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Grace Butler descendant un glacier pendant sa course sur la Via Valais
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  • Trail Running

Trail running : 225 kilomètres de Verbier à Zermatt, de refuge en refuge sur la Via Valais

  • 30 mai 2022
  • 16 minutes

Christopher Salomon Christopher Salomon

Parti à la découverte des plus beaux sentiers de trail des Alpes suisses via un nouvel itinéraire, la Via Valais, "le PCT des trailers", notre journaliste a vécu l’une des aventures les plus marquantes de sa vie. Bien sûr il y a les chiffres - 225 kilomètres, 9 étapes et 14 000 mètres de dénivelé parmi les sommets les plus escarpés du pays – mais là n’est pas l’essentiel, raconte-t-il.

Il y a quelques années, j'ai franchi une frontière invisible, celle qui m'a fait entrer dans le monde de la "maturité". Le changement s'est d'abord fait lentement, puis brusquement, et voilà que je me suis retrouvé, à 48 ans, dans le rôle du petit nouveau au milieu de ces habitués qui parlent de leurs insomnies, de leur digestion difficile et qui regardent le foot au lieu d'aller taper la balle. Je m'y suis adapté avec une facilité déconcertante, jusqu'à ce que je ne me reconnaisse plus. Autrefois, chaque matin semblait pouvoir m’offrir d’infinies possibilités. Or, ces derniers mois, j'avais l'impression d'être sous l'eau. Tout allait bien, vraiment. Tout était juste… moins intense, plus fade. Y compris moi-même. Et ça m'a fait peur.

À ma place, beaucoup de gens se seraient laissés aller à des impulsions, mais j'étais trop pauvre pour acheter une Porsche ou lancer ma propre marque de tequila. Une seule option m'intéressait : redevenir un coureur sérieux. « Sérieux » n'est pas l’adjectif totalement approprié, car il suggère un passé glorieux. Or, j'ai bien couru toute ma vie, mais en demeurant en milieu de peloton dans la poignée de marathons auxquels j'ai participé. Jusqu'à, ces dernières années, que j'arrête, handicapé par un mystérieux mal qui me donnait des crampes aux jambes dès que j'essayais de m’adonner à ma passion.

Après qu'un kinésithérapeute doué ait constaté que mon problème n'était pas dû à un trop grand nombre de kilomètres, mais à une posture de course bancale et à une mauvaise foulée, et qu'il ait fini par me faire bouger à nouveau de manière appropriée, j'ai décidé de me fixer un objectif à la hauteur de mon orgueil de quadra sur le retour : je voulais devenir le coureur que je n'avais jamais été, celui qui filait à travers les montagnes toute la journée, se déplaçant rapidement au cœur des grands espaces, maigre comme un clou. Je voulais à nouveau avoir des sensations intenses, comme quand j'étais plus jeune : sentir mes poumons brûler dans les montées, mes synapses envahies par la paix après un effort long et difficile, mon cœur se pincer lorsque la lumière d'octobre descend sur le sentier. Je voulais courir comme si ma vie en dépendait. Parce que j'avais l'impression que c'était le cas.

Les traileurs chevronnés mettent neuf jours à le faire

À peu près à la même époque, un ami, éternel coureur, m'a dit qu'il se rendait en Suisse pour essayer un nouveau trail de plusieurs jours dans les Alpes, sur un itinéraire qui se veut être le "Grand Tour" que ce sport mérite. La Via Valais a été inventée il y a quelques années par trois amis qui connaissent bien la Suisse - les photographes outdoor Dan et Janine Patitucci, ainsi que par l'écrivain Kim Strom. Reliant des sentiers, des refuges et des hôtels existants, l'itinéraire traverse le canton du Valais, dans le sud-ouest de la Suisse, province aux sommets escarpés qui abrite la plupart des plus hautes montagnes et des stations les plus réputées des Alpes. Commençant à Verbier et se terminant à Zermatt, ce voyage de neuf étapes couvre près de 225 km traversant la campagne suisse. Le long de l’itinéraire, m'a précisé mon ami, s’enchaînent des montées et des descentes quotidiennes suffisant à vous faire sangloter devant votre poêlon à fondue le soir. Même les traileurs chevronnés mettent neuf jours à le faire.

En l’écoutant parler, j'ai pensé « Ce trail est trop long, trop difficile, trop épuisant. S'entraîner pour y arriver prendrait des mois et bouleverserait mon quotidien. Il n'y aurait plus de place pour mes mauvaises habitudes. Il n'y aurait que le trail et encore le trail, des jours passés seuls ou avec des amis en haute montagne, jusqu'à l'épuisement ».

C’est à ce moment-là que j'ai réalisé une chose : c’était exactement ce dont j'avais besoin.

L'auteur traverse l'un des nombreux ponts de la gorge sur l'itinéraire
(Dan Patitucci)

Septembre 2021, l'automne est déjà perceptible dans l'air, la télécabine s’ouvre au-dessus des chalets à un million de dollars de Verbier. Nous sommes quatre a en sortir. Nous avons tous mal dormi la nuit précédente et en accusons le décalage horaire. En vérité, nous sommes tous stressés.

De simples chiffres expliquent cette nervosité. Devant nous, la Via Valais serpentent au milieu d'une demi-douzaine de vallées en direction du Cervin, avec un dénivelé total de 14 000 mètres (ce qui veut dire que lorsque vous ne montez pas à pic, vous descendez généralement à pic). N'importe quelle partie de l'itinéraire représente une distance de 20 à 30 kilomètres, avec 900 à 1 800 mètres de dénivelé. Et si jamais vous avez les jambes encore fraîches après ce programme quotidien chargé, vous pouvez y ajouter un "sommet bonus" que nous pouvons atteindre à chaque étape. (Nombre total de sommet bonus que j'ai atteint : un).

Je fais un double nœud à mes chaussures en observant le petit groupe de nouveaux amis qui nous ont rejoints. Greg Hanscom, un chamois aimable, de la même taille et presque du même âge que moi, mais avec 15 kilos en moins et deux arrivées à des courses de 100 miles sur son CV. À ses côtés, Grace Butler et Annavitte Rand, deux amies d'enfances qui ont grandi sur les sentiers rocailleux du Vermont. Toutes deux ont été des athlètes universitaires - Grace, coureuse de fond, Annavitte, skieuse nordique -, elles ont la moitié de mon âge et la capacité de bavarder tout en gravissant les terrains les plus accidentés. Pour elles, ce sera une croisière de neuf jours.

Il ne reste que moi : le plus vieux, le plus lourd et le plus timoré, mais je sais que j’ai fait tout ce que je pouvais pour me préparer. Huit mois plus tôt, Alison Naney, cofondatrice de Cascade Endurance, société basée à Washington, spécialiste de l'entraînement des athlètes de montagne, m’a pris en charge. Lorsque je l'a rencontrée, je lui ai juste glissé : « Vous avez carte blanche, demandez-moi tout ce que vous voulez ».

Elle l'a fait. Mais prudemment, connaissant mes récents antécédents de blessures. Les mois se sont écoulés dans un bain de sueur et de crème antidouleur. J'ai balancé des kettlebells et couru des sprints en côte jusqu'à avoir un goût de cuivre dans la bouche. J'ai rééduqué ma démarche désordonnée, source de tous mes problèmes, jusqu'à ce que je commence à bouger avec plus d’aisance. J'ai continué à courir, et en juin 2021, je faisais des parcours de plusieurs heures dans les montagnes au-dessus de chez moi, dans les Cascades, en Amérique du Nord. Je n’ai jamais travaillé aussi dur pour quoi que ce soit. Bien des soirs, j'étais au lit avant neuf heures, avec l'impression d'avoir été piétiné par un bulldozer.

Je suis devenu plus fort, mais au départ de la Via Valais, j'ai eu la sale impression que tout s'effondrait, que tout cela n'était qu'une façade cachant mal un vieux bâtiment délabré. Deux jours seulement avant le début de la course, pendant mon vol transatlantique, je prenais de l'ibuprofène pour calmer une douleur dans les jambes. J'étais sérieusement inquiet, et je continuais à l'être tandis que nous nous préparions à partir.

Trouver un rythme humble pour s’adapter au terrain

Comme si elle percevait ma nervosité, la Via Valais commence à plat, sur un sentier qui suit le Bisse du Levron, un fossé d'irrigation construit il y a plus de 500 ans pour acheminer l'eau des hautes montagnes aux agriculteurs. L'air matinal est limpide et frais, le soleil n'étant pas encore monté au-dessus du Mont Blanc de Cheilon, qui culmine à 3 869 mètres. Nous démarrons lentement, en riant et en discutant alors que nous sortons en trottinant de la station de ski, ravis d'être en route après tant de mois d'attente. Pour le moment, les nerfs et les tiraillements du corps sont oubliés.

Heureusement, nous n'avons pas à transporter beaucoup d'affaires, grâce au réseau de refuges suisses. Plus de 150 structures parsèment ces montagnes, offrant le dîner, le petit-déjeuner et une confortable couette aux alpinistes, aux randonneurs et, de plus en plus, aux coureurs qui passent par là - le tout généralement pour un prix ne dépassant pas 100 euros par nuit, nourriture comprise. Nous resterons la plupart du temps dans les refuges, parfois dans des hôtels au fond des vallées, et ces hébergements nous permettent de courir pendant des jours avec pour tout bagage vêtements de pluie, brosse à dents, un bâtonnet de saucisse séchée et un portefeuille rempli de francs suisses pour les bières d'après-course.

Nous trottinons dans un virage et laissons les superbes chalets de Verbier dans le rétroviseur. Devant nous, nous entendons le braillement des vaches dans un pré vert, personnages secondaires d'une mise en scène parfaitement suisse.

Nous prenons un autre virage, les vaches disparaissent. Le Bisse est devenu plus forte, un véritable ruisseau tumultueux de montagne. Le chemin facile qui le longe s'élève, et la Via Valais devient un véritable crapahutage en montagne. La Suisse compte plus de 60 000 kilomètres de sentiers comme celui-ci, ce qui témoigne d'une passion nationale pour la randonnée. Nous suivons les balises sur les rochers qui nous mènent plus haut, et soudain nous nous retrouvons dans une nature alpine sauvage, absolument époustouflante.

Au fur et à mesure que nous prenons de l'altitude, la Via Valais nous offre la première de ses nombreuses leçons : ici le trail n'est pas comme en Amérique. Souvent, ce n'est pas du tout de la course à pied, les chemins sont trop raides. J'ai déjà emprunté des escaliers automatiques moins pentus. Mais n'y a-t-il pas d'épingles ? Non, les Suisses privilégient la diretissima, la ligne la plus esthétique et la plus intransigeante, qui monte droit vers la montagne. Sur de tels sentiers, l'orgueil d'un coureur le détruira plus vite qu'une ampoule. Il doit trouver un rythme plus humble pour s'adapter au terrain.

Nous mettons rapidement de côté tout souci de temps et de rythme en faveur d'une nouvelle philosophie : « Cours dès que tu peux, marche quand tu ne peux pas faire autrement ». Je répèterai ce mantra très souvent, dès notre première ascension au-dessus de la limite des arbres, le long des cairns qui se dressent comme des pierres précieuses dans un environnement dépouillé, vers le Col de Louvie, à 2 700 mètres. Plusieurs d'entre nous utilisent des bâtons pour soulager leurs jambes, qui cliquetent comme des soldats de plomb. Par nécessité ou par épuisement, chaque jour nous avons probablement marché un tiers du parcours - voire plus.

Même avec l'aide des bâtons, lorsque nous atteingnons la premier refuge - la Cabane d'Essertze, située au-dessus de la ville de Sion à 2190 mètres – je suis tellement anéanti par les 30 kilomètres, que je m'effondre sur la terrasse.

Greg lève une bière vers mon corps prostré. Cet enfoiré est là depuis une heure déjà, il discute avec les gardiens du refuge et mange une assiette de biscuits. Anthony Sermier, l'un des gardiens, plonge la main dans un abreuvoir en bois sculpté, en sort une bouteille froide de vin blanc local, fait sauter le bouchon et incline le goulot vers moi d'un geste qui signifie : « Voilà ce dont vous avez besoin ». Je salue son hospitalité et titube à l'intérieur pour trouver une couchette. Rapidement, nous engloutissons des assiettes de pâtes. Quel beau début de séjour !

(Dan Patitucci)

Fatigués, heureux, et reconnaissants d'avoir des corps suffisamment solides

Chaque matin sur la Via Valais est une petite résurrection. Les veilles difficiles sont mises de côté, l'aube rose promet de grandes choses. Il n'y a nul de sentiment de hâte, aucune compétition. Nous sortons du lit et dévalons les escaliers vers le muesli et le café.

Nous essayons d'être dehors pour huit heures afin de commencer lentement, nous réchauffant avec le soleil. En trottinant loin de la cabane, nous nous disputons gentiment sur les noms des fleurs sauvages qui bordent le sentier : gentiane des neiges, aster alpin, anémone. Contrairement aux après-midis difficiles qui se terminent par une épuisante montée, les matinées sont gratifiantes. C’est le moment de descendre, ou du moins de traverser sur un terrain plus plat.

Chaque jour, en fin de matinée, les coureurs de notre groupe se relayent, chacun adoptant son propre rythme, l'un galopant devant s'il se sent fort, l'autre ralentissant pour admirer la vue. Je préfère quand certains d'entre nous se retrouvent, que ce soit 30 minutes ou deux heures plus tard. En général, cela se produit à un endroit où le sentier prend un virage pour révéler quelque chose de nouveau comme lors du deuxième jour où apparait la Dent Blanche dans toute sa splendeur, à 4 356 mètres. C’est un endroit qui vaut la peine qu'on s'y arrête. Nous sommes fatigués, heureux et reconnaissants les uns envers les autres, d'avoir des corps suffisamment solides et d'être là, au soleil. Le tout dans le silence, bercés par l'écume du ruisseau sauvage qui entraîne les rochers vers le Rhin.

En fin d'après-midi, nous courons et marchons jusqu'à la porte de la Cabane des Aiguilles Rouges, qui se trouve sous le pic de 3 226 mètres du même nom. L'endroit offre toute la fameuse gemütlichkeit, cette chaleureuse sensation de bien être que l'on attend d'une cabane suisse, avec sa façade de pierre égayée par des volets rouges et sa salle à manger en bois blond.

Le lendemain matin, le sentier au départ de la cabane plonge dans une forêt féerique de mélèzes aux aiguilles douces, jaunis par les nuits froides, nous passons devant les eaux du Lac Bleu et traversons une bande de bovins noirs qui nous chargent. Nous continuons de courir vers le bas, à travers des prairies et devant des chalets sculptés.

À près de 2 000 mètres sous le refuge de la nuit précédente, nous atteignons le fond de la vallée à Evolène, le premier hameau que nous voyons depuis des jours.

Grace cueillant des myrtilles sauvages
(Dan Patitucci)

Je ne sais pas si je tiendrai le coup

J'avais étudié les cartes, et je craignais ce que nous allions faire ensuite. Depuis le fond de la vallée, le dîner et le lit de la nuit suivante se trouvent à près de 1 800 mètres au-dessus de nous et à une dizaine de kilomètres de là, sur une crête, dans une cabane appelée la Cabane Becs de Bosson.

Le sentier qui part d'Evolène part tout en douceur, passant devant d'anciens chalets aux charpentes aussi ridées que les visages qui se penchent à leurs fenêtres pour nous regarder passer. Dans un petit village accoroché au flanc de la montagne au-dessus d'Evolène, un homme me demande où je vais. "Zermatt", je lui réponds, dans un français approximatif. Sa femme montre son admiration. "Bon courage", me dit-il, sans grand enthousiasme.

Et très vite le sentier s'élance vers le ciel. Nous passons devant les portes d'entrée des cabanes de bergers, accrochées.au flanc de la montagne. Là, des hommesi font les foins sur des pentes abruptes. Je marche sur la pointe des pieds, chaque pas est difficile. Mon cou est brûlé par le soleil. Plus haut sur le sentier, les filles sont à leur aise. Elles rigolent avalent des oursons en gélatine, se racontent des blagues et grignotent des épinards piochés directement dans le sac. Plus tard, je remarque que Grace m’a attendu. "Je peux prendre quelque chose dans ton sac pour t’alléger ?" me demande-t-elle. L’adorable Grace aux cheveux roux, avec ses mollets de fer et son sourire généreux, une innocente qui veut seulement répandre la bonté.

Je lui réponds quelque chose d'inexprimable, le hurlement d'un vieux sanglier blessé qui se souvient encore de ce que c'était d'être jeune, à l'épreuve des balles, et qui a honte de ne plus être ni l'un ni l'autre. Choquée, elle se retourne et disparaît sur le sentier. Je marche à nouveau, alourdi par une nouvelle honte. (Fidèle à son nom, Grace a semblé me pardonner, plus tard).

Au refuge des Becs de Bosson, à 2700 mètres, une foule de randonneurs et d'alpinistes boivent de la bière et se prélassent dans des chaises longues. Les Alpes s'exhibent, la vue projette toute la beauté géologique des lieux, sublimée par un grand espace aérien bleu. À l'intérieur, il y a de la fondue sur commande et des pichets de vin servis par les gardiens de refuge souriants. Voici pourquoi j'ai autant trimé. Pourtant je regarde cette scène en demi-teinte…

"Je ne sais pas si je tiendrai le coup", je marmonne en me glissant dans mon lit cette nuit-là. Étrangement, cette pensée n’est pas accompagnée d'inquiétude, car je suis trop fatigué pour m'en soucier.

Greg Hanscom qui enchaine les kilomètres
(Dan Patitucci)
L'auteur et Grace prenant une pause pendant la septième étape
(Dan Patitucci)

Peut-être que je suis devenu le coureur que je voulais être

Les autres m’aident à tenir le coup. Greg est tellement positif qu'il nous fait rire même à table, lorsqu'il est incapable de plier les genoux sans avoir de crampes. Annavitte, ingénieure en architecture, nous raconte des anecdotes intéressantes sur les bâtiments que nous découvrons, de l'annexe moderne à la vieille cabane en pierre en porte-à-faux au-dessus d'un glacier.

Chaque fois que je force, tête baissée, ou que je vais trop vite, la sensibilité et le sens de la beauté de Grace me rappelle toujours de lever la tête et de rester concentré. Un jour, après notre départ de la cabane de Moiry, par un matin si brumeux qu'on se serait cru dans les landes anglaises, la tempête se lève, révélant le Zinalrothorn (4 221 m), recouvert de neige fraîche. Des images sublimes mais trop brèves, ce qui en accroit encore l'impact sur nous. Grace en a les larmes aux yeux : "C'est juste trop intense pour moi", avoue-t-elle.

Bien sûr, il y a toujours la grandeur du paysage qui nous pousse à aller de l'avant. Nous passons devant d'autres vieux chalets perchés à flanc de montagne, dont les pierres sont recouvertes de lichen et dont les portes en ruine offrent des vues que les millardaires de Verbier paieraient bien des millions pour posséder. Nous courons près du lac des Dix, de la couleur de pierres précieuses écaillées, teinte unique causée par les glaciers du Mont Blanc de Cheilon qui usent les os de la montagne. Et puis nous découvrons le surprenant chemin de la Via Valais - des échelles, des pentes vertigineuses à contourner, des tunnels à traverser et même des ponts suspendus. Je veux continuer, parce que je veux voir ce que le sentier va nous offrir ensuite.

Au sixième jour, alors que je pense ne plus être capable d'avancer, je me réveille et réalise que je n'ai plus aucune douleur, que je peux continuer. L'entraînement de mon coach m’a préparé à cela. Bien sûr, je suis très fatigué. Et oui, ma posture de course imparfaite ne m’aide pas – j’utilise encore trop mes mollets, et je me courbe trop. Mais je me prends à penser que je peux peut-être le faire. Peut-être que je suis enfin devenu le coureur que je voulais être - ou presque, pour le moment.

Considérer cette course comme un voyage en montagne plutôt que comme un simple trail

La Via Valais commence alors à changer, de manière très subtile. Le kilométrage quotidien diminue légèrement. Les sommets environnants s'élèvent plus haut et sont encore plus inspirants. Pourtant, les sentiers deviennent davantage praticables. Les jours ont cessé de nous épuiser – ils nous donnent plus qu'ils ne nous prennent. Je ne suis pas le seul à avoir ce sentiment, nous en avons tous conscience.

Nous grimpons et quittons le village de Zinal, via un sentier bordé de bruyères lavées par la pluie. Les myrtilles colorent nos doigts de pourpre tandis que nous nous en empiffrons. L'air dégage des odeurs douces et mélancoliques de foin coupé, de fumier, comme un avant-goût de l'hiver qui arrive. Puis nous montons plus haut, au col de la Forcletta, à 2 873 mètres, où nous traversons le Röstigraben ("fossé de la pomme de terre"), cette frontière culturelle invisible qui sépare les Suisses qui parlent traditionnellement français de ceux qui parlent le Schwyzertütsch (Suisse-Allemand) et mangent du rösti, leur plat préféré, constitué de pommes de terre, de fromage et de jambon fumé.

Temps d'arrêt dans la cabane Turtmann
(Dan Patitucci)
Annavitte Rand en plein repos
(Dan Patitucci)

Cet après-midi-là, autour d'un verre sur la terrasse ensoleillée de la Turtmannhütte en pierre, les concepteurs de la Via Valais - Dan, Janine et Kim - nous racontent les origines du sentier. Il y a quelques années, tous les trois étaient en train de terminer un livre sur le trail running en Suisse lorsqu'une injustice leur a sauté aux yeux. Les randonneurs américains ont les Appalaches et le Pacific Crest Trails. Les skieurs européens ont la Haute Route. Pourquoi le trail running n'aurait-il pas, lui aussi, de circuit emblématique ?

Ils se sont mis en tête d'en créer un dans le Valais, en sachant qu'il offrait quelques-uns des meilleurs parcours de trail running au monde. (Tous les trois vivent au moins à temps partiel en Suisse.) A près avoir annoncé toute une série de cartes et usé quelques paires de chaussure, la Via Valais était née, reliant certains des meilleurs sentiers existants. L'itinéraire est à peu près parallèle à la Haute Route, mais il emprunte un chemin plus favorable à la course à pied en contournant les extrémités des vallées et grimpant plus haut, m'explique Dan.

Mais ils s’accordent à dire que les coureurs potentiels doivent considérer cette course comme un voyage en montagne plutôt que comme un simple trail. Il leur faudra plus qu'une bonne paire de poumons : ils devront savoir se déplacer sur de grands sommets dans toutes sortes de conditions. « Nous ne l'avons pas conçu pour les débutants », souligne Janine.

L'incroyable système de refuges adoucit toutefois les rigueurs de chaque jour. Dans la mesure du possible, le trio a choisi ses refuges préférés dans des cadres époustouflants, notamment la Turtmannhütte, perchée comme une alcôve au-dessus de son glacier éponyme. Moyennant finances, les coureurs peuvent utiliser le système ferroviaire pour transporter leurs bagages jusqu'au prochain hôtel au fond de la vallée, ce qui leur permet d’avoir un short propre de temps en temps.

Dan et Kim courent avec nous le jour suivant, et bien que nous ayons tous sauté les sommets bonus, ils ne nous laissent pas passer à côté de ce qui, selon eux, est le meilleur détour de la semaine. Alors que les premières lueurs de l'aube illuminent les sommets du Bishorn et du Weisshorn, nous grimpons jusqu'au sommet du Barrhorn (3 610 m). Là, Janine et Dan pointent du doigt la Dent Blanche, le glacier d'Aletsch, le plus long des Alpes, le Mont Blanc et l'horizon français au-dessus de Chamonix, à l'ouest. Nous aurions pu restés là, à contempler sans fin ces vues glorieuses, mais le temps qui passait et il nous fallait quitter le sommet.

Il nous faudra revenir, mais en ralentissant le rythme

Le lendemain, au septième jour, c'est l'étape reine, le point crucial de la Via Valais - un défi énorme, que nous avions appréhendé pendant des mois. Du haut du Barrhorn, notre hôtel est situé à 2700 mètres en contrebas, dans la vallée voisine. Entre nous et une douche se trouve le tristement célèbre Schöllijoch, un nez de rocher qui descend de 76 mètres de la crête jusqu'au glacier. Les randonneurs descendent le Schöllijoch à l'aide d'une série d'échelles fixes, de cordes épaisses et d'échelons en fer - une espèce de via ferrata de la cascade de glace du Khumbu.

Annavitte n'est pas une adepte des passages exposés, et le passage du Schöllijoch la hante depuis des jours. Plus on essaye de la rassurer, moins ça semble l'aider. Debout, au bord du vide, elle annonce qu'elle va le contourner en courant - un détour de seize kilomètres.

Mais les échelles sont solides, les barreaux cimentés à la roche. Sous l'impulsion experte de Dan, Annavitte franchit facilement le Schöllijoch. Elle se laisse tomber sur la neige et sourit.

Pendant des heures, nous courons sur le sentier qui se faufilent dans les plis du Brunegghorn (3 833 m). Nous faisons un détour par la Topalihütte pour prendre des rösti et des boissons. Les gardiens de la cabane sortent et discutent avec nous au soleil. Ils ont travaillé ici pendant des mois et sont impatients de redescendre pour l'hiver.

Ces haltes langoureuses nous font prendre conscience de quelque chose que nous n'avions pas prévu de ressentir cette semaine : le regret. Tout au long de notre périple, nous avons pressé le pas malgré la beauté du paysage, déterminés, les yeux rivés sur le chemin devant nous. Non sans regrets. Mais il est difficile de méditer sur la grandeur de la nature quand on essaie de ne pas vomir pendant une descente de 1500 mètres vers le prochain col.

"Vous avez transformé les cathédrales de la planète en véritables hippodromes", a écrit John Ruskin, le critique victorien du XIXe siècle qui aimait les Alpes mais détestait les alpinistes. Nous ressentons tous combien la critique de Ruskin sonne juste, bien que nous nous soyons souvent arrêtés pour apprécier le paysage autour de nous. Et nous sommes alors tous d'accord : il nous faudra revenir et ralentir encore notre rythme.

Mais pour l'instant, nous devons nous remettre en route, en descendant le flanc de la montagne vers le village de Randa. Nous marchons pendant des heures.

Le groupe trinque à la fin d'une autre étape
(Dan Patitucci)
Petit-déjeuner à la cabane Turtmann
(Dan Patitucci)

Le dernier jour est le meilleur. Nous nous réveillons à l'aube. Au loin, sur le Cervin, des lucioles : les lampes frontales des alpinistes qui gravissent la crête du Hörnli. La piste au-dessus de Zermatt est lisse, large et rapide, et pendant des kilomètres nous courons dans l'ombre du sommet le plus célèbre de Suisse.

Arrivés à un petite hameau de chalets appelé Zmutt, nous dévorons des tartes aux poires et aux prunes, puis, rechargés aux expressos, nous nous dirigeons vers une vallée solitaire nichée sous le doigt crochu du Cervin. Le sentier monte à nouveau. Nous affichons des sourires stupides. Et nous continuons de courir.

Quelques heures plus tard, nous voilà au sommet d'une colline herbeuse à la lisière de Zermatt, les bras levés vers le ciel, comme si nous essayions de retenir quelque chose d'énorme. Personne ne dit rien pendant un long moment.

Je suis assez intelligent pour savoir que courir n'est pas la réponse aux questions compliquées de la vie. Ça ne guérit pas le malaise de la quarantaine, ni l'angoisse existentielle, ni les inquiétudes et les défaillances de l'âge. Mais je sais ce que la course m'a apporté. Et je suis heureux de retrouver ça.

"Je courrai bien à nouveau demain", glisse alors Annette. Nous restons tous silencieux pendant un moment, pensifs. Et je me surprends à penser, que oui, je le ferais bien aussi, j'en serais capable. Personne ne bouge. Nous nous allongeons dans l'herbe fraîche, heureux d'être là, tout simplement.


Pour plus d'infos sur la Via Valais, rendez-vous ici.

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