De Roland Jourdain, on connaît généralement le palmarès : ancien coéquipier d’Eric Tabarly et double vainqueur de la Route du Rhum. Ce que l’on sait peut-être moins, c’est que le navigateur est très actif sur le front de l’innovation écologique. En témoigne son cataraman, We Explore, principalement construit en fibre de lin, avec lequel il a signé une 2e place, dans la catégorie "Rhum Multi", de la fameuse transatlantique fin 2022. En parallèle, le navigateur se bat pour trouver des solutions concrètes à la crise environnementale à travers un fonds de dotation qui se veut un incubateur de projets destinés à sauvegarder l'environnement (dont Under The Pole, Plastic Odyssey et Low-tech Lab). Rencontre.
6 novembre 2022. Au départ de 12e édition de la Route du Rhum, le catamaran We Explore (18,28 mètres), inscrit par la société Kaïros, étonne. Sa particularité ? Il est construit pour moitié en fibre de lin, dont le pont, la plus grande pièce jamais construite avec ce matériau sur un bateau, les coursives et les étraves. C’est la première fois qu’un bateau de cette taille compte autant de biomatériaux. Aux manettes de cette innovation, Roland Jourdain, aka "Bilou", une légende de la voile.
Le champion, ancien coéquipier d’Eric Tabarly en 1985 sur la Withbread, course autour du monde en équipage par étapes, mais aussi double vainqueur de la Route du Rhum (2006 et 2010), n’a qu’une ambition : prouver que la course au large peut se passer des fibres synthétiques issues du pétrole. We Explore, "c’est une plateforme de laboratoire, symbolique du travail d’Explore [fonds de dotation pour les explorations à visées environnementales créé par le navigateur, ndlr] au sens large, porteuse de plusieurs objectifs. Expérimenter, coopérer et sensibiliser le plus grand nombre. L’un ne va pas sans l’autre" nous a expliqué Roland Jourdain dans un long entretien. Un projet loin d’être nouveau puisque l’entreprise dirigée par le voileux, Kaïros, spécialisée dans les biocomposites, avait notamment lancé en 2013 un petit trimaran de 7 mètres en lin, liège et balsa, le Gwalaz, visant à démontrer que les biomatériaux étaient adaptés aux contraintes maritimes.

"Je n’étais plus droit dans mes bottes de continuer la compétition sans m’occuper du reste"
"En 2009, après le Vendée Globe, on a calculé notre bilan carbone. […] On en a retiré un certain nombre d’enseignements. Beaucoup d’envie aussi. Les chiffres c’est très bien, un bilan carbone, c’est super, mais qu’est-ce que l’on pouvait faire concrètement ? Comme je baignais dans le composite depuis très longtemps, l’idée a donc été de mettre mon domaine de compétence en matière de recherche et développement afin de tendre vers un moindre impact environnemental. […] C’est à peu près à la même époque que l’on a commencé à travailler sur les biomatériaux" se souvient Roland.
"À vrai dire, cela faisait déjà plusieurs années que je me posais des questions sur cette passion qui était devenue mon métier. Et franchement, je pensais avoir le métier le plus vertueux du monde. Quand on est sur l’eau, on est poussé par le vent, on consomme relativement peu d’énergie, on n’emporte pas grand-chose. Mais il faut voir tout ce que ça coûtait à terre pour me permettre de naviguer. J’en ai presque eu le vertige, je n’étais plus droit dans mes bottes de continuer la compétition sans m’occuper du reste". D’où le tournant que prend alors Kaïros, son écurie de course fondée en 2007, désormais véritable laboratoire sur les bio-composites. Car le navigateur est convaincu qu’il faut de vrais explorateurs de l’écologie, qui n’aient pas peur d’innover et qui collaborent entre eux.

"Dans la course au large, nous sommes plutôt de plus en plus impactants, en termes de construction surtout. Je prends souvent l’image du gars qui saute à la perche, le dernier centimètre pour aller un peu plus haut demande une énergie phénoménale, une énergie humaine dans ce cas. Concernant la voile, pour faire accélérer les bateaux, tout ce qui est calculé et construit, est plus impactant qu’avant, deux fois plus que douze ans en arrière. […] Avec l’utilisation des biomatériaux par exemple, on va arriver à alléger la facture mais si on ne change pas nos usages et nos comportements à côté, c’est un coup d’épée dans l’eau. Il faut faire une remise à plat de beaucoup de choses, gratter dans tous les coins pour voir comment on peut moins impacter. Faut-il continuer à avoir un circuit de compétitions de course au large qui se déplace autour du monde ? […] Aujourd’hui, il a plus de questions que de réponses. Mais si l’on ne commence pas à s’interroger, on n’arrivera pas trouver les solutions. Et comme dans les autres domaines, il y a beaucoup de langues de bois, de greenwashing ou de fermeture d’oreilles et d’yeux. C’est important de parler - et de s’y mettre surtout".
Le lin, une évidence nécessitant de redéfinir la notion de performance
"Une fois l’évidence que le développement futur devait être moins impactant pour l’environnement en tête, j’ai commencé à creuser du côté des fibres végétales" explique le navigateur. "Avec Kaïros, on a commencé à rassembler un peu tout. Comme des professeurs Nimbus, dans notre coin. De la fibre de banane, de chanvre, de coco et que sais-je encore. Et rapidement la fibre de lin a montré ses qualités techniques, ses caractéristiques mécaniques. De plus, en France, on a le meilleur lin du monde. Ce qui nous permettait donc de travailler sur des circuits courts, puisque le lin pousse en Normandie. […] D’ailleurs, historiquement, des milliers de bateaux ont navigué avec des voiles en lin - et avec des cordages en chanvre. Au vu de nos connaissances des composites d’aujourd’hui, on s’est dit qu’on allait forcément pouvoir faire quelque chose de tout ça".





Roland Jourdain reconnaît toutefois que la fibre de lin n’est pas aussi performante que le carbone, qui équipe la plupart des bateaux de compétition. Un matériau à ce jour bien plus léger et résistant. Mais choisir la fibre de lin, c'est sortir de ce concept d'ultra compétitivité, soutient-t-il. "J’ai toujours navigué sur des bateaux en carbone - d’ailleurs We Explore [le catamaran avec lequel il était sur la Route du Rhum 2022, ndlr] a encore du carbone à bord. [Avec le lin, ndlr], on va effectivement être plus lourds qu’avec du carbone. Mais au-delà de l’aspect technique, on se doit de changer les critères de performance. C’est le message que porte ce bateau. Et cela implique de reprendre du poids par endroits, il faut l’assumer parce que c’est meilleur pour l’environnement".





"Cette période de questionnements [post-Vendée Globe 2009, ndlr] m’a aussi permis de voir qu’il y avait des gens qui étaient dans l’ombre, qui préparaient vraiment le monde de demain" confie le navigateur. "Pas forcément dans le domaine de la compétition de voile. Mais avec des notions d’engagement et de passion égales voire supérieures à ce que l’on faisait [chez Kaïros, ndlr]. […] On sait qu’il va y avoir des grumeaux dans le monde de demain, pourquoi ne pas créer un fonds de dotation pour incuber, accueillir et mettre ces projets-là en avant, en profitant de nos infrastructures mais aussi de l’aura de la course au large, nous sommes-nous alors demandés".
Dans le but de mettre en avant cette "ruche d’explorateurs", le navigateur a co-fondé, avec Sophie Verceletto, en 2013, le fonds de dotation Explore, financé par des mécènes. L’objectif ? Accompagner celles et ceux cherchent des solutions plus vertes pour le monde de demain en mettant à leur disposition des bureaux, des ateliers, des compétences, des contacts dans le but de créer une synergie positive. Depuis plusieurs années, plusieurs projets d’envergure sont suivis de près par les équipes de Roland Jourdain dont Plastic Odyssey, projet qui fournit des solutions de recyclage low-tech, Under The Pole, expéditions mettant l’expertise d’une équipe de plongeurs au service de la science, ou encore Low-tech Lab, bateau laboratoire des low-tech.





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