On a beau savoir qu'Instagram ce n'est pas la vie réelle, peu de gens confient leurs désastres de road trip ou comment leur rêve de vanlife s'est évanoui face à la réalité du voyage. Voici l'envers du décor quand tout s'enchaîne mal. À lire avant de partir !
Quelques heures après avoir acheté notre van, un utilitaire Ford E-Series de 1995, pour la modique somme de 2 000 dollars, le voyant de l’ABS s’est allumé sur le tableau de bord. Cette nuit-là, j’ai rêvé que nos freins lâchaient, précipitant ma copine et mon auguste personne au bas d’une falaise. C’était mon tout premier cauchemar lié à notre van, on était au printemps 2017.
La préparation
Ce road trip, on en rêvait depuis notre dernière année d’étude, en 2012. De façon très originale, on avait envie d’explorer les États-Unis à l’ancienne, de renouer avec l’authenticité, de rencontrer des gens, de voir des endroits beaux - mais aussi des moches. Notre fantasme s’inspirait évidemment du #vanlife, cette tendance lifestyle à quatre roues faussement bohème. Pourquoi faire le tour du pays dans une voiture de base en dormant dans des campings ou des hôtels miteux quand on peut faire d’un van pas cher notre nid mobile ?
Il y avait un hic cependant : on ne pouvait absolument pas s’offrir une vraie #vanlife avec option Instagram. Déjà, on n’avait pas les moyens de mettre 10 000 dollars dans un van vintage et presque autant dans son contrôle technique et sa révision. Mais on a aussi eu peur de “l’instagrammisation” de notre projet, et de vivre notre voyage à travers l’objectif de notre portable. Je ne me voyais pas vraiment (et surtout je n’en ai pas les moyens) dans la peau du mec torse nu sur la photo qui explique en légende comment réparer une courroie de distribution avec sa ceinture. Et autant dire que ma copine Rachel n’était pas non plus partante pour s’asseoir à poil en tailleur sur le toit du van pour une série de clichés de levers de soleil. On a donc décidé de bannir les réseaux sociaux de ce road trip et de prendre l’option “clodos du van”, dans la lignée des gens un peu chelous, des vagabonds ou autres groupes de musique indépendants fauchés, en vadrouille sur les routes.
Mais même à un niveau aussi basique, mettre un pied dans la vanlife a été un challenge pour nous… On a réussi à économiser assez pour acheter une épave, que l’on a baptisée P’tite Mère. La première fois que l’on a fait le plein, on a découvert que son réservoir fuitait avec la grâce d’une vieille dame plus vraiment en maîtrise de son périnée. J’ai alors refilé son cas à un mécano pas loin de chez moi, histoire d’avoir la garantie que P’tite Mère n’était pas un piège mortel qui n’attendait que de se refermer sur nous. “Vous allez traverser le pays avec ça ?” a été sa réponse. Mais on ne s’est pas laissé démonter pour si peu. On a lâché nos boulots (journaliste pour moi et dans la post-production pour Rachel) pour de petits jobs plus flexibles et bossé les week-ends et des heures sup pour payer les réparations nécessaires.
Pour pouvoir mettre encore plus d’argent de côté, on a rendu les clés de notre appart new-yorkais et emménagé temporairement chez nos parents à la campagne, qui nous ont aidé à préparer P’tite Mère pour le road trip. J’ai fabriqué un lit en bois avec mon père, des potes nous ont fait des rideaux, une glacière branchable sur batterie nous servirait de frigo. La débrouille quoi. On a économisé assez pour ne pas avoir à bosser pendant quelques mois. On mangerait du riz et des légumes surgelés. La vie serait un peu dure et belle.
Sur la route
Ce fut le voyage d’une vie, 20 000 kilomètres à travers l’Amérique. On a ouvert les portes arrières du van et regardé le soleil se lever sur le Mont Cadillac, dans le Parc national d'Acadia, dans le Maine (le mont Cadillac est connu pour être le premier point des États-Unis à être éclairé par le soleil chaque matin, ndlr), bien au chaud sous notre couette. On a nagé dans le lac Leigh au pied du Grand Teton, conduit sur Going-to-the-Sun Road, la principale route qui traverse le parc national de Glacier dans le Montana. On a arpenté les routes panoramiques avec vue sur les canyons dans l’Utah et scanné le ciel à la recherche d’aliens autour de Roswell, au Nouveau Mexique. On a parfois conduit 10 heures par jour pour pouvoir tout faire, écouté des milliers de nos musiques préférées et discuté de tout et de rien pendant des heures. J’étais amoureux. De ma meuf, du van, de notre voyage. Je m’endormais en deux minutes tous les soirs, vanné, sur notre maigre matelas, les chevilles doucement ventilées par le vent frais qui rentrait par une fenêtre ouverte.
Mais les cauchemars nous ont suivi partout où l’on allait.
Depuis le début, mon stress venait du van en lui-même. Le premier jour, alors qu’on quittait triomphalement Philadelphie pour les Catskills Moutains, au nord de New York, mes yeux étaient rivés sur la jauge de température du moteur. Au fur et à mesure que l’on montait en altitude, l’aiguille progressait vers le haut et mon coeur vers la crise cardiaque. À chaque déplacement d’un millimètre, une nouvelle partie de mon corps se raidissait. Et si le moteur surchauffait et que le van mourrait le premier jour ?
Ça n’a pas été le cas. Mais P’tite Mère était perpétuellement à deux doigts de la fin. Je suis devenue un expert de ses bruits. Quand je ne les reconnaissais pas, mon cœur s’arrêtait. C’était quoi ce nouveau bruit ? Rachel, sentant que je perdais la boule, me montrait calmement qu’il s’agissait juste d’un vieux pickup en train de nous dépasser.
Petit à petit, le cauchemar est devenu réalité. En haut des Rocheuses, dans le Wyoming, le voyant moteur s’est allumé. Puis éteint. Puis rallumé. Et il est resté comme ça. Le moteur s’est mis à ronronner bizarrement. Le jour où on était censés aller à Yellowstone, le son est devenu tellement intense qu’on a dû sortir de notre déni, direction le garage. “Je sais pas que c’est, mais c’est sûr que c’est pas bon”, a pronostiqué le mécano, les mains dans les entrailles de P’tite Mère.
Le problème isolé et réglé, on est finalement repartis. Mais j’étais devenu une boule de stress. Tous les jours, en démarrant, impossible de m’empêcher de me dire : si le van meurt, le voyage est juste foutu. J’avais toujours rêvé de devenir un type bricoleur, mais en dehors de changer une roue, j’étais incapable de réparer quoi que ce soit sur le van. Au premier gros pépin, je serais à la merci des mécaniciens maléfiques des trous perdus d’Amérique.
Je me suis mis à cauchemarder toutes les nuits de drames de la route et catastrophes mécaniques. Pire, j’ai contaminé Rachel, qui s’est mise à rêver qu’on chutait en van d’une falaise…
Les obsessions
Au-delà de la casse, je faisais aussi une fixette sur l’argent - surtout sur la façon dont il s’envolait en fait. La vie en van s’est avérée étrangement coûteuse en ce qui nous concerne, surtout en termes de consommation d’essence. J’avais sous-estimé nos dépenses. Et bosser en route signifiait faire une pause, donc rallonger le voyage, et donc dépenser plus d’argent. On n’avait pas besoin de grand chose pour vivre, mais la liste des choses qu’on pouvait se payer se réduisait de plus en plus vite, me plongeant dans des affres d’angoisse : les bruits du van, l’argent, et tout et n’importe quoi.
Rachel s’était mise à stresser aussi, et on est passé sans s’en rendre compte en mode montagnes russes. Pendant deux jours c’était le paradis, le troisième c’était l’enfer. De simples malentendus devenaient des engueulades démoniaques. Le pire était quand l’un ou l’autre - ou les deux - s’était levé du mauvais pied et jetait un oeil lugubre sur un paysage extraordinaire que l’on était censés admirer ce jour-là… Ça ne nous ressemblait tellement pas qu’on en devenait paranos : qu’est-ce qui nous arrivait ? C’était quoi notre problème ?
Puis un jour, au bout de deux mois et demi de voyage, fauchés et épuisés, on a décidé de rentrer à Philadelphie. On était alors dans l’Arkansas, à un peu moins de 2 000 kilomètres de Philadelphie. Une seconde avant, je fonçais sur l’autoroute, et celle d’après, j’ai senti un choc : le moteur était mort.
Cinq jours plus tard, tout notre argent était parti en fumée, en même temps que nos rêves d’aventure et de découverte de soi. On passait nos nuits dans un hôtel minable, à commander du chinois en regardant de la télé-réalité, nous vautrant dans le confort et la satisfaction immédiate auxquels on voulait tellement échapper à travers ce road-trip. Quand notre van a été réparé, on a décampé, pied enfoncé sur l’accélérateur. On a chanté sur tout le chemin du retour jusqu’à la maison, on a pleuré un peu aussi, et kiffé les merveilles que nous offrait chaque station service sur le chemin, nous disant qu’on terminait ce voyage comme on voulait, comme il fallait.
L’atterrissage a été compliqué. Les routes plates de Pennsylvanie m’ont retourné le bide : je me disais que j’allais devoir vivre au moins 5 mois avec mes parents avant de retrouver une santé financière acceptable. Mais j’étais prêt à serrer les dents. Je voulais rentrer à la maison.
Le bilan
Sur la route, on s’est souvent retrouvés à dormir sur des parkings Walmart. Avant le voyage, j’avais une vision presque romantique du truc : on allait rencontrer des gens différents, des gens qui tentaient la vraie aventure, un peu comme nous… Ça n’est jamais arrivé. Personne ne vient vous voir sur un parking Walmart : les gens sont épuisés, les voitures pleines de sacs plastiques remplis d’habits, et les vitres sont recouvertes de condensation produite par ceux qui dorment à l’intérieur. Un coup d’œil suffit à se rendre compte que, même lorsque l’on se sent au fond du trou, on est largement chanceux. Un petit déséquilibre psychique, un licenciement, un décès tragique qui rompt le filet de sauvetage familial, et on pourrait être sur ce parking dans des circonstances totalement différentes, en train de se battre pour survivre, vivant la #vanlife, juste parce qu’on ne peut pas en sortir.
Les chercheurs ont établi que la vie en itinérance fait des ravages. Les SDF n’ont pas tous des problèmes mentaux en amont : c’est simplement plus compliqué de rester sain sans stabilité, quand les soucis peuvent venir de partout et n’importe quand.
Cette réalité a tendance à être oubliée, ignorée ou cachée par la génération #vanlife. La version présentée sur Instagram suggère que ce mode de vie n’est que joie. Envie de vivre ton rêve de nomadisme ? Fais-le dans ton van, caressé par le soleil et baigné de vues incroyables. Oublions que les stars d’Instagram ont transformé leurs vies en un business pour s’assurer une stabilité financière, échappant ainsi à l’incertitude, celle qui rend la #vanlife aussi attrayante et difficile à la fois. Leurs followers ne voient que du bonheur brut. L’anxiété induite par l’itinérance n’est pas vendeuse.
Ce que j’en ai tiré
C’était un shoot énorme d’aventure et un tremblement de terre. Ça a déstabilisé ma vie, j’ai découvert que je ne connaissais pas grand chose en matière de risques, de privilèges, de bonheur, d’échec et même sur ma propre santé mentale. Quand tout a été fini, j’ai pu voir ce qui avait été pulvérisé et ce qui ne l’était pas. Voilà ce que la vanlife m’a apporté.
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