Avec ses modestes dotations, la plus prestigieuse des courses de sa catégorie se prive-t-elle des meilleurs runners ?
La crème de la crème des coureurs s’est retrouvée cette année encore à Chamonix pour relever le défi de l’UTMB. Temps fort d’une semaine sponsorisée par les meilleurs déodorants du monde, la petite balade détente de 171 km autour du massif réunit 2 300 promeneurs. Des sportifs de haut niveau venus y tester leur résistance physique et émotionnelle (et un peu gastro intestinale, aussi).
Selon sa description officielle, l’UTMB n’est ni plus ni moins que le "sommet mondial du trail" – le Davos des fanatiques de l’endurance. Loin de nous l’idée de les contredire : les courses durent toute la semaine et rassemblent un total de 10 000 participants venus de 100 pays. Sur place, impossible de résister à l’ultra-fièvre des sportifs. Le frisson et l’euphorie fébrile qui règnent avant le top départ sont contagieuses et donnent envie de se joindre à ces hommes et femmes pourtant partis pour en baver pendant 30 heures.
Un chèque de 2000 euros
On ne s’étonnera donc pas que les organisateurs fassent tout pour protéger cette ambiance hors du commun, même si certains choix paraissent aujourd’hui incongrus pour un événement de cette taille. La victoire donne ainsi droit à un chèque de 2 000 euros. Pas une broutille, certes, mais pas non plus de quoi s’évanouir alors que la course est surnommée le "Superbowl du trail" outre-Atlantique. À titre d’exemple, le prix est de 135 000 euros pour le marathon de Boston. Le système de prime est, explique l’organisateur sur son site, l’expression de la "reconnaissance d’un cercle vertueux entre les athlètes et l’événement, un échange de visibilité." (Pour quiconque a travaillé dans l’univers un poil tendu du journalisme free-lance, cette phrase raisonne comme la fameuse – et douteuse – promesse d’une rétribution sous forme d’"exposition". N’est-ce pas quelque chose qui peut être fatal, ça, l’exposition ?)
Ce tout nouveau système de (faibles) primes n’a pas fait grand bruit, mais il a notamment essuyé les critiques de Mark Agnew dans un article du South China Morning Post. Le journaliste y prend à partie Michel Poletti, cofondateur de l’UTMB, qui s’est exprimé contre une professionnalisation du trail et en faveur du sport amateur.
"Athlètes amateurs", plutôt, a retorqué Mark Agnew. "Car l’UTMB relève bien d’un sport et qu’eux, les organisateurs, se remplissent les poches. Pas seulement sur place, mais en vendant grassement leur marque à d’autres en Chine ou à Oman."
Risque de dopage?
On peut comprendre ce léger agacement : il est en effet étrange qu’une marque à succès et en passe de devenir une franchise évoque le potentiel corruptif de l’argent sur les sportifs. En revanche, parler d’avarice de la part de l’UTMB, peut-être pas. Michel et Catherine Poletti sont très certainement attachés aux valeurs du sport amateur : Michel Poletti a justifié sa position par le risque de dopage intimement liée à la présence de gros sous. Rappelons cependant que l’idéal amateur n’est pas à la portée de toutes les bourses.
Dans une interview donnée en 2018 à Trail Runner, Michel Poletti explique que "tout serait bousculé" si l’ultra devenait un sport professionnel, avec des élites "touchant des millions d’euros".
"Je suis convaincu que si l’argent afflue dans notre milieu, il ne sera plus peuplé par les mêmes personnes, poursuit-il. Pas sûr que des profils comme Jim [Walmsley] ou Tim [Tollefson seraient de la partie. Je voudrais qu’ils vivent heureux, qu’ils aient suffisamment d’argent pour être bien. Mais je veux tout autant que l’esprit du trail reste ce qu’il est aujourd’hui."
Aucun Kenyan ni Ethiopien
Une remarque singulière qui soulève tout naturellement la question du genre d’athlète qu’on "aurait" si les ultras étaient en mesure de proposer des dotations élevées (en cas de victoire ou d’apparition), comme dans les courses traditionnelles. (Pour être clair, on ne peut pas dire que les ultras actuels arrosent leurs champions. Le plus gros lot est aujourd’hui celui du Run Rabbit Run dans le Colorado, avec un cash prize de 11 300 €). Les paroles de Poletti font résonner les mots d’une chronique du coureur et auteur Adharanand Finn parue dans le Guardian en 2018 : "J’ai regardé l’UTMB et j’ai été frappé par une chose que tous semblaient ignorer : sur la ligne de départ, je n’ai vu que des peaux blanches. Si ces runners sont les plus endurants de la planète, alors où sont les Kenyans ?"
Vrai. On le voit vite en consultant les listes des diverses courses de l’UTMB cette année : à leur tête, point de noms kenyans ou éthiopiens. Une absence suspecte étant donné que ces deux nations dominent la course de fond traditionnelle, et de loin. Adharanand Finn l’explique par le manque d’attrait financier. Les promesses de récompenses plus élevées inciteraient l’élite (cette fois-ci) des coureurs à se lancer en plus grand nombre. S’il est vrai que gagner l’UTMB ou la Western States (dans laquelle le vainqueur rentre chez lui les mains vides) peut donner à un athlète suffisamment de "visibilité" pour lui permettre de décrocher un sponsor, on ne sait finalement pas exactement de quoi on parle avec ce mot fourre-tout. C’est ce qu’admet indirectement Catherine Poletti dans l’interview donnée à Trail Runner : la "valeur" d’un athlète pour les sponsors dépend bien moins de ses performances que d’autres facteurs.
Le rôle des sponsors
"D’un pays à l’autre, les marques ne soutiennent pas les athlètes de la même manière. Un coureur européen sera par exemple toujours mieux loti qu’un américain", estime-t-elle. Le contenu des contrats de sponsor étant un secret très bien gardé, difficile se faire une opinion. Nul doute toutefois que la présence sur les médias sociaux et l’image publique d’un athlète pèsent lourd dans la balance lorsqu’une entreprise doit prendre sa décision. Dans un sport où l’on ne fait pas fortune, le sponsor reste un impératif pour qui veut pouvoir s’entraîner à temps plein, à moins d’avoir une autre source de revenus : ce sont des "amateurs". Cette discipline a priori sans chichis où tout le monde se tapisse les mollets de boue est, de ce point de vue, profondément élitiste.
Alors quoi ? On peut citer un large panel de sports professionnels – en montagne notamment – élitistes par nature (pour des questions géographiques et de coûts de l’équipement). Si personne ne sera choqué de l’absence du Kenya sur les pistes de ski, le manque de coureurs d’Afrique de l’Est sur les lignes de départ des ultras est bien plus difficile à ignorer. Mais in fine, l’ultrarunning et la course à pied sont deux sports très différents, et bien malin qui pourrait prédire une domination kenyane ou éthiopienne si les rois du marathon se mettaient pour de bon au trail.
À vrai dire, il n’y aurait qu’une manière de le savoir…
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