Sur les traces d’Elisabeth Revol et Stéphanie Bodet, leurs deux marraines, « Les Accordées », une équipe marseillaise composée de huit femmes, vise à former des grimpeuses et alpinistes pour leur (re)donner la confiance et l’autonomie nécessaires pour grimper en tête. Crée il y a deux ans, le groupe affiche déjà complet et fait des émules. Indispensable quand on sait que si les femmes représentent 40% des adhérents de la Fédération française des Clubs alpins et de montagne (FFCAM), elles ne seraient que 2% parmi les guides de haute montagne. Une initiative à méditer en ce 8 mars, « Journée internationale des droits des femmes »
Elles sont enseignantes, ingénieures, ou encore psychomotriciennes - mais surtout, passionnées d’escalade et d’alpinisme. En 2019, huit femmes se sont réunies pour former l’équipe des « Accordées », basée à Marseille, avec pour point commun la volonté de gagner en autonomie pour guider, elles aussi, des têtes de cordées. Une place majoritairement laissée aux hommes, alors que les femmes représentent près de la moitié des adhérents à la Fédération française des Clubs alpins et de montagne (FFCAM).
À l'origine du projet, leur entraîneur, Pierre-Olivier Blanc, instructeur en alpinisme et en escalade au Club Alpin Français (CAF) : « J’avais organisé un cycle de formation "bivouac en toute saisons". Devant le nombre important de candidats(es), j’ai choisi de faire un groupe uniquement féminin en me disant qu’elles avaient finalement peu l’occasion de "mener un bivouac quand ce sont les mecs qui décident de tout". Durant cette formation, Camille, l’une des participantes, m’a demandé si je pouvais les former en alpinisme. "On en a marre de devoir quémander une place dans la cordée auprès des garçons, et comme ils ne nous laissent rien faire, on n’apprend rien et on n’ose pas partir entre copines'', m’avait-elle dit. J’ai donc suivi l’idée de lancer une équipe féminine. Ensuite, le groupe s’est constitué par cooptation en quelques mois, chacune proposant de nouvelles participantes, avec comme premier critère celui d’adhérer à notre esprit de groupe, et nos valeurs. »
"Faire sa part pour gagner en indépendance"
Toutes dressent le même constat : entre non-dits et manque de communication, elles se retrouvent bien trop souvent à l’arrière du groupe, sans être invitées à participer aux prises de décisions avant, et pendant les expéditions en montagne. Pourtant, leurs compétences sont les mêmes. Avant d’être alpinistes, elles sont aussi grimpeuses, skieuses ou randonneuses, et partagent les mêmes valeurs d’endurance et de courage.

Ces huit femmes pointent du doigt la difficulté à être reconnues lors des prises de décision sur le terrain, à être considérées comme leader lors des manoeuvres de corde ou encore à se sentir suffisamment autonomes pour être premières de cordées. En créant l’équipe des « Accordées », rattachée au Club Alpin Français Marseille Provence, elles ont ainsi développé un espace de formation réservé aux femmes, pour mettre en valeur leur autonomie et leur leadership.
« Les femmes gagnent à pratiquer entre elles pour acquérir plus rapidement une bonne autonomie. Parfois, lorsque tu grimpes avec un compagnon, il arrive qu'il soit un peu plus âgé que toi ou plus expérimenté. Tu risques facilement de te laisser guider, de ne pas effectuer les choix importants, ou de te faire délester d'un sac trop lourd - ce qui est agréable bien sûr, mais en même temps, avoir le sentiment de faire sa part est capital pour gagner en indépendance » remarque Stéphanie Bodet, marraine de l'équipe.
« L'autonomie et la confiance des femmes dans certains domaines ne sont pas encore complètement acquises ; d'où l'intérêt et le succès de ces groupes d'alpinisme féminins et de ces initiatives pour faire grimper les femmes entre elles. Cela permet aussi de se rencontrer car même si la proportion de femmes augmente en escalade, elles se sentent souvent plus isolées dans leur passion pour la montagne, et éprouvent plus de difficulté à trouver compagnons de cordée pour pratiquer en extérieur », ajoute-t-elle.




Bonne mère, bonne amante, bonne grimpeuse
« Entre femmes, on ose aborder plus facilement certains sujets, comme le cycle menstruel qui a une réelle influence sur nos vies et sur nos performances. Je m'aperçois qu'en tant que femme, nous pensons faire des choix de vie relativement libres mais en réalité, nous restons, pour une grande part, déterminées par notre culture, notre société et la famille dans laquelle nous avons grandi. Les femmes ont tendance à se mettre plus de limites que les hommes, me semble-t-il, à se sentir aussi plus partagées entre les différents rôles qu'elles s'imaginent devoir assumer et cumuler : la bonne mère, la bonne épouse, la bonne amante, la bonne grimpeuse dynamique et sportive... Ce que l'on appelle ''la charge mentale des femmes'' est une réalité, et par rapport aux hommes, les choix qu'elles opèrent, comme celui d'avoir un enfant, sont plus impliquants pour leur quotidien et leur vie professionnelle », détaille Stéphanie Bodet.
L’objectif, à terme, n’est pas de séparer les hommes et les femmes dans la pratique de l’alpinisme, mais bien de rééquilibrer la balance dans les sorties mixtes. Le tout, en valorisant un apprentissage solidaire, qui met plus l’accent sur le partage que sur l’esprit de compétition. Cette formation leur permet part la suite de devenir initiatrices dans leur propre club, d’encadrer hommes et femmes débutant(e)s, et de mener des cordées mixtes en toute confiance. « Notre but est de se sentir tout aussi légitimes que les hommes pour emmener à notre tour d’autres personnes sur les sommets - et pouvoir donner notre avis », précise Alizée Paven, membre des « Accordées ».

"Réussir une cordée, ça nous rend plus fortes"
« Notre volonté est d’être, nous aussi, actrices de la montagne. Mais au lieu de nous axer sur l’aspect purement ‘‘performance’’, nous valorisons la bienveillance, le soutien, et la générosité », explique Laura De La Torre. « On gagne en confiance aussi en apprenant de nos erreurs. C’est ensemble qu’on avance, qu’on progresse, et qu’on s’équilibre : on laisse la place à chacune, ce qui nous permet de nous challenger. Ce ne sont pas toujours les mêmes en tête de cordée, on échange aussi en fonction des points forts et des points faibles de certaines - ce qui nous apprend à affronter nos craintes, et valoriser nos compétences », développe-t-elle.
« Au fur et à mesures de nos sorties, on éprouve de plus en plus de fierté. Réussir une cordée, c’est à la fois se sentir grande, mais c’est aussi se sentir toute petite devant l’étendue des montagnes. Ça nous rend plus fortes », ajoute Laura, complétée par sa camarade Marion Ghazarian : « ce sont des valeurs qui se généralisent aussi dans notre vie de tous les jours, une fois redescendues des sommets. L’alpinisme, c’est une dimension à part entière, mais dont l’apprentissage nous forge au quotidien. On prend plus de recul sur les problèmes de la vie, qui nous paraissent finalement moins importants. »




Transformer leurs peurs en force
Épaulées par leur entraîneur Pierre-Olivier Blanc, elles organisent en moyenne deux sorties par mois - des expéditions d’une à deux journées pour la plupart, voire d’une semaine plus occasionnellement. Et lorsqu’on leur demande leur souvenir le plus marquant ensemble, leur réponse fait l’unanimité : « l’ascension du couloir Nathalie au Pelago (Mercantour) ! ». Première sortie hivernale pour toutes, elles racontent la manière dont leur pédagogie s’est concrétisée sur les sommets.
« C’était l’une de nos premières sorties, il y a un an. Et sûrement celle qui nous a le plus soudées », se souvient Marion. « Au tout début, les Accordées étaient un petit noyau. Mais c’est au Pelago que la cohésion s’est installée avec les nouvelles grimpeuses. Notamment parce que nous étions nombreuses à nous interroger sur nos capacités d’endurance. Mais nous avons appris à compter les unes sur les autres ». « C’est ce qui nous a fait tenir le coup. Lorsqu’on parlait d’équilibre entre les peurs de chacune, c’est là qu’on a pu le mettre en pratique : certaines avaient peur des loups, qu’on entendait au loin, d’autres étaient plus à l’aise parfois sur la neige, ou sur les rochers. On a transformé tout ça en équilibre des forces », indique Cathy Duluc.

« Cette place, en tête, il faut aller la chercher"
La création de cette équipe a radicalement changé leur pratique de l’alpinisme. « Maintenant, je me sens capable d’emmener des amies sur des grandes voies, ou sur des courses d’arrête. C’est ce que j’ai fait dans le Vercors, sur du 4 ou du 5. Le but n’était pas de chercher la performance, mais de savoir faire profiter à mes proches les mêmes sensations que moi - chose que je n’aurais pas faite avant », évoque Camille Floury. « On continue tout de même les sorties mixtes. À la différence qu’avant, on n’osait pas dire qu’on voulait passer devant. Maintenant, les gars sont même contents de nous laisser la place. C’est juste que cette place, il faut aller la chercher. »
« Il y a toujours ce préjugé, au départ, selon lequel les hommes ont plus de compétences que nous. Pour s’imposer, il faut aussi parler des sorties qu’on a faites. C’est en partageant avec eux nos expériences qu’ils se rendent compte qu’on peut tout à fait échanger nos places », complète Marion. « Maintenant, lorsqu’on me propose de prendre la tête d’une cordée, je suis réellement contente qu’on me fasse confiance. Ça s’est notamment concrétisé en juin dernier, lorsque j’ai guidé une cordée sur une arrête », raconte Alizée.


Une demande féminine croissante
Le groupe des « Accordées » est aujourd'hui au complet, mais accepte d'accueillir ponctuellement d'autres grimpeuses. « Après avoir souvent débattu sur la question, on a choisi de rester au nombre de huit maximum car ça fait déjà beaucoup sur une voie - parfois, on organise deux voies en parallèle sur le même sommet. On accepte de temps en temps d'autres femmes, mais on préfère les inciter à monter leur groupe, quitte à les aider pour cela », précise leur entraîneur. « Il y a une grosse demande », constate Laurène Yard, « qui se répartit pour l’instant sur un deuxième groupe du même type, à l’échelle régionale - le Groupe Féminin Alpi Sud (GFAS) ».
À l’issue de leur apprentissage, constitué donc des différentes techniques et savoir-faire liés à la pratique de l’alpinisme (escalade, progression sur neige et glace, appréhension des risques en milieu montagneux, gestion de groupe, orientation, préparation de courses), celles qui le souhaitent pourront passer une formation diplômante, validée par la FFCAM. Ce diplôme permet d’encadrer officiellement toute activité d’escalade et d’alpinisme en haute montagne - et notamment guider des sorties du CAF.
Si ces témoignages donnent envie à d’autres femmes alpinistes de créer une équipe similaire ailleurs en France, accessible aux amatrices de niveau modeste, les « Accordées » se tiennent ouvertes sur leurs réseaux sociaux (à retrouver sur leurs pages Facebook et Instagram) pour les aider et partager leurs conseils.
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