Qui l'aurait cru? Seuls pendant 80 jours minimum, dans une course autour du monde, les navigateurs du Vendée Globe - dont les premiers viennent d'arriver aux Sables d'Olonne - ne rentrent pas indemnes de cet « Everest des mers », on s'en doute. Bilan : des côtes cassées, un sommeil haché, une fonte musculaire , mais aussi, et c'est nettement plus étonnant, le mal de mer, selon les statistiques soigneusement compilées par Jean-Yves Chauve, médecin officiel du Vendée Globe depuis sa première édition en 1989.
Le tableau est éloquent. Interviewé aujourd'hui par Outside, Jean-Yves Chauve, médecin officiel du Vendée Globe, depuis plus de trente ans "au chevet", des skippers, nous a communiqué un tableau récapitulant les nombreuses affections dont ont souffert les navigateurs lors de l'édition précédente (2017). Partis pour plus de 80 jours de course, vivant dans l'humidité permanente, exposés à de nombreux accidents, ils doivent, seuls, se soigner. Et l'un des maux les plus fréquents s'avère être ... "le mal de mer", comme le détaille le document ci-dessous. Une malédiction qui, visiblement, n'épargne même pas les marins les plus aguerris. Tout au moins au départ de la course, précise le document. Un moindre mal au final, au regard de toutes les calamités plus ou moins sérieuses qu'ont subi la plupart d'entre eux au cours de ce tour du monde en solitaire, comme l'explique le docteur Jean-Yves Chauve.


Quelles pathologies physiques constatez-vous le plus souvent chez les skippers pendant la course ?
Déjà, il faut savoir que sur un plan physique, la course au large a une particularité - je vais être un peu provocateur en disant ça - c’est un sport de sédentaire. Sur le Vendée Globe, la longueur du bateau, c’est 18 mètres. Si vous faites un aller-retour, ça fait à peine plus de 30 mètres. S’il fait mauvais temps, on ne va pas trop sortir dans la journée. Donc finalement, on marche très peu. Deuxième point, avec les mouvements du bateau, la position la plus dangereuse, c’est être debout. C’est là où on peut être le plus facilement déséquilibré. Donc de façon complètement naturelle, et même intuitive, on va plutôt s’asseoir - ou s’allonger - pour simplement éviter de tomber, et éviter la charge nerveuse d’anticiper les mouvements en permanence.
Ça induit une chose importante : une fonte musculaire au niveau des jambes. À force de rester assis, une certaine atrophie peut arriver. Avant qu’ils partent en mer, on mesure leur tour de cuisse par exemple et, au retour, on constate souvent cette fonte musculaire. En prévision, la prévision, les skippers se préparent et font du renforcement musculaire au niveau des jambes - car ils savent qu’ils perdront de la force dans cette partie du corps pendant la course - en sachant qu’il est important de garder un minimum de puissance. S’ils doivent monter en haut du mât, c’est à la force des bras mais aussi des jambes.
La fonte musculaire peut induire des douleurs. Il peut y avoir des maux de dos, des douleurs aux lombaires, liés au manque d’activité physique. Des sciatiques aussi, des pathologies au niveau des genoux. On a pas mal de côtes cassées, je dirais que ça arrive à un skipper sur dix. Le corps est bousculé, et peut percuter des objets saillants. En plus, quand on est debout sur un bateau, les chevilles sont sollicitées en permanence - donc on peut aussi avoir des douleurs à ce niveau-là. Ce dont des choses assez classiques, qui se reproduisent de Vendée Globe en Vendée Globe. Mais elles ont tendance à diminuer, puisque maintenant on prépare mieux physiquement en amont de la course.
Comment les skippers anticipent ça ? Et comment s’entretiennent-ils à bord ?
On favorise beaucoup plus le renforcement musculaire avant le départ. D’ailleurs on a vu une nouveauté sur le bateau d’Isabelle Joschke - elle a eu la très bonne idée d’installer une sorte de vélo pour border les voiles avec les jambes. C’est excellent, comme idée, ça permet de faire travailler les membres inférieurs - d'autant qu'on a beaucoup plus de force dans les jambes que dans les bras.
Certains ont des programmes sportifs et font des étirements. Ils ont tous des coachs pour faire des séances de musculation et garder un équilibre entre le haut et le bas du corps. Car effectivement, c’est surtout le haut du corps qui est sollicité en permanence. Les skippers doivent surtout faire attention aux mouvements à froid. À n’importe quel moment, ils peuvent être amenés à aller manoeuvrer, parfois sans échauffement. Sauf que dans ces moments-là, il faut tout donner dans un laps de temps assez court - et sans échauffement, ça peut induire des claquages, ou d’autres problèmes musculaires importants.
Quand les skippers rentrent aux Sables-d’Olonne, à quel point leur corps est-il abîmé ?
Ce qu’on observe souvent, ce sont des problèmes infectieux et cutanés. Sur ces bateaux, un des problèmes, c’est l’hygiène. On n’a pas de machine à laver pour avoir suffisamment de linge propre pour tenir trois mois. On n’a pas beaucoup d’eau non plus, alors on fait comme on peut. Des skippers racontent qu’ils n’ont pas pris de douche pendant un mois et demi. Ça peut induire des problèmes cutanés, comme des staphylocoques, des infections - ça fait partie des grands classiques.
Par ailleurs, ils vivent pratiquement tout le temps dans des combinaisons étanches, car les bateaux sont extrêmement raides et passent à travers la mer, de l’eau coule en permanence sur le pont. Mais être en combinaison étanche en permanence signifie aussi avoir des manchons étanches serrés aux poignets, pour que l’eau ne rentre pas dedans; on a donc souvent des problèmes de retours veineux. Ça fait comme un garrot aux poignets, et donc on a les doigts boudinés - la peau est alors beaucoup plus sensible, une sorte d’œdème se forme au niveau de la main, et on a des doigts très abîmés. Sans oublier l’humidité et l’eau de mer tout le temps, ce qui est très mauvais pour la peau. Ça met une semaine environ pour se régler.
Ensuite, il peut y avoir un grand nombre de petits ou gros traumatismes physiques en mer. Les skippers sont sur des bateaux qui ont des mouvements d’accélération ou de décélération très brutaux, on peut très vite - si on est fatigué, ou qu’on a un moment de stress - mal anticiper un mouvement du bateau, avoir un réflexe ralenti, rater une prise, être projeté à l’avant du bateau et se faire mal. Il y a souvent un lien entre un traumatisme et un manque de récupération, de sommeil. Au final, les skippers rentrent plus fatigués qu’abîmés.




Justement, les navigateurs sont réputés pour avoir un sommeil haché par siestes intermittentes. Comment gérer ce sommeil ?
Ce qui est intéressant dans la course au large, c’est que c’est l’un des seuls sports où la récupération fait partie de la performance. Quand vous faites un sport en général, vous êtes dans votre performance physique, et puis ensuite vient le repos - même si on compare à l’alpinisme, à la fin de la journée on peut rentrer dormir dans une tente - mais le repos est un élément dissocié de la performance. Là, dans la course au large, la récupération fait partie de la performance car le bateau continue d’avancer pendant que vous dormez, vous êtes toujours dans la compétition.
C’est une spécificité qui demande une gestion précise de son sommeil, et c’est tout un art que doivent cultiver les skippers. Je dis toujours que les navigateurs sont des « dormeurs de haut niveau » pour se reposer suffisamment sans se mettre dans le rouge. Il faut récupérer au milieu du bruit, du stress et du mouvement. Il y a cette pression aussi de se dire qu’on peut foncer dans un autre mec, qu’on ne le verra pas, et pouvoir dormir avec ça sur la conscience. On l’a encore vu aujourd’hui avec Boris Hermann, qui s’est a priori endormi et qui a percuté un bateau de pêche. Si on est trop fatigué, le sommeil l’emporte sur la volonté, et ça peut mener à l’accident.
Normalement, on est sensé dormir 7 heures, avec des phases de plongée vers un sommeil profond - le moment de la récupération physique - puis une remontée vers le réveil avec une phase de rêve, celle de la récupération mentale ; avant de replonger dans une phase de sommeil profond. Chacune de ces phases dure entre une à deux heures.
Les skippers, de façon totalement spontanée, saucissonnent leur sommeil, cycle par cycle, pendant 1h30 quand tout va bien, mais si les conditions de stress sont importantes, ils les réduisent à 20 mn. Au lieu de descendre palier par palier dans leur sommeil, ils zappent la phase de rêve pour privilégier le sommeil profond. En général, un skipper dort 5 heures par jour, avec un sommeil en milieu de nuit, une en fin de nuit, et une sieste en début d’après-midi. Mais ils sont tellement habitués à ce rythme, qu’à leur retour, il leur faut en général minimum trois semaines pour retrouver un sommeil continu normal pendant la nuit. Ça se traduit à l’arrivée par des insomnies, des gros coups de barre dans la journée, ce n'est pas évident de revenir à un sommeil « social », notamment quand on a une vie de famille.
Une fatigue profonde s’installe pendant la course, mais elle est souvent cachée par la motivation. C’est seulement à l’arrivée, une fois que la fête est finie, qu’elle se dévoile complètement. Des skippers m’ont dit qu’il leur avait fallu six mois pour s’en remettre. L’organisme est vraiment poussé à ses limites.





Quels sont les effets de la traversée sur l’alimentation ?
Ça dépend, chacun fait ses choix alimentaires. Certains ne prennent que de la nourriture lyophilisée, pour ne pas emporter sur le bateau le poids de l’eau - à l'aide des désalinisateurs, ils peuvent utiliser l’eau de mer transformée en eau douce. Certes, c’est un gain de temps, mais au niveau digestif, ce n'est pas terrible du tout. La lyophilisation casse les fibres alimentaires, alors ça engendre souvent des problèmes intestinaux. Ça provoque des flatulences, à cause du ralentissement du transit et du manque de fibres. On sait que pour bien digérer, il faut aussi avoir une activité physique - mais comme la leur n’est pas très importante, surtout au niveau de la ceinture intestinale, ça induit des difficultés de transit.
D’autres ne fonctionnent pas comme ça, ils emportent de vrais repas, car ils voient ce moment comme une récompense en mer. Le rôle du repas est assez évocateur de ce qu’on vit sur terre, c’est un moment un peu hors du temps qui rappelle de bons souvenirs et qui aide à tenir le coup aussi. C’est un peu une madeleine de Proust.
Mais tout ça se règle généralement par un steak frite, des pizzas et de la bière à l’arrivée !

D’autres organes peuvent-être touchés ?
Oui, notamment les fonctions cardiaques. L’activité physique a lieu dans de très mauvaises conditions. Imaginez : vous êtes au chaud, dans la couchette, et d’un coup vous devez sortir dans le froid, le pont balayé par les vagues, et récupérer une voile tombée à l’eau. On peut facilement avoir des montées du rythme cardiaque jusqu’à 180 battements par minute. Si on a un coeur pas suffisamment vaillant, ça peut être dangereux. C’est pour ça qu’avant leur départ, on leur fait passer des test d’effort, des échographies pour vérifier leur fonction cardiaque.
Mais il faut garder en tête que ce sont des athlètes. Ils sont préparés pour tenir le coup dans ces conditions. Ce qui est intéressant, c’est que la course au large, c’est pas uniquement un sport qui se juge sur des performances physiques - c’est sûrement le seul qui demande autant d’autonomie sur tous les plans. Il faut être effectivement un bon marin, mais aussi un météorologue, un informaticien, un électronicien, un électricien, un mécanicien, et être son propre entraineur pour décider quand s’entrainer, se reposer, ou manger.
Comment ça se passe, quand ils se blessent à bord ?
J’énumérais la liste des métiers à cumuler quand on est navigateur, mais évidemment, il faut aussi être soigneur. Même si moi je suis là à distance pour les aider en cas de besoin, à gérer un traumatisme ou une blessure, celui qui doit faire le pansement, les points de suture, ou se mettre une attelle, c’est le skipper lui-même. C’est très particulier, personne n’est vraiment là pour les aider sur place.
On peut quand même communiquer par appel, visio, s’envoyer des photos. Ils ont une formation médicale obligatoire, où on leur apprend à utiliser les produits de pharmacie - une pharmacie qui est sensée pouvoir répondre à tous les soucis qu’on peut rencontrer à bord. Mais ils restent mes yeux et mes mains. Dans une première partie, ils m’expliquent ce qu’il se passe, leurs symptômes, ils m’envoient des photos ; puis je leur propose des soins à distance. Dans un contexte de solitude et de stress, ils doivent se préparer psychologiquement à ce qu’il leur arrive un pépin tout en étant à 5000 km du premier médecin, sans paniquer.
Mais il y a des situations très compliquées, par exemple se faire des points de suture dans le dos, ou sur la main droite si on est gaucher… Alors on essaye de trouver des solutions comme on peut, en utilisant des agrafes.

On dit qu’un navigateur qui a fait le Vendée Globe n’est plus le même quand il revient. En tant que médecin, l’avez vous observé chez les skippers ?
Je pense que lorsqu’on participe à une course autour du monde, on remet énormément de choses en question dans sa vie. Il y a une sorte de quête existentielle pendant le voyage, on prend de la distance avec ce qu’il se passe sur terre, on se pose des questions sur le sens de sa vie, de ce qu’on va en faire au retour. C’est comme quand on arrive au sommet de l’Everest - car finalement, le cap Horn c’est un Everest à l’horizontal - une fois qu’on l’a fait, qu’est-ce qu’on fait après ? D’autant plus que le Vendée est un projet qui se construit parfois pendant 10 ans auparavant. Il faut savoir rebondir sur l’« après Vendée ». Pour vivre leur passion, ça leur a souvent aussi demandé beaucoup de sacrifices. Il faut réussir à rééquilibrer tout ça à l’arrivée. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne revient pas totalement indemne d’une telle course. Et tout ne retrouve pas sa place facilement.
C’est peut-être pour ça que certains recommencent l’expérience, en pensant qu’ils ont encore des choses à se prouver à eux-mêmes.

Y a-t-il des conséquences psychologiques douloureuses ?
Non, mais je sais que ça déjà été le cas. Avant, les skippers étaient totalement isolés en pleine mer. Maintenant, avec les applications de messageries instantanées, ils sont en contact permanent avec leurs proches et les équipes. Le Vendée Globe est une course en solitaire, mais ce n’est plus une course en solitude. Ils sont raccrochés à la terre, d’une certaine manière.
Sont-ils touchés par l’anxiété ?
Il y a d’abord du stress au début, qu’on ne réalise qu’une fois qu’on est au large sur le bateau, et que l’on voit l’ampleur du travail à accomplir pour rentrer aux Sables-d’Olonne. Mais ensuite, cette anxiété est balayée dès que l’on est en phase avec le bateau. On crée cette harmonie avec le bateau qui est nécessaire. Il y a une sorte de communication qui se crée avec cet objet - un objet qui devient petit à petit un compagnon. C’est important de trouver ce lien avec le bateau pour s’en faire un ami, le sentir, l’entendre, le comprendre, et finalement être en symbiose avec lui - c’est le seul moyen pour être heureux à bord. Je crois qu’on a de l’anxiété quand le bateau devient un ennemi. Il faut avoir une « relation apaisée », même si ça parait surréaliste de parler d’un objet comme d’une personne. Mais c’est la réalité. Ça les aide aussi à se sentir moins seuls.

Quels sont les moments qui vont ont le plus marqué en tant que médecin du Vendée Globe ?
Je pense à deux épisodes en particulier. L’un était avec Bertrand de Broc, qui s’était recousu lui-même la langue. C’est une anecdote qui met en lumière le fait qu’on peut soigner à distance. À ce niveau-là, j’étais sûrement l’un des premiers à soigner quelqu’un à l’autre bout du monde, en lui faisant faire des gestes très précis - alors qu’il n’y a avait pas de téléphone à bord !
Un autre accident qui m’a beaucoup marqué, celui de Yann Eliès, qui s’est fracturé le fémur, au large de l’Australie. Il y avait eu un quiproquo, au début on pensait à une fracture du tibia, mais finalement c’était bien le fémur. J’étais très, très inquiet - quand il ne répondait pas, j’avais peur qu’il soit dans le coma. Il avait fallu attendre deux jours avant qu’un bateau de la marine australienne ne vienne le chercher.
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