« J’ai un peu envie de quitter ce monde laborieux des 8000 » nous a confié Benjamin Védrines, alpiniste au palmarès étourdissant. Et s’il n’a pas pour autant renoncé à d'autres records de vitesse sur les plus hauts sommets du monde, le Haut-Alpin de 32 ans vient de finaliser sa préparation pour un nouveau projet d’ampleur, l’un des plus engagés de sa carrière, l'un des plus techniques aussi : l’ascension du Jannu Est (7468 m), un sommet népalais encore vierge. Cette dimension exploratoire, l’alpiniste l’affectionne particulièrement, tout comme ses compagnons de cordée, Nicolas Jean et Léo Billon. A quelques jours de leur départ, prévu ce vendredi 13 septembre, interview avec Benjamin Védrines autour d’un verre, à Chamonix.
Benjamin Védrines est du genre insatiable. L’alpiniste vient d'ailleurs de fignoler ses préparatifs en vue d’une future expédition. Direction le Népal cette fois-ci… Deux mois seulement après son retour du K2 (8611 m), un sommet sur lequel il a brillé. Non content d’y exploser le record d’ascension (10 heures 59 minutes et 59 secondes), divisant par deux l’ancien temps de Benoît Chamoux (23 heures), il y a signé la première descente en parapente. Pas de quoi le rassasier pour autant. Car le Haut-Alpin a un autre projet en vue : l'ascension du Jannu Est (7468 m). Une expédition en passe de devenir l’une des plus engagées de sa carrière, comme il nous l'explique à l'occasion de l'un de ses passages à Chamonix où il était notamment venu pour partager des instants en montagne avec ses futurs compagnons de cordée, Léo Billon et Nicolas Jean. De quoi « organiser le voyage, afin d’être sereins aussi bien sur la logistique que sur le matériel et l’objectif », dit-il, avant leur départ pour le Jannu, prévu ce vendredi 13 septembre.
Deux mois seulement après ton record de vitesse, tu enchaînes sur le Jannu…
C’était prévu, puisque les deux projets [le K2 et le Jannu, ndlr] sont plannifiés depuis environ un an. J’avais envie de faire deux ascensions totalement différentes. D’une part, une expé très technique. De l’alpinisme authentique, dans le sens de la rusticité, de l’ouverture, de l’exploration et de l’esprit de cordée. Et d’autre part, une expé basée sur la performance physique et mentale pure. En gros, un projet en mode Ferrari vs un projet 4x4. Tout le dilemme était de savoir comment les organiser.
Vu que la réussite du K2 était uniquement liée au temps et à mon état de fraîcheur, et moins à mon expérience, il était bien plus logique pour moi d’y aller avant. Parce que le Jannu, c’est davantage basé sur l’expérience, la connaissance du terrain, la connaissance de soi dans l’exploration. Et l’esprit de cordée – comme on est trois, on va pouvoir s’entraider, notamment. Tandis que sur le K2, j’étais tout seul. C’était donc plus logique de le faire avant.
Et surtout, le K2 se concentrait sur un seul jour. Cette expé était donc moins dégradante pour le corps sur le long terme. Par rapport au Jannu du moins. J’ai des copains qui ont fait ce genre de projet et une fois revenus, ils ont mis deux ans avant de s’en remettre. Même mentalement. Le Jannu, c’est cinq jours d’ascension, ça aurait vraiment impacté le K2 derrière.
Comment as-tu récupéré depuis le K2 ?
C’était court, c’est vrai. Mais j’ai tout de même eu un peu de temps pour me poser. Quand je suis revenu du Pakistan, j’ai eu un parasite, attrapé à Islamabad en mangeant des crudités. Ça m’a mis HS. Et puis, je suis tombé malade. J’ai finalement passé pas mal de temps chez moi. Je n’ai pas de recette miracle pour récupérer. Donc je ne suis pas dans un grand état de fraîcheur. Mais je me sens quand-même d’attaque pour repartir. […] Je m’étais tellement préparé pour le K2, ça ne m’a pas autant impacté que les autres personnes qui étaient avec moi. Seb Montaz par exemple. Comme il était légèrement moins entraîné, il a perdu 11 kilos. Tandis que j’en ai à peine perdu trois, vite repris. Ça fait aussi la différence.
Mentalement, n'est-ce pas difficile de retourner en haute altitude si peu de temps après ?
Ça dépend des projets, c’est vrai. Il y a deux ans, quand j’ai eu le problème au K2 [sommet sur lequel l’alpiniste français avait été victime d’une hypoxie sévère, ndlr], j’ai vraiment mis longtemps à me remettre mentalement dans l’idée de m’engager. Mais là, pour le coup, c’est revenu assez vite. En deux semaines, j’étais de nouveau prêt. Prêt à me remettre sur un projet d’ampleur aussi. Et ça, je ne l’anticipe pas. Parce que tant que tu n’as pas vécu le truc que tu veux vivre, qui est intense, tu ne sais pas vraiment comment ton cerveau va réagir après coup, post-performance.
Après le K2 cette année, je dirais que ça s’est bien passé. Je dirais même que c’est plutôt le secours que l’on a dû gérer post-ascension qui m’a vraiment mis dans le mal. Je serais ressorti encore plus frais si je n’avais pas eu cette histoire-là. Mais quoiqu’il en soit, je me sens plutôt d’attaque. C’est aussi parce que je suis quelqu’un qui tourne assez vite la page. J’ai toujours une vision sur l’après. Par exemple, pour le Jannu, je sais ce que je veux faire après. Donc c’est assez facile de switcher. Vu que tu t’es déjà conditionné à l’avance, préparé à vivre d’autres choses dans l’année, tu passes d’un projet à un autre assez rapidement.
Qu'est-ce qui t'a conduit à choisir le Jannu Est ?
J’étais passé au pied du Jannu en 2017. J’avais à cette époque ouvert un itinéraire sur un sommet satellite de la région, le Pandra (6700 m). J’étais avec mon ami Pierre Labbre, qui est mort [en 2019, ndlr]. On avait eu l’idée [du Jannu, ndlr]. Pierre disait souvent qu’il fallait arrêter de faire des expéditions faciles, qu’il fallait faire des trucs durs, élever le niveau. J’ai toujours pensé à cette phrase. Mais je ne me sentais pas de le faire jusque-là. Mais avec le temps, j’ai gagné en maturité, et surtout en envie. L’idée, c’est de faire honneur à ce collègue, à ses valeurs. Et ça, ça m’attire parce que le Jannu, on ne sait pas trop si on en est capables. Donc c’est challengeant. C’est vierge, très exploratoire. On ne sait pas trop si on va y arriver techniquement. On ne sait pas s’il va y avoir un passage qui va nous empêcher de surmonter les difficultés. Et le sommet est vierge aussi. Tout ça, réuni, ça fait un beau projet !
C’est donc l’expédition la plus engagée de ta carrière ?
Je pense oui. En cordée du moins. Parce qu’en solo, je ne sais pas si je peux vraiment considérer le K2 comme ultra-engagé. Mais au regard de ce que j’ai vécu il y a deux ans… Peut-être.
Comment fais-tu pour trouver des partenaires de cordée suffisamment motivés pour t’accompagner ?
C’est toujours le problème des expéditions ambitieuses et engagées : trouver des personnes qui aient le même esprit de cordée, les mêmes valeurs. Et la même motivation pour le projet. Car ce genre d’aventure, c’est avant tout une question d’intention. Il est tout de même assez rare de réussir à réunir des copains sur un objectif comme ça. On se retrouve souvent à faire ce que l’on appelle des « associations de malfaiteurs ». Ça, c’est quand tu as un projet vraiment ambitieux mais que tu ne trouves personne dans ton cercle proche pour t’y accompagner. Sauf que tu sais qu’il y a peut-être un Slovène ou un Italien qui est motivé, donc tu l’appelles. Et vous y allez tous les deux. Mais ça ne se passe pas toujours très bien. Et puis, ce n’est pas toujours très agréable – même si des fois, ça se passe bien. […] Je trouve ça cool de faire ça avec deux copains, notamment avec Léo avec lequel je n’ai pas pu faire d’expédition jusqu’à maintenant, puisqu’il était au Groupe Militaire du Haute Montagne. Il y est toujours, mais il a maintenant un peu plus de liberté. Il peut aller en montagne avec des copains.
Je leur ai proposé ça [à Nicolas Jean et Léo Billon, ndlr] il y a un an à peu près. Ils ont tout de suite dit oui. Sans trop de doutes. Même si Nicolas Jean a un peu hésité quand-même, parce qu’il a un peu d’appréhension. Il a 26 ans, ce n’est pas la même. Nous, on a 32 ans, on a plus d’expérience. Mais il nous fait confiance. Ça joue aussi.
Vous décollez donc le 13 septembre pour le Népal, quel est votre programme sur place ?
On va arriver à Katmandou. De là, on va aller au camp de base. Ça va nous prendre une petite semaine, le temps de faire les permis etc. Une fois au camp de base, il faut que l’on s’acclimate de manière classique. Je pense que ça ne va pas être évident à gérer en termes de météo, puisque l’on sera en fin de mousson – elle se termine en septembre. On a un sommet à 6800 mètres non loin du camp de base, sur lequel on va passer quelques nuits. Il va déjà falloir y aller, ce qui ne va pas être très évident, à cause de la neige fraîche. C’est pile en face du sommet, ça va nous permettre de repérer la face. Et ensuite classique, un peu de repos. On espère faire le sommet entre le 5 et le 20 octobre. Parce qu’après, il va faire un peu plus froid, il va y avoir du vent. Et ça peut être plus compliqué. Voilà notre planning idéal. On rentrerait fin octobre.
Tu as déjà songé à la suite ? A l’hiver ?
Plus ou moins. J’ai prévu de rester dans les Alpes pour l’hiver. Faire des hivernales comme on a pu en faire avec Léo Billon. J’ai des projets, mais ça va dépendre de la météo. L’idée, c’est de m’améliorer en escalade aussi. Parce que la grimpe, c’est un domaine dans lequel je ne suis pas forcément aussi à l’aise qu'en endurance. J’ai donc décidé, pour compléter un peu mon profil alpinistique et pour mon plaisir aussi, de m’investir en escalade. J’en ai toujours rêvé. Je vais donc passer l’hiver principalement sur Céüse, un lieu que j’affectionne vraiment. En termes d’énergie, ça me fait vraiment du bien d’être là-bas. Je vais aussi aller un peu dans le Verdon, et le Briançonnais aussi. J'ai beaucoup de copains dans le coin, et c’est un lieu qui est bien pour grimper l’hiver et s’entraîner : il y a maintenant une salle d’escalade à l’intérieur, et un mur à l’extérieur, le mur du mondial [qui accueille chaque année une étape de Coupe du monde de difficulté, ndlr].
L’intérêt, sur le long terme, c’est d’essayer de trouver le juste équilibre entre la grimpe et l’endurance. Car l’alpinisme c’est ça. C’est juste savoir marcher et savoir grimper. Ça ne va pas tant chercher plus loin. […] J’ai un peu envie de quitter ce monde laborieux des 8000, juste pour l’année prochaine du moins. J’aimerais aussi faire un peu de big wall. Un mur comme ça, c’est sympa. Parce que tu as vraiment une belle aventure, sans les problèmes de l’altitude, mais avec les problèmes de l’escalade qui m’intéressent. J’ai aussi des projets d’enchaînement de faces dures, dans l’idée de tenir longtemps en endurance. Dans la même idée que Kilian [Jornet, qui vient d’enchaîner, en un temps record, les 82 sommets de plus de 4000 mètres d’altitude des Alpes, Benjamin l'a accompagné sur les 2 derniers sommets, ndlr]. En beaucoup moins long, mais en enchaînant des voies dures en altitude.
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