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Gardien refuge Charpoua
  • Aventure

« Un métier de rêve » ? Quatre gardiens de refuge racontent l’envers du décor

  • 8 avril 2026
  • 15 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

Qui n’a jamais rêvé de passer un été en montagne, dans un refuge isolé, loin du bruit et du monde ? L’image est tenace : un chalet perché, quelques randonneurs de passage, du temps pour contempler les sommets. Mais la réalité est toute autre. Derrière ce fantasme à la Jack London se cache un métier exigeant, saisonnier, où les journées peuvent dépasser les 14 heures, et où la vie personnelle est réduite à néant pendant les périodes d’affluence. Si la profession se structure et attire de plus en plus de candidats, quatre gardiens et gardiennes racontent leur quotidien et déconstruisent, au passage, quelques idées reçues.

En France, on compte environ 300 refuges selon les définitions, dont 120 gérés par la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM). Derrière ce terme se cachent des refuges de moyenne montagne, dits « de randonnée » car accessibles à pied, et des refuges de haute montagne, nécessitant généralement des techniques et du matériel d’alpinisme pour y accéder. Si les publics diffèrent, le fonctionnement, lui, reste globalement le même. Pour comprendre ce métier, quatre gardiens et gardiennes, aux profils et terrains divers, nous ont livré leurs témoignages. Et qu’ils soient seuls ou à la tête d’équipes importantes, en haute montagne ou sur des itinéraires plus accessibles, tous partagent une même réalité : celle d’un métier bien plus exigeant que son image.

Refuge des Conscrits
Christine, refuge des Conscrits. (Marlène Koubi / FFCAM)

Christine, 60 ans, entame sa 20e saison au refuge des Conscrits, dans le massif du Mont-Blanc. Perché à 2 614 mètres d’altitude, difficile d’accès, ce refuge de 90 places accueille principalement des alpinistes. Avec quarante ans d’expérience, elle incarne une génération de gardiens aguerris, à la tête aujourd’hui d’une équipe de cinq à six personnes en été, épaulée par un aide-gardien en hiver.

À l’opposé en termes d’organisation, Sandrine garde seule le refuge du Promontoire, dans les Écrins, accroché sur l’arête du Promontoire de la Meije, à 3 092 mètres d’altitude. Accessible uniquement après plusieurs heures d’effort, six à la montée, quatre à la descente en ski, ce refuge de 32 places compte parmi les plus isolés du massif. Attirée par la saisonnalité et l'envie de « travailler comme j’ai envie, en montagne », Sandrine a commencé le métier dès ses 16 ans, avant de s’installer définitivement au Promontoire comme gardienne en 2019, alternant avec son activité de pisteuse l’hiver.

Refuge du glacier blanc
Nicolas, refuge du glacier blanc. (Thibault Blais / FFCAM)

Dans un registre plus fréquenté, Nicolas, 47 ans, partage son année entre le monitorat de ski l’hiver et le gardiennage du refuge du Glacier Blanc l’été. Situé à 2 542 mètres, au cœur du massif des Écrins, il compte 131 couchages, c'est l’un des plus grands du réseau FFCAM. Arrivé presque par hasard à 21 ans pour une saison d’aide-gardien, il n’a jamais quitté le milieu. Après plusieurs années au refuge du Pelvoux, de 2004 à 2013, il déménage au Glacier Blanc et dirige aujourd’hui une équipe de cinq à six personnes dans cet établissement à fort passage.

Enfin, Vivien, 44 ans, incarne le profil de la reconversion. Ancien professeur d’EPS, passé par le bâtiment et l’animation, il découvre le métier en 2007 dans les Pyrénées, comme aide-gardien. Après plusieurs saisons dans différents établissements et l’obtention du diplôme dédié, il prend la tête du refuge de la Brèche de Roland, à 2 565 mètres d’altitude. Un site emblématique de 70 places, au-dessus de Gavarnie, qu’il gère aujourd’hui avec une équipe de quatre à cinq personnes.

Refuge du glacier blanc
Refuge du glacier blanc. (Thibault Blais / FFCAM)

Les idées reçues sur ce métier passion

Un métier de solitaire ? Au contraire, un métier où il faut aimer le monde

« La plus grande idée reçue, c’est le gardien seul au milieu de la montagne. En réalité, c’est une vie collective permanente », explique Niels Martin, directeur adjoint à la communication et au développement territorial à la FFCAM. Un constat partagé par tous les gardiens rencontrés. Christine, qui entame sa 20e saison en haute montagne, en a vu passer des candidats : « Quand on me dit qu’on veut travailler en refuge parce qu’on aime la solitude… ce n’est pas pour ça qu’on est là. Pour bosser en refuge, avant même d’aimer la montagne, il faut aimer les gens. »

D'autant plus que les espaces privés sont réduits au strict minimum. « Ce n’est pas un appartement », résume Niels Martin. Au refuge du Promontoire, Sandrine vit dans une pièce de 4 m² : « Dedans, il y a tout : mes affaires, la nourriture… parce que je n’ai pas de stockage. Et la cuisine doit faire 3 m². » Sans douche ni machine à laver, elle passe ses journées au contact des autres. « Ce qui est le plus compliqué, c'est de voir passer tout le temps du monde », dit-elle.

Paradoxalement, cette vie collective n’empêche pas des phases d’isolement parfois brutales, surtout en hiver. Quand la météo se dégrade et que les accès se ferment, il arrive de ne voir personne au refuge pendant plusieurs jours. Christine, au matin de notre appel, a reçu un paquet de neige la veille : « Je sais très bien qu’on n’aura pas de clients pendant plusieurs jours… Il faut être prêt à supporter l’isolement. » Une solitude choisie mais pas toujours voulue, plus dure à vivre encore chez Sandrine, pour qui la fermeture du refuge voisin de la Pilatte a été difficile : « C’était bien d’avoir des voisins… »

Une vie paisible ? Un quotidien rythmé, qui ne s'arrête jamais

« Tout le monde pense qu’on regarde les pâquerettes et qu’on a du temps libre. Mais pour être gardien, il faut aimer les gens et surtout travailler dur », résume Sandrine. Contrairement à l’image d’une vie tournée vers la montagne, les gardiens ont très peu de temps pour profiter de l'espace pour eux-mêmes, car un refuge, ça tourne du matin au soir. 

Les journées s’étirent sur 12 à 14 heures, souvent dès le milieu de la nuit. Les gardiens en haute montagne se lèvent vers 2 h 30 ou 3 heures du matin, pour réveiller et préparer le petit-déjeuner des alpinistes. Christine, qui s’est longtemps levée chaque nuit pour servir les petits déjeunes, a depuis peu opté pour un buffet anticipé : « Comme ça, tout le monde est content, et chacun déjeune à l’heure qu’il veut. »

Mais la « vraie » journée commence dès 6 heures, quand s’enchaînent ménage, préparation des repas, accueil des premiers arrivants à midi, gestion des réservations, service du soir, vaisselle… le tout sans interruption. Dans les grands refuges, la cadence s’intensifie encore : « On est constamment sollicités. Pour un café, une info, un point météo… on n’a jamais deux minutes à nous », confirme Nicolas, dont le téléphone sonne à deux reprises pendant l’interview. Lorsque la météo est clémente en plein été, le rythme devient soutenu plusieurs semaines d’affilée. Le plus dur ? « Tenir le rythme, tout en restant attentif, motivé et aimable. » Finalement, « Je fais largement plus d’heures en six mois qu’un salarié classique sur 35 heures avec 5 semaines de congé dans l'année », constate Christine.

Au-delà des tâches matérielles, l'accueil occupe une place essentielle dans le quotidien des gardiens. « Ça ne se résume pas à attribuer un lit et annoncer l’heure du repas. On discute avec les gens, de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils prévoient le lendemain en fonction des conditions du moment, on s'assure qu'ils ont conscience de dans quoi ils s'engagent ». Et lorsque les clients repartent au petit matin, la vigilance reste de mise: au refuge du Promontoire, il n'y pas de réseau téléphonique, et Sandrine suit aux jumelles une cordée partie le matin, afin de s’assurer de sa progression et vérifier qu’elle atteindra bien le refuge suivant. Une responsabilité discrète, mais essentielle.

Un travail simple ? Un rôle aux mille facettes

À cette cadence s’ajoute une autre réalité : la polyvalence. Être gardien, c’est être à la fois cuisinier, hôtelier, logisticien et bricoleur. « Il faut savoir se débrouiller, faire de la plomberie, de l'électricité, de la menuiserie… être ingénieux, et trouver des solutions quand quelque chose ne fonctionne pas », explique Christine. Dans ces bâtiments isolés, l’aide extérieure est rare, voire inexistante.

Et cette autonomie s’accompagne d’une forte charge mentale. « Tant qu’on n'a pas été gardien, c'est vraiment impossible de s'imaginer le travail », insiste Sandrine. Ancienne aide-gardienne, pour elle, la différence est nette : « Quand on est chef du bateau, on a tout sur les épaules. On doit penser à tout en permanence. Et s'il y a un problème, on ne peut pas se retourner vers quelqu’un d’autre. » Même constat pour Vivien : « En tant qu’aide-gardien, on n’a pas cette responsabilité. Le gardien, lui, a toujours un coup d'avance. Il pense déjà à demain. »

Enfin, certaines contraintes, moins visibles, pèsent au quotidien. L’eau, par exemple, peut manquer en début de saison dans les refuges d’altitude, tant que le dégel n’est pas suffisant. Une réalité difficile à concevoir pour celles et ceux qui ont l’habitude d’ouvrir le robinet et y voir l’eau couler. Les ravitaillements, souvent assurés par hélicoptère, imposent aussi une organisation millimétrée et limitent les ressources disponibles.

Refuge autour de la Meije
(Arthur Delicque / FFCAM)

Une formation qui ne s’improvise pas

Face à ces exigences, le métier s’est profondément professionnalisé. Longtemps appris sur le terrain, souvent par des habitants des vallées ou des aspirants guides, il s’est progressivement ouvert à une diversité de profiles. « À la fin des années 90, on s’est rendu compte que c’était un vrai métier… au même titre que guide de haute montagne ou accompagnateur, mais qu’il n’était pas reconnu comme tel. Personne n’était capable de dire précisément ce qu’était un gardien de refuge », retrace Philippe Godard, responsable du Diplôme Universitaire de gardien de refuge de montagne.

C’est de ce constat qu’est née, en 2004, une formation dédiée, devenue en 2025 une licence professionnelle. Construite avec les principaux acteurs du secteur (gardiens, FFCAM, parcs nationaux), elle a posé les bases d’un référentiel métier et couvre l’ensemble des compétences nécessaires à cette profession à la croisée du tourisme, de la montagne et du service public.

Car aujourd’hui, le gardien n’est plus seulement celui qui ouvre la porte et sert la soupe : il est avant tout un chef d’entreprise. « Il gère sa comptabilité, son équipe, son activité… et ça, c’est encore très mal compris par certains candidats, qui arrivent avec une vision idyllique du refuge perdu dans une vallée », insiste Philippe Godard. La formation est donc largement tournée vers la gestion et l'entreprenariat, avec toutes les spécificités du milieu montagnard et d’une clientèle de pleine nature. « On est pas là pour leur apprendre les bases de l’accueil », précise-t-il.

Cette dimension entrepreneuriale se traduit notamment en refuge par une part administrative croissante. « Quand j’ai commencé il y a 20 ans, j'en faisais peut-être une heure par semaine. Aujourd’hui, c’est au minimum une heure par jour, sinon c’est la catastrophe », constate Christine. Une réalité qui varie selon la taille du refuge : dans une structure plus petite comme le Promontoire, où Sandrine travaille seule, cette charge reste plus limitée.

La formation s’organise désormais en deux temps : un semestre dans les Pyrénées, centré sur les apports théoriques et les premières mises en pratique, puis un second dans le Vercors, largement tourné vers le terrain. À cela s’ajoutent plusieurs périodes de stage, en refuge ou en structure d’accueil, pour confronter les étudiants à la réalité du métier. « Ce qu’on veut, c’est qu’ils voient tout : la restauration, les plannings, les problèmes clients… mais aussi aller vider les toilettes sèches », résume Philippe Godard.

Au-delà de la formation, tous insistent sur un point : avant de s'y consacrer, il faut tester le métier. « Faire une saison, c’est indispensable pour voir si ça te plaît vraiment », souligne Niels Martin. Les stages jouent d’ailleurs un rôle de révélateur. « Certains sont comme des poissons dans l’eau… et d’autres découvrent l’isolement, les conditions météo, l’absence de clients pendant plusieurs jours, et se rendent compte que ce n’est pas fait pour eux », poursuit Philippe Godard.

Si passer par la formation n’est pas obligatoire pour devenir gardien, elle tend à s’imposer. « Certains propriétaires, comme des sections du CAF ou des parcs nationaux, exigent désormais que les candidats soient titulaires du diplôme, parce qu’ils savent qu’il garantit des compétences solides », explique-t-il. Du côté de la FFCAM, la tendance est claire : « Sauf exception, on recrute des gardiens formés, soit par la formation, soit par validation des acquis, confirme Niels Martin. Les propriétaires ne veulent pas confier un refuge à quelqu’un qui ne maîtrise pas l’ensemble des éléments du métier. » 

Chaque année, environ 150 candidats postulent pour une vingtaine de places. Une sélection exigeante, qui permet aussi d’écarter une partie des candidatures les plus fantasmées. « Beaucoup se disent : “c’est génial, je vais aller à la montagne”. Mais ça ne suffit pas », rappelle Philippe Godard.

Refuge les Conscrits
Refuge des Conscrits. (Marlène Koubi / FFCAM)

Comment y accéder ?

Au-delà de la formation, le principal obstacle reste l’accès au métier. Les refuges sont peu nombreux et le turnover limité : seuls quelques postes se libèrent chaque année. « Les gens qui deviennent gardiens sont souvent sûrs de leur choix, donc ils restent », résume Niels Martin. Le parcours passe alors souvent par une progression : débuter sur un petit refuge, avant d’évoluer vers des structures plus importantes. C’est le cas de Christine, qui a commencé à 21 ans dans un petit refuge de l’Oisans avant de reprendre celui des Conscrits, bien plus grand. « Ce n’est pas le même métier », explique-t-elle. « Sur les gros refuges, on gère une équipe, beaucoup de passages, un chiffre d’affaires important… on est vraiment chef d’entreprise. » Ces transitions demandent pourtant du temps et de l’engagement. « Changer de refuge, c’est un déménagement complet », rappelle Sandrine.

Les offres de gardiennage sont publiées, notamment sur le portail de la FFCAM, et attirent généralement entre deux et une dizaine de candidats selon les refuges. En moyenne, quatre à cinq recrutements ont lieu chaque année. Bien que la formation accueille des profils jusqu’à 55 ans, il n’existe pas de limite d’âge stricte pour exercer le métier. Tout dépend surtout de la condition physique, indispensable pour évoluer en altitude, assurer des portages ou accéder à des refuges parfois très isolés. Aucune condition de nationalité n’est requise, les candidatures étant ouvertes à tous. Plusieurs Espagnols ou Italiens, par exemple, exercent d’ailleurs sur des refuges situés le long des frontières, même si la maîtrise du français reste généralement nécessaire. Le métier peut également s’exercer en couple, voire en famille — une organisation de plus en plus fréquente, avec des formes de double gardiennage sur certains refuges, comme c'est le cas au refuge du Plan du Lac, en Vanoise, gardé par Juliette et Guilhem. Le métier est aussi ouvert aux retraités, il ne sera juste pas toujours possible de cumuler pleinement activité et perception d’une pension.

Les candidats doivent présenter un projet solide, à la fois sur le plan humain et économique. À savoir ce qu'il imagine comme projet de développement et de fonctionnement pour le refuge, son organisation, et un budget prévisionnel. Et pour cause : le gardien est un travailleur indépendant, et non un salarié, et lié au propriétaire par un contrat de mandat d'intérêt commun. Concrètement, ce contrat encadre la gestion du refuge : le gardien exploite le site pour le compte du propriétaire, qui reste responsable du bâtiment, mais il organise librement son activité et se rémunère principalement sur la restauration et les ventes annexes, tandis que tout ou partie des nuitées est reversé au propriétaire selon les modalités fixées. Le gardien prend en charge les salaires de l’équipe et autres coûts importants, notamment liés aux ravitaillements par hélicoptère. Entre transport des marchandises, énergie ou carburant, les coûts des repas, entre 25 et 30 euros, peuvent parfois sembler cher aux visiteurs, mais sont pleinement justifiés lorsqu'on comprend tous les frais cachés. « C’est un problème d’éducation », estime Vivien. « Pourquoi ce serait moins cher qu’en bas ? » interroge-t-il. « Il y a des frais qu’on n’a pas ailleurs. »

Les contrats de gardiennage sont très variables et dépendent du type de propriétaire — collectivités, parcs ou encore FFCAM. En moyenne, ils s’étendent sur environ trois ans, mais les écarts sont importants : certains ne couvrent qu’une seule saison, notamment dans les gîtes, tandis que d’autres peuvent aller jusqu’à six ans, en particulier dans les parcs nationaux. À l’inverse, les contrats passés avec la Fédération française des clubs alpins et de montagne sont généralement conclus pour une durée indéterminée : ils prennent fin lorsque le gardien décide lui-même de quitter le refuge.

Côté rémunération, le revenu du gardien dépend directement de l’activité du refuge, qui varie donc en fonction de sa taille, de sa fréquentation et de son emplacement. Certains établissements, bien situés et très fréquentés, permettent de dégager un chiffre d’affaires suffisant pour vivre à l’année, avec une saison qui s’étire souvent de fin mai à début octobre. D’autres, plus modestes ou isolés, peuvent en tirer un petit salaire, et nécessitent parfois de compléter avec une activité hors saison. En moyenne, les gardiens estiment leur revenu autour de 2 000 euros mensuels sur la saison (une moyenne qui masque toutefois de fortes disparités, à la hauteur de la diversité des refuges).

Derrière l’image idyllique du refuge, c’est donc aussi une réalité économique exigeante, où le gardien doit trouver l’équilibre entre viabilité financière et qualité d’accueil, en adaptant son statut aux contraintes imposées par le lieu et son propriétaire.

Refuge autour de la Meije
(Arthur Delicque / FFCAM)

Une profession qui évolue au rythme de la montagne

En quarante ans de carrière, Christine a vu le métier se transformer en profondeur. D’un côté, l’arrivée de nouvelles clientèles, notamment après le Covid. De l’autre, c’est la montagne elle-même qui change.

« Le profil type des années 90, celui du gardien solitaire et un peu bourru, n’existe plus. Aujourd’hui, on doit savoir faire tourner une entreprise, gérer une restauration, et sensibiliser au milieu. »

Le changement le plus marquant reste sans doute celui de l’environnement. Le réchauffement climatique impacte directement les refuges, en particulier en haute montagne. Une étude menée sur 45 refuges dans les massifs du Valais, des Écrins et du Mont-Blanc montre que les trois quarts d’entre eux sont touchés par plusieurs effets simultanés : accès plus difficiles, itinéraires dégradés, bâtiments fragilisés, raréfaction de l’eau, ou encore modification des conditions de pratiques en montagne. Des transformations que Christine a pu constater de ses propres yeux, et ce « de façon spectaculaire ». Forcément, ça impacte autant les gardiens que les pratiquants.

Face à ces bouleversements, le rôle du gardien s’élargit. Il ne s’agit plus seulement d’accueillir, mais aussi de transmettre les codes et les réalités du terrain à des publics parfois novices et moins familiers des codes de la montagne ou de la pratique d’activités en pleine nature. « On a besoin de gens qui soient de véritables médiateurs de la montagne », insiste Niels Martin. Comprendre le milieu, ses risques, ses contraintes, et être capable de les expliquer fait désormais partie intégrante du métier — une dimension d’ailleurs intégrée dans la formation, avec des modules sur l’environnement, la faune, la flore ou encore les enjeux écologiques.

Cette évolution se ressent aussi dans la relation avec les clients. « Depuis le Covid, il y a des gens qui ne comprennent pas toujours l’esprit du refuge, qui sont surpris par la rusticité : pas de douche, pas de Wi-Fi, il faut redescendre ses déchets… », observent Vivien et Nicolas. Une approche parfois plus consumériste, qui demande aux gardiens de poser un cadre clair.

Parallèlement, l’accueil s’est professionnalisé. « L’évolution s’est faite en même temps que les attentes des visiteurs », analyse Christine. Il y a quarante ans, les standards étaient bien différents : « Ce n’était pas choquant de servir une plâtrée de coquillettes avec un peu de sauce tomate, et d’entasser 80 personnes dans un refuge de 30 places. Maintenant, on ne fait plus ça. On n’empile plus les gens dans les dortoirs, on ne dort plus sur les tables » souligne-t-elle. Les refuges restent des lieux atypiques, mais ils cherchent désormais à concilier authenticité et exigences contemporaines, en termes de confort, de sécurité et de qualité d’accueil. « Je ne ressens pas plus de pression qu’il y a vingt ans, mais je suis sans doute plus exigeante envers moi-même », conclut Christine.

Les meilleurs souvenirs des gardiens

Malgré la rudesse du métier, tous évoquent une forme de bien-être difficile à décrire.

Pour Christine, au refuge des Conscrits : « Parfois, je suis seule au refuge au pringtemps, il a fait mauvais et au matin, la tempête s'est arrêtée. Il fait beau, tout est blanc, immaculé. Je suis toute seule dans la montagne, il n'y a pas une trace… Ce sont des moments de grande plénitude. Et puis il y a les journées vraiment enthousiasmantes, où le refuge est plein, et il y a beaucoup de travail. Quand je vois que ça tourne, qu’on est quatre et qu’on réussi a accueillir parfois 100 personnes, qu’on leur fait à manger et que tout le monde est content… c'est extrêmement satisfaisant. On ressent un vrai sentiment de réussite, qui est vraiment très agréable. »

« Il y a des moments où je me dis que je suis exactement au bon endroit, au bon moment. Je suis là où je dois être et ça me satisfait entièrement. Je n’échangerais ma place pour rien au monde. »

Pour Nicolas, au refuge du Glacier Blanc, c'est de faire découvrir un environnement qui lui est cher à ses enfants : « J'ai trois enfants et ils commencent à venir un peu faire de la montagne avec moi. Je trouve ça super de pouvoir partager ça avec eux. »

Vivien, lui, relativise la difficulté : « Quand on a l’habitude, ce n’est pas si difficile. C’est beaucoup d’organisation. Moi, ce que j’aime, c’est être là-haut. On a des couchers de soleil fantastiques, des soirées partagées avec des personnes qu'on ne connaît pas, des rencontres. Ce sont des moments privilégiés. »

Un dernier conseil pour ceux qui envisagent le métier

Tester sur le terrain

Tous sont unanimes : avant de se lancer, il faut confronter le rêve à la réalité. Faire une saison, voire plusieurs, dans différents refuges, reste le meilleur moyen de comprendre le métier.
Et passer par la formation : « Une formation ne remplace pas l’expérience, mais elle donne des bases solides pour ne pas être démuni », rappelle Christine.

Réfléchir aux impacts que va avoir ce travail sur sa vie privée

« On n’est pas au refuge de 9h à 17h, on y est tout le temps. Il faut anticiper l’impact sur la vie familiale, en parler avec ses proches, être soutenu », insiste Christine. Certains y parviennent. Elle-même y a élevé ses enfants, mais cela demande une vraie préparation. « Je pense que c'est peut-être la chose que les personnes qui se lancent dans ce métier ont le moins envisagé et qui est le plus dur à vivre », ajoute-t-elle. Nicolas en fait aussi l’expérience aujourd’hui, jonglant entre le refuge et la vie dans la vallée, où habitent ses enfants. Beaucoup de gardiens entament l'année avec une saison d'hiver dans les sports d'hiver, comme Sandrine en tant que pisteur ou Nicolas, en tant que moniteur de ski, des métiers qui leurs permettent de recharger leurs batteries sociales.

Être dynamique et capable de vivre en collectivité

Travailler en refuge, c’est vivre en équipe, dans des espaces restreints, parfois pendant plusieurs mois. « On vit un peu comme une famille là-haut », résume Nicolas. D’où l’importance de recruter des personnes motivées, impliquées, capables de s’adapter. « Quelqu’un qui n’a pas envie, ça se voit tout de suite, et ça créé un déséquilibre et une mauvaise ambiance dans l'équipe. Pas besoin, en revanche, d’être un alpiniste chevronné à tout prix. « On ne cherche pas forcément des gens qui font beaucoup de montagne », ajoute-t-il en souriant. Parfois même, c’est presque mieux, ils seront moins tentés de s'échapper sans arrêt du refuge. Ce qui compte avant tout, c’est l’envie, l’énergie, et la capacité à s’engager pleinement dans cette structure et dans ce milieu.»

Pour en savoir plus sur le métier de gardien de refuge :

Les Éditions du Refuge proposent des ouvrages et récits consacrés à la vie en refuge, entre témoignages de gardiens et immersion dans le quotidien en altitude.

Côté pratique, le site de la Fédération française des clubs alpins et de montagne centralise les offres de gardiennage, des informations sur le fonctionnement des refuges et des ressources pour candidater. 

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