Un marin et une course légendaire, un voilier mythique croupissant dans un port vénézuélien sous contrôle militaire, une traversée épique et un happy end, l’histoire ferait un bon scénario de thriller. C’est pourtant une histoire vraie, celle du navire de Titouan Lamazou retrouvé par un notaire passionné, trente ans après son Tour du monde en solitaire, que raconte en 52 minutes « Écureuil d’Aquitaine II, le récit d’une légende ». Premier documentaire de Tanguy Naux, 18 ans à l’époque de son tournage, il a obtenu le Prix du public au festival de la mer de Bruxelles et vient d’être mis en accès libre sur internet.
En mars 1990, l’Écureuil d’Aquitaine II entrait dans la légende de la course au large en arrivant le premier dans le port des Sables d’Olonne à l’issue d’un tour du monde en solitaire et sans escale. Trente ans plus tard, on le croyait presque perdu. Entre ces deux dates, ce 60 pieds IMOCA aura connu un destin digne d’un roman. C’est cette trajectoire improbable que raconte le documentaire « Écureuil d’Aquitaine II, le récit d’une légende », réalisé par Tanguy Naux, jeune réalisateur signant là son premier long métrage.
D’une durée de 52 minutes, ce film programmé notamment en off du FIFAV l’année dernière, retrace la renaissance du voilier qui avait permis à Titouan Lamazou de remporter le premier Vendée Globe après 109 jours de mer. Mais il raconte surtout une aventure humaine inattendue : celle d’un petit groupe de passionnés décidés à sauver un bateau mythique de l’oubli, malgré les innombrables difficultés qu’ils vont rencontrer.
Le premier film d’un réalisateur de 18 ans
Lorsque Tanguy Naux se lance dans ce projet, il y a trois ans, il a 18 ans et aucune formation en cinéma. Il entame une formation en chef de projet digital quand il entend parler par un copain d’un projet un peu fou : un notaire passionné de voile, Alexandre Treillard, a entrepris depuis quelques années de sauver de l’oubli le bateau de Titouan Lamazou, l’Écureuil d’Aquitaine II. Mais, problème, le voilier est coincé dans un port au Vénézuela dont le régime militaire n’encourage guère le tourisme maritime. Tanguy n’est pas voileux « c’est à peine si j’avais fait quelques ronds dans l’eau avec mon grand-père passionné de navigation », nous raconte-t-il, mais il est convaincu qu’il tient là un bon sujet. Son école l’est moins, en revanche. Elle refuse qu’il en fasse son sujet d’études. Il abandonne donc sa formation pour se consacrer au tournage d’une aventure dont il sortira son premier long métrage. Et son école, il n’y retournera pas. Sans aucune aide, il finance son film (environ 20 000 euros) via des productions plus commerciales qu’il réalise en marge. Pendant des mois le jeune réalisateur va suivre les incroyables péripéties du sauvetage de l’Écureuil d’Aquitaine II, un voilier que tout semblait condamner à l’oubli.
Mis à l’eau en 1989, Écureuil d’Aquitaine II appartient à la première génération des 60 pieds Open, les ancêtres des IMOCA modernes. Dessiné par les architectes Luc Bouvet et Olivier Petit, le monocoque incarne les débuts d’une architecture navale en pleine mutation. À son bord, Titouan Lamazou remporte en 1990 la première édition du Vendée Globe, tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance. Quelques mois plus tard, le marin s’impose également sur la Route du Rhum en catégorie monocoque. Mais la carrière du bateau se poursuit ensuite sous d’autres noms et d’autres propriétaires. Au fil des années, il disparaît progressivement des circuits européens avant de finir immobilisé dans une marina du Venezuela.
Dix pour rendre son âme au légendaire voilier
C’est là que commence la seconde vie du voilier, et le cœur d’un documentaire aussi palpitant qu’un thriller, dont le protagoniste principal est… un notaire des Sables-d’Olonne, Alexandre Treillard. Ce passionné de voile s’est mis en tête de retrouver la trace du bateau mythique de Titouan Lamazou. Pendant près de trois ans, il mène une véritable enquête, multipliant les recherches en ligne, les contacts et les déplacements. Grâce à Google Earth, il finit par localiser le bateau au Venezuela, dans un état préoccupant après des années passées sous le climat tropical. Corrosion, infiltrations, structures fatiguées : la survie même du bateau est incertaine. Treillard organise alors une opération complexe pour le rapatrier. Plusieurs voyages sur place lui sont nécessaires, la logistique est délicate dans un pays confronté à de fortes tensions politiques et économiques. L’armée n’est jamais bien loin, les interdits nombreux et la corruption quasi générale. Pendant des mois il est baladé par les autorités dont dépendent ses autorisations de sortie. Le documentaire suit ces étapes, entre repérages, discussions, doutes et décisions techniques.
Son objectif ? Ramener l’Écureuil d’Aquitaine II en Europe, via la Martinique. Sans déflorer le récit, disons que ce sera tout sauf une partie de plaisir. Aucune galère administrative ne lui sera épargnée. Aucune avarie non plus. Mais Treillard a une fois inébranlable dans son projet. Et sa petite équipe le suit. Une fois récupéré, le voilier entamera un long voyage rocambolesque vers l’Europe. Une première traversée le mènera jusqu’à la Martinique, avant un transfert vers Brest puis la Vendée. Au total, plus d’un an sera nécessaire pour mener à bien l’opération. Arrivé à Port Bourgenay, le bateau sera confié à un chantier de restauration. L’objectif n’est pas de le transformer en machine de course moderne, mais de préserver son architecture originale.
Le 19 avril 2023, Écureuil d’Aquitaine II est remis à l’eau. Quelques mois plus tard, il connaît un moment hautement symbolique : le 10 novembre 2024, il ouvre le chenal des Sables-d’Olonne au départ de la dixième édition du Vendée Globe.
Renommé T-One-One, en référence à son numéro de voile historique, le bateau entame aujourd’hui une nouvelle carrière. Son rôle n’est plus de gagner des courses mais de transmettre une mémoire. Le projet porté par Alexandre Treillard vise à faire du voilier un support pédagogique et patrimonial : participation à des événements nautiques, expositions et actions de médiation autour de l’histoire du Vendée Globe. Et une nouvelle étape se profile déjà. Le bateau doit prendre le départ de la Route du Rhum 2026, barré par le navigateur Sébastien Audigane. Mais ça, c’est une autre histoire.
Photo d'en-tête : Tanguy Naux