C’est l’angoisse de tous les coureurs de fond: se faire lâcher par ses intestins en pleine course. Or de nouvelles études suggèrent qu’un mois de supplémentation en probiotiques réduirait considérablement les troubles digestifs. Avant de crier au miracle et de se jeter sur ces micro-organismes de plus en plus populaires, notre journaliste scientifique, Alex Hutchinson, a décortiqué les conclusions des scientifiques.
À quoi bon tourner autour du pot, fonçons direct au but : les coureurs de marathon sont sujets principalement à six troubles gastro-intestinaux (GI) : ballonnements, nausées, envie de vomir, flatulences/gaz, diarrhées, et crampes d’estomac. Des soucis qui n’aident certainement pas à améliorer nos performances. Or pour l’instant, on n’a pas décelé avec certitude leurs causes et on ignore comment les prévenir.
Quiconque a déjà écouté ce qui se dit — ou d’autres bruits — au cours d’une longue course du dimanche, sait à quel point ces problèmes sont fréquents. Dans une étude publiée l'année dernière, portant sur les participants aux marathons de Liverpool et de Dublin, on apprend que 43 % d’entre eux ont souffert de troubles modérés — jusqu’à 4 sur une échelle de 1 à 7- ou plus forts au cours de la semaine précédant le marathon, et qu’ils étaient 27 % à faire état de troubles de modérés à graves pendant l’épreuve elle-même. Pourtant les chercheurs n’ont pas pu établir de liens précis entre ce que les athlètes avaient bu et mangé et l’apparition ou la gravité des troubles.
28 jours de tests
La même équipe de recherches, dirigée par Graeme Close de l’Université John Moores de Liverpool, vient de publier une autre étude dans l' European Journal of Applied Physiology dans laquelle les chercheurs font état d’un palliatif potentiel pour ces troubles. Ils ont demandé à 24 coureurs de prendre une gélule par jour – soit de probiotiques, soit un placebo — pendant 28 jours, à la fin desquels ils devaient courir un marathon complet sur une piste d’athlétisme standard — 400 mètres. Une expérience certes un peu sadique, mais qui a permis aux chercheurs de contrôler avec précision l’apparition des troubles en temps réel, ainsi que leur évolution et le ressenti des sujets. Les résultats ont été plutôt encourageants.
De nombreux mécanismes physiologiques participent à ces troubles dans la sphère digestive pendant un effort prolongé. Par exemple, le flux sanguin est redirigé de l’intestin vers les muscles (apport d’oxygène) et vers la peau (diminution de la température). Cette chute dans l’irrigation locale fragilise la paroi intestinale permettant aux toxines de s’infiltrer dans la circulation, ce qui déclenche une réponse immunitaire. La prise d’une grande quantité de glucides dans le but de ralentir l’épuisement des réserves pendant un effort soutenu, peut également entraîner une malabsorption. Certains scientifiques pensent que les probiotiques pourraient aider à résoudre ces deux problèmes en préservant la barrière intestinale et en stimulant l’absorption des glucides.
Précisions, que les probiotiques utilisés dans l’étude citée étaient une capsule multi souches de ProVen Probiotics contenant 25 milliards d’unités formant des colonies de quatre souches différentes : Lactobacillus acidophilus CUL- 60, Lactobacillus acidophilus CUL-21, Bifidobacterium bifidum CUL-20, et Bifidobacterium animalis subsp. lactis CUL-34 (et oui, vous l’avez deviné : le labo qui fabrique ProVen a financé l’étude.) Le groupe placebo a reçu des gélules d’aspect identique qui contenaient de la fécule de maïs. Pendant le marathon, les coureurs prenaient toutes les 20 minutes un gel composé de 22 grammes de glucides et 200 ml d’eau. Beaucoup de sucre, on est d’accord, mais le dosage correspond à la fourchette haute des recommandations en matière de nutrition sportive.
Impact sensible au bout de 2 semaines
Au début de l’expérience, les deux groupes ont signalé des niveaux similaires de troubles, et cette uniformité s’est peu ou prou maintenue pendant les deux premières semaines de supplémentation. Au cours des deux dernières semaines, en revanche, la différence a commencé à se creuser progressivement. Au sein du groupe prenant le placebo, il n’y a pas eu de changements statistiquement significatifs dans la fréquence ou la gravité des symptômes, alors qu’on a détecté une amélioration significative chez les sujets prenant les biotiques. Ceux-ci ont, par exemple, signalé en moyenne trois jours avec des troubles digestifs de modérés à forts pendant les deux premières semaines, mais un jour seulement au cours des deux suivantes.
Une tendance similaire s’est dégagée pendant le déroulement du marathon. Comme il y a beaucoup de variabilité intra-individuelle, il est intéressant de se pencher sur les données brutes. Le graphique représente le score moyen des troubles GI de chaque sujet, sur une échelle de 0 à 10 (10 correspondant aux troubles les plus graves). Ce score a été mesuré toutes les 15 minutes, et on a ensuite calculé la moyenne de chaque participant pour chaque tiers de la course. Les points noirs représentent les sujets-probiotiques, les points blancs les sujets du groupe de contrôle.

Il y a beaucoup de dispersion, mais si on observe les moyennes, on voit qu’il n’y a pas beaucoup de différences pendant les deux premiers tiers de la course, moment où la plupart des coureurs se sentent relativement à l’aise. Mais dans le dernier tiers, lorsque ça se corse vraiment, une différence de quelques points apparaît. Sans parler de guérison miraculeuse, le sujet-probiotique se sent en moyenne deux points "mieux" que le sujet-placebo.
Et ces deux points, semble-t-il, suffisent à faire la différence au niveau des performances. Voici la répartition moyenne sur chaque tour de piste pour les deux groupes :

Au départ, encore une fois, il n’y a pratiquement pas de différences entre les deux groupes. Cependant, dès la moitié du parcours, on commence à observer quelques éclaircies qui correspondent à un ralentissement plus marqué au sein du groupe placebo. Si on reprend la division en trois, on constate que c’est dans le dernier tiers que le ralentissement par rapport à l’allure initiale au sein du groupe placebo est plus marqué que dans le groupe probiotiques. La causalité est difficile à établir, mais on est tenté d’imaginer que ce ralentissement dans le groupe témoin est lié à un plus grand inconfort digestif — et en fait, il y a une corrélation statistiquement significative entre le score GI de chaque coureur et son ralentissement dans le dernier tiers.
Quelques mises en garde cependant. Les auteurs font remarquer que "la réduction de la vitesse de course pendant les dernières étapes d’un marathon peut susciter des émotions négatives " — un joli euphémisme pour exprimer à quel point on a les boules quand on n’a plus de jambes en fin de course. Il est donc possible que ces malheureux coureurs dont les performances étaient déjà parties en sucette à d’autres occasions pour une quelconque raison, aient eu tendance à exagérer leur niveau d’inconfort intestinal, ce qui aurait créé une fausse association entre les troubles digestifs et le ralentissement en fin de course. C’est une explication quelque peu tarabiscotée, mais c’est bien de voir que les chercheurs envisagent toutes les possibilités afin de traquer les éventuelles sources d’erreur.
Mieux que le kéfir ou le kimchi?
Aussi des échantillons de sang ont-ils été prélevés avant et après la course, ce qui a permis ensuite de mesurer toute une série de marqueurs liés à la fonction intestinale et à la réponse immunitaire. Les chercheurs, cependant, n’ont pas trouvé d’évidence criante en ce qui concerne les causes des troubles digestigs, ni l’intérêt de prendre des probiotiques. Cela signifie que le rapport cause-effet, si tant est qu’il existe, reste encore à prouver, et cela veut dire aussi qu’on ignore quelles sont les souches probiotiques susceptibles d’être les plus bénéfiques. Pour l’instant, on sait seulement que la combinaison des souches contenues dans les gélules semble marcher – ce qui tombe bien pour le laboratoire qui les fabrique — et qui a financé l’étude, comme on le disait plus haut.
En toute honnêteté, je crois qu’il s’agit d’une étude sérieuse. (Un détail dans leur méthodologie m’a particulièrement plu : "Le code de randomisation (code secret établi pour le traitement individuel de chaque sujet N.D.L.R) a été conservé par une tierce partie et n’a été déverrouillé que dans le but de compléter l’analyse de l’échantillon". J’aime bien imaginer une cave blindée souterraine protégée par des lasers où l’on garde les secrets de qui a ingéré les vrais probiotiques). Et, dans la lignée d’autres études, cela semble indiquer que les athlètes ont plutôt intérêt à intégrer les probiotiques dans leur programme alimentaire.
Mais on n’obtient des réponses qu’aux questions qu’on pose. D’autres souches de suppléments probiotiques ont-elles les mêmes effets ? Est-ce qu’on pourrait tirer le même bénéfice du kéfir ou du kimchi ? On l’ignore (et on a demandé aux sujets de l’étude de s’abstenir de consommer des aliments probiotiques tels que le yaourt pendant toute la durée de l’étude). Jusqu’à ce qu’on en sache plus sur les interactions entre les probiotiques et notre organisme, pour moi leur intérêt reste hypothétique. Cela dit, si vous vous identifiez à l’un des points du graphique affichant un score de 7 sur dix dans l’échelle des troubles digestifs pendant les derniers kilomètres d’un marathon, vous pourriez avoir un tout autre avis sur la question.
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