Ca peut nous arriver à tous. Notre journaliste, trail runner aguerri, l’a échappé belle le jour où, lors d'une sortie sur un sentier qu’il connaissait bien, il a eu une première alerte cardiaque. Vite suivie d'une intervention en urgence dont il est, heureusement, sorti vivant. Mais pas mal secoué, comme il le raconte ici.
J’habite à Boulder, dans le Colorado, la « Mecque « de la grimpe. Ville située à 1655 mètres d'altitude, elle est aussi devenue un paradis pour les traileurs. Mon parcours préféré dans le coin, c’est l’ascension du mont Sanitas : 1200 m de D+ en un peu plus de 1, 6 km. Il commence sur le bien nommé Goat Trail (sentier des chèvres) et grimpe ensuite par l'East Ridge Trail (sentier de la crête est) jusqu'au sommet, à 2072 mètres d'altitude. On trouve de bien meilleurs sentiers pour courir à Boulder - moins rocailleux, moins escarpés - mais c’est celui que je préfère, parce qu'il offre une vue magnifique, qu'il est tout près de chez moi et, au moins, qu'il est, disons « très efficace ».
Je ne suis pas un très bon coureur, je ne suis certainement pas rapide, mais je suis constant. Au cours des quinze dernières années, j'ai remonté le Sanitas plus de deux milles fois. De temps en temps, j'alterne avec un autre sentier de Boulder, où la pente est plus propice à la course et où mon chien peut chasser de nouvelles odeurs, mais nous revenons toujours au Sanitas. Autrement dit, je connais très, très bien l'itinéraire qui mène au sommet. Je sais où les fleurs sauvages apparaissent en grappes jaunes et violettes à la fin du printemps et où la glace persiste longtemps après les tempêtes d'hiver. Je sais où l'eau s'accumule après les pluies d'été et quels pins sentent le caramel.
Et je connais mon rythme. L'ascension me prend environ 30 minutes, selon le nombre de fois où je dois ramasser les crottes de mon chien. J'ai déjà atteint le sommet en 22 minutes, sans le chien, ce qui n'est pas mal pour un sédentaire comme moi, d'âge moyen, mais pour donner un ordre d'idée, Kilian Jornet a couru le sentier du mont Sanitas, pratiquement sur la même trace, en 14 minutes et 12 secondes, d'après les données du FKT.
Même à mon rythme le plus lent, je maintiens au moins une course régulière. Je savais donc que quelque chose était différent lorsque j'ai soudainement arrêté de courir à mi-chemin. Bizarre, me suis-je dit : je ralentissais au point de me retrouver à marcher, alors que je n’avais pas décidé de lever le pied. C'était une belle journée d'avril, les conditions étaient parfaites, et j'étais heureux d'être de retour sur le Sanitas après deux semaines d'absence. J'avais pris comme d'habitude le tronçon du sentier qui monte considérablement après quelques longs lacets, et soudain, j'ai commencé à marcher. J'avais l'impression de courir sous l'eau : Je disais à mes jambes de courir, mais elles ne voulaient pas aller plus vite.
Sinon, je me sentais bien. Pas de douleurs, rien. Je respirais fort, mais c'est normal sur un sentier avec autant de dénivelé. C'est sûrement ce qu’on appelle « prendre le mur », non ? Mais pourquoi est-ce que j’avais un coup de pompe sur un sentier que je connaissais si bien ? J'ai continué à marcher, en envisageant toutes les possibilités. Je venais de passer deux semaines en bord de mer, est-ce qu’il fallait que je réhabitue à l'altitude ? Est-ce que j’avais attrapé un virus qui sapait toute mon énergie ? A moins que ce soit l’âge qui me rattrape soudainement ?
Endurance et santé cardio-vasculaire : des études contestées
Il y a plus de dix ans, des recherches surprenantes ont fait les gros titres des journaux, suggérant que l'entraînement d'endurance pouvait être mauvais, et non bon, pour le cœur, contrairement à ce qu’on disait. Au final, ces études se sont avéré erronées, mais elles ont donné le coup d'envoi à toute une série de travaux sur la relation entre entraînement d'endurance et santé cardio-vasculaire.
Alex Hutchinson, chroniqueur de la rubrique « Sweat Science « d'Outside, a beaucoup écrit sur le sujet. Tout récemment, il s'est penché sur les dernières recherches dans un article intitulé « Two Promising Updates on Heart Health in Endurance Athletes » (Deux mises à jour prometteuses sur la santé cardiaque des athlètes d'endurance). Le résultat ? Il est clair que l'entraînement d'endurance a un effet sur le cœur, mais il est difficile de dire exactement ce que ces changements signifient. Une étude a ainsi révélé que les athlètes d'endurance en catégorie master présentaient des taux élevés de calcium dans les artères coronaires (CAC) par rapport aux non-athlètes. A première vue, ce n'est pas une bonne chose, car cela peut être associé à un risque plus élevé de problèmes cardiaques graves et potentiellement mortels dans la population générale. Les dépôts de calcium sont le signe d'une possible accumulation de plaque sur les parois artérielles, et lorsque la plaque se détache, elle peut créer un blocage, réduisant ou interrompant le flux sanguin.
Mais les chercheurs sont allés plus loin et ont examiné la différence de plaque entre les athlètes d'endurance et les non-athlètes. Il s'avère que si les scores CAC augmentent chez les athlètes au fil du temps, la plaque des athlètes a tendance à être lisse et dure, et peu susceptible de se rompre. Et ça, c'est une bonne nouvelle pour tous les coureurs qui ont été pour le moins déstabilisés par les messages contradictoires publiés il y a quelques années. Cinq heures de course à pied par semaine - à peu près le temps que je passe à monter et descendre le Sanitas - sont aussi bonnes pour le corps que pour l'esprit. Plus de 300 minutes d'exercice physique vigoureux par semaine apportent à peu près les mêmes bénéfices.
Bien entendu, les grandes études épidémiologiques ne peuvent rien dire de l'expérience d'un individu. C'est pourquoi les athlètes d'endurance devraient se sentir rassurés par les dernières recherches, mais rester très, très attentifs à ce que leur propre corps leur dit.
« Au repos, mon rythme cardiaque était encore à plus de 80 »
À mi-chemin du Sanitas, j'aurais dû m'arrêter et prêter un peu plus d'attention à mon incapacité soudaine à courir. Mais je me suis surtout senti confus, et non inquiet. Et même gêné en fait, car je me suis surpris à essayer de trottiner quelques pas lorsque j’ai croisé un gars que je connaissais qui descendait le sentier : je ne voulais pas qu’il me voit en train de marcher. Mais j'y suis à peine parvenu. Puis j'ai commencé à penser à l'heure à laquelle j'arriverais au sommet, où j'avais rendez-vous avec un ami. Est-ce qu’il n’allait pas s’impatienter et partir ?
J'ai continué à marcher, et bien que mes jambes soient toujours aussi lourdes, j'ai commencé à me sentir mieux dans ma peau. Je me suis dit que ce n'était qu'un coup de mou, que j'avais probablement besoin d'une bonne nuit de sommeil. Une fois au sommet, je me suis senti mieux, comme si j'avais vraiment accompli quelque chose. Mais mon ami Aaron ne voyait pas les choses de la même façon. « Tu as une sale tête », m’a-t-il dit, en me voyant.
« J'ai juste besoin de reprendre mon souffle », ai-je soufflé, comme si je venais de terminer un marathon. Je me suis avachi sur le rocher avec soulagement. Cela a pris quelques minutes de plus que prévu, mais j'ai repris mon souffle, et j'ai également repoussé les efforts d'Aaron pour demander s'il y avait des médecins parmi les gens qui se trouvaient au sommet. Dans la descente, je me sentais soulagé, j’étais presque revenu à la normale.
Deux heures plus tard, après avoir mangé, bu et pris une douche, j'étais prêt à oublier tout cet épisode et à réessayer le Sanitas dès le lendemain. Mais deux choses m'ont fait changer d'avis. Mon rythme cardiaque au repos était encore élevé, plus de 80, alors qu'il oscille normalement autour de 50, et lorsque j'ai appelé ma femme, elle m'a encouragé à me faire examiner.
« Toute une série d'erreurs de ma part »
Avec du recul, je me rends compte que j’ai fait toute une série d'erreurs. La première : continuer à monter le Sanitas ce jour-là alors que j’avais eu une alerte. La seconde, elle est assez facile à identifier : je me suis rendu à vélo aux urgences d'un centre médical, à 800 mètres de là. Mais à ce stade, je me sentais bien. Aller chez le médecin ? Ce n'était qu'une question de prudence. Alors, quand les gens des urgences m'ont dit que pour des examens approfondis, il fallait que je me rende à hôpital à l'autre bout de la ville, j'ai surtout été contrarié. J'ai dû rentrer chez moi et conduire jusqu'à l'hôpital. Troisième erreur : conduire.
Les choses n'ont commencé à s'arranger que lorsque je me suis retrouvé aux urgences, branché à un électrocardiographe, et que j'ai entendu une annonce sur l'interphone : « Alerte cardiaque salle 9 » : « Alerte cardiaque chambre 9 ». La chambre 9 ? C'était ma chambre.
Une heure plus tard, j'étais en salle d'opération pour qu'on me pose un stent dans l'artère descendante antérieure gauche. Selon le cardiologue, l'artère avait été partiellement obstruée par un événement que j'avais vécu en courant. Selon lui, un morceau de plaque avait « explosé » et formé un caillot. Il n'a pas pu dire ce qui l'avait provoqué, mais il m'a rassuré en me disant que les autres artères étaient en bon état et que celle-ci l'était aussi.
Dans mon cas particulier, il est impossible de dire si la course à pied a joué un rôle dans la crise cardiaque, que ce soit en tant que facteur aggravant ou atténuant. L'exercice aurait-il pu entraîner une augmentation de la plaque ? Ou est-ce qu'un certain niveau de forme cardio avait pu protéger mon cœur des dommages alors que le flux sanguin était réduit ? Et est-ce que j'avais une plaque molle malgré la course ou une plaque dure qui s'est rompue de toute façon ? Était-ce dû à la génétique ? (Mon père, âgé de 82 ans, a trois stents).
Ecouter les alertes, même si la douleur fait partie du quotidien du sportif d'endurance
Quoi qu'il en soit, le cardiologue n'a vu aucune raison pour que je change mes habitudes de course. Il m'a dit d'y aller doucement pendant un mois, puis de reprendre l'exercice sans aucune restriction. Et c'est exactement ce que j'ai fait, d'abord sur le Sanitas, puis plus loin. Dans les mois qui ont suivi, j'ai traversé le Grand Canyon en rafting, j'ai fait du trekking au Népal et j'ai franchi le cap des 5181 mètres d'altitude. J'ai conduit un scooter au Viêt Nam, ce qui, en soi, est un test d'endurance ( nerveuse ) s'il en est.
Si cela ressemble à une liste de choses à faire après une crise cardiaque, ce n'est qu'une coïncidence - les voyages étaient déjà planifiés avant mon accident. Je n’en suis donc pas au moment de ma vie où je réfléchis à ce qui m'est arrivé de justesse et où je redécouvre la nécessité de profiter de l’instant présent.
J'aime à penser que nous avons tous la capacité d'apprécier à quel point la vie est précieuse et éphémère sans avoir vécu une expérience de mort imminente. Mais il y a une chose à laquelle j'ai réfléchi lors de mes récentes courses au Sanitas : les athlètes d'endurance, même ceux qui sont très moyens comme moi, pourraient-ils être leurs pires ennemis à l’heure d'interpréter les signaux d'urgence lancés par notre corps ? Après tout, la capacité à surmonter l'inconfort est littéralement la définition de l'endurance. Nous entraînons notre esprit à prendre le dessus sur notre corps. Cela ne signifie pas que nous devrions marcher au lieu de courir. De nombreux sédentaires ont ignoré les signes avant-coureurs d'une crise cardiaque. Il n'y a aucune raison de ne pas profiter des bienfaits physiques et mentaux des sports d'endurance. Ils sont bien connus et soutenus par de nombreuses études.
Aussi au lieu de reculer - et pour être clair, il s'agit de mon opinion personnelle, sans preuves - je pense que nous devons pousser un peu plus fort. La plupart des sportifs de base, même ceux qui sont très accomplis, n'imposent pas de limites à leur corps. Les athlètes d'élite savent peut-être ce que l'on ressent lorsqu'on atteint le mur, mais la plupart d'entre nous se calment bien avant de s'effondrer. Et si c'était une erreur ? Et si le fait de connaître toute l'étendue de votre potentiel - ce que vous ressentez aux limites de vos capacités - était exactement ce dont vous aviez besoin ? Seriez-vous plus à même de remarquer quand vous entrez en territoire inconnu et d'agir en conséquence ?
Avant d'être victime d'une crise cardiaque, je pensais en connaître les symptômes, au premier rang desquels la douleur thoracique. Mais bien sûr, ce n'est pas aussi évident. Sur le Sanitas, l'essoufflement et la fatigue sont les signaux d'alerte que j’ai pu noter, et ils correspondaient exactement à ce que je m'attendais à ressentir, à des degrés divers, lorsque je courais sur une pente très, très raide. Alors allez-y, courez fort. Ou faites du vélo ou de la randonnée. Mais croyez-moi : si vous constatez des changements importants, prenez-les au sérieux.
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