Plus dangereuses, plus difficiles... Les courses d'alpinisme sont malmenées par le changement climatique. Ce que démontre une étude, publiée début janvier 2024, qui vise à comprendre comment dans les Ecrins les principales ont évolué ces cinquante dernières années. Pour répondre à cette question, un vaste travail de documentation et de cartographie a été mené dans la région pendant l’été 2023. Le résultat est sans appel : presque toutes les courses ont été impactées. Il va donc falloir adapter sa pratique, rappelle Mathis Arnaud, chercheur à l’origine du projet.
Quand on pense aux « cent plus belles de Rébuffat », les Écrins ne nous viennent pas forcément à l’esprit. On songe plutôt au « cent plus belles courses du massif du Mont-Blanc », un livre emblématique rédigé par l’alpiniste français en 1973 dont on a récemment entendu parler, notamment avec les travaux de Jacques Mouray, chercheur français au CIRM (Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Montagne) de l’université de Lausanne. Ce dernier est l’auteur de l’étude « Effets du changement climatique sur les hautes montagnes alpines : évolution des itinéraires d’alpinisme dans le massif du Mont-Blanc (Alpes occidentales) sur un demi-siècle ». Des travaux publiés en 2019, au sein desquels il a analysé l’évolution de ces « cent plus belles courses » mythiques du massif du Mont-Blanc, des années 70 à nos jours.
Mais Rébuffat est également allé planter ses piolets du côté du pittoresque massif des Écrins. De là est né un ouvrage similaire, les « cent plus belles courses du massif des Écrins ». De quoi inspirer Mathis Arnaud, étudiant à l’Université Savoie-Mont-Blanc et aspirant-guide de haute montagne. L’idée ? Effectuer les mêmes travaux que Jacques Mouray, mais dans les Alpes du Sud. Le chercheur a donc comparé les courses les plus réputées du massif au moment de la parution des « cent plus belles » (en 1974 pour les Écrins) avec les conditions actuelles. Le tout guidé par deux questions. Les itinéraires se pratiquent-ils encore ? Et si oui, est-ce de la même manière ?

Les itinéraires les plus fréquentés étudiés
Sur les cent courses présentées dans le livre, 70 itinéraires rocheux, en neige et mixtes ont été retenus. Le critère ? Figurer parmi les plus fréquentés et les plus réputés. Ensuite, pour qualifier et quantifier les évolutions sur les cinquante dernière années, Mathis Arnaud a mené des entretiens avec des guides et des scientifiques, avant de croiser images aériennes et cartes topographiques anciennes et actuelles. L’objectif ? « Mettre en évidence les phénomènes les plus fréquents et les sections des itinéraires les plus affectées », explique-t-il.
À la suite de ces travaux, chaque itinéraire a été classé de 0 à 4 en fonction des modifications subies depuis les années 70. Qu’il s’agisse de l’augmentation des difficultés techniques, d’une plus grande exposition aux dangers objectifs ou encore du changement de saisonnalité pour des conditions optimales d’ascension.
- Niveau 0 : itinéraires non impactés par les effets du changement climatique.
- Niveau 1 : itinéraires peu impactés, dont seulement une courte portion est affectée par des changement géomorphologiques ou glaciologiques ; ceux-ci n’augmentent pas significativement les dangers objectifs ou la difficulté technique.
- Niveau 2 : itinéraires modérément affectés ; les conditions optimales pour réaliser les ascensions sont plus rares et la difficulté technique et/ou l’exposition aux dangers objectifs sont plus importantes.
- Niveau 3 : itinéraires très impactés dont on ne peut plus faire l’ascension en période estivale.
- Niveau 4 : itinéraires disparus en raison du changement climatique.
Un exemple en photos : le couloir Davin, à gauche du glacier du Casset, "toujours en conditions" pour Rébuffat en 1975, praticable seulement l'hiver et au printemps aujourd'hui. + d'infos ➡️ https://t.co/3kThQ7km1M pic.twitter.com/DYUUr53rmG
— Parc national des Écrins (@PnEcrins) February 6, 2024
Seuls deux itinéraires n’ont pas été impactés
Et les constats du chercheur sont édifiants : quasiment toutes les courses d’alpinisme du massif ont subi des modifications. « En moyenne, un itinéraire est affecté par neuf processus géomorphologiques ou glaciologiques différents » précise-t-il. « Les trois processus qui affectent le plus grand nombre d’itinéraires sont le retrait glaciaire, des glaciers plus raides et des glaciers déneigés plus tôt en saison estivale. Ils concernent respectivement 97, 91 et 91 % des itinéraires. Deux itinéraires n’ont pas évolué (niveau 0,3 %), de type rocheux […], 30 itinéraires ont peu évolué (niveau 1, 43 %), 22 ont modérément évolué (niveau 2, 31 %) et 16 ne sont plus fréquentables en été (niveau 3, 23 %). […] Il n’y a pas d’itinéraire de niveau 4 : aucun n’a complètement disparu ».
« Les courses les plus affectées sont surtout celles d’une difficulté supérieure à difficile (D), les itinéraires mixtes et les couloirs en neige » détaille le Parc National des Ecrins sur son site. « C’est par exemple le cas du couloir Chaud aux Trois Dents du Pelvoux (3682 m), ‘toujours en conditions’ pour Rébuffat en 1975, mais praticable uniquement entre la fin de l’automne et le printemps aujourd’hui, ou du couloir nord des Bans, qui alternait neige et glace il y a cinquante ans mais qui n’est plus qu’un couloir rocheux instable aujourd’hui ».
À noter que les effets du changement climatique ont parfois des effets positifs sur certains itinéraires, « comme la disparition du risque de chutes de séracs dans la voie normale des Rouies (3589 m), ou la possibilité d’accéder à l’arête des Cinéastes sans crampons » précise le Parc National.
De la nécessité d’adapter sa pratique
Par rapport aux précédentes études réalisées dans les Alpes, un autre processus a été identifié dans les Écrins : le retrait plus tôt dans la saison (ou parfois de manière permanente) des couvertures glacio-nivales (névés par exemple). Un phénomène qui affecte 61 % des itinéraires documentés, touchant principalement les marches d'approche et les descentes. Conséquence : une augmentation de la difficulté et/ou des risques encourus lors de certaines courses. C’est par exemple le cas de la très fréquentée traversée du Pelvoux (3943 m) par le couloir Coolidge. Un itinéraire affecté par une fonte prématurée. Ce qui provoque des risques de chutes de pierres accrus. Ou encore de la descente de la Meije (3984 m), autrefois facilitée par les névés après la vire Amieux, qui se fait aujourd’hui dans les rochers.
Ces nombreux changements ont des répercussions non-négligeables sur la pratique de l’alpinisme. Sur la saisonnalité des courses, d’abord. Puisque certains itinéraires ne sont tout simplement plus réalisables l’été. Mais aussi sur leur fréquentation. Le cas de « certaines courses neigeuses, privilégiées pour l’initiation à l’alpinisme à l’époque de Rébuffat (pic de neige Cordier, pic du Glacier Blanc ou dôme des Écrins par exemple) » précise le Parc National des Ecrins. « En cause, la fonte des calottes glaciaires et l’augmentation des risques de chutes de pierres ou de séracs ». Ce que remarque également Mathis Arnaud dans son article : « le basculement de saisonnalité est souvent accompagné d’un changement de pratique, ici de l’alpinisme vers le ski-alpinisme ». S’adapter aux bouleversements qui touchent la haute montagne est aujourd’hui un passage obligé. Aussi bien pour les guides, au premier plan du changement climatique, que pour les alpinistes amateurs.
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