincu plus d’un. A commencer par les Chinois, actionnaire dans l'affaire. Car si le chantier, qui a coûté la bagatelle de $6.3 million de dollars, a été mis en œuvre la société publique Tanzania Telecommunications Corporation, il s’inscrit dans un plan plus vaste encore, le National ICT Broadband Backbone, dans lequel les Chinois (également propriétaires de Tik Tok via l'entreprise ByteDance ! ), sont très présents. Sans surprise l’ambassadeur de la Chine en Tanzanie a d’ailleurs tweeté mardi son soutien au projet tanzanien
Ajoutez enfin que cette foule de nouveaux « touristes/alpinistes » pourront maintenant bombarder le web de vidéos validant leur « exploit » et on obtient un excellent plan marketing sur fond de naufrage environnemental. Désolant à l’heure où partout sur la planète la surfréquentation menace !
Sur l'Everest aussi, on s'active
Aussi faut-il aujourd’hui être animé par une bonne dose d’optimisme ou d’aveuglement ?) pour imaginer inverser la tendance, d’autant qu’ailleurs, et sur un plus haut sommet encore, l’Everest, les investisseurs s’activent aussi. « Des plans sont également en cours pour apporter la connectivité 4G au sommet de l'Everest d'ici la fin de l'année », expliquait en mars dernier The Kathmandu Post. « Ncell, une entreprise de télécommunications du secteur privé au Népal, construit la tour de téléphonie mobile la plus haute du monde à une altitude de 5 200 mètres sur la montagne. La société érige des stations émettrices-réceptrices de base dans au moins cinq endroits de la région de l'Everest, dont l'altitude varie entre 3 830 et 5 204 mètres au-dessus du niveau de la mer. Bien qu'il existe déjà une connexion internet au camp de base de l'Everest, les alpinistes devaient traditionnellement porter des téléphones satellites pendant leur ascension de la plus haute montagne du monde, afin de rester connectés ou de passer des appels en cas d'urgence. » Des tests sont actuellement en cours et, poursuit le média, « selon Ncell, un premier rapport a montré que le signal 4G peut être reçu au sommet de l'Everest, à 8 848,86 mètres. »
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