Alpinistes chevronnés, Vyacheslav Sheiko et Georgiy Veselovsky ont pourtant succombé fin août à une intoxication au monoxyde de carbone. Un accident banal, qu’on ne connait que trop bien dans le milieu de la montagne. L’occasion de rappeler les règles de sécurité de base lorsque l'on utilise des réchauds en milieu fermé. Qu’on soit sous tente, voire dans un van.
Intoxication au monoxyde de carbone ! Tout indique que les deux alpinistes retrouvés morts le 28 août dernier à un peu plus de 5974 mètres, alors qu’ils étaient partis à l’ascension du pic Lénine (7130 m) au Kirghizistan, ont succombé à une inhalation de gaz après avoir utilisé un réchaud à l'intérieur de leur tente. La montagne n’avait pourtant plus de secrets pour le guide Vyacheslav Sheiko (38 ans ) et son client Georgiy Veselovsky (41 ans). Alpiniste expérimenté, à la tête de sa propre agence, Wyacheslav avait déjà escaladé le pic Lénine 26 fois. En 2019, il s'était même classé troisième au Lenin Peak Sky Marathon, organisé sur cette montagne, point culminant de la chaîne Trans-Alay située à la frontière entre le Tadjikistan et le Kirghizistan.
Une enquête est en cours et on saura peut-être plus sur les conditions exactes de leur mort, mais cet accident a beau être tristement banal, il est toujours utile de revenir sur quelques règles de base qui pourraient bien vous sauver la vie.
Des symptômes qui peuvent passer inaperçus
Rappelons donc que le monoxyde de carbone est un gaz inodore et insipide produit par la combustion de carburant. L'hème des globules rouges a plus d’affinité avec le monoxyde de carbone qu’avec l'oxygène, aussi l'inhalation de monoxyde de carbone peut-elle entraîner une privation d'oxygène pour les organes clés. Les symptômes sont légers - maux de tête, étourdissements, fatigue - et peuvent passer inaperçus au début, mais sont à surveiller de très près. Car une exposition prolongée peut provoquer des convulsions et la mort.
En théorie, il ne faut donc jamais utiliser d'appareils à combustible, tels que réchauds, lanternes et appareils de chauffage, dans une tente. Reste que les alpinistes qui choisissent de le faire en haute altitude - faute bien souvent de pouvoir procéder autrement, compte tenu des conditions météo - prennent toujours la précaution de ventiler pour atténuer les risques. Or l'ouverture des volets de la tente peut être insuffisante pour empêcher l'accumulation de monoxyde de carbone, comme nous l’explique Adrian Ballinger, alpiniste et skieur accompli, fondateur et PDG d'Alpenglow Expeditions, agence montant plus de 30 expéditions internationales par an, dont nous avons recueilli le témoignage.
Un risque auquel on est tous confronté en bivouac
"L'empoisonnement au monoxyde de carbone en cuisinant dans votre tente est un risque très réel auquel je pense que nous sommes tous confrontés en montagne", avoue-t-il. "Mon expérience la plus récente en matière d'intoxication au monoxyde de carbone remonte à 2019, sur le versant nord de l'Everest. Nous sommes arrivés au camp 4 et étions en train d'installer notre camp, lorsque nous avons entendu une autre équipe appeler à l'aide. Nous nous sommes précipités jusqu’à leur camp pour y découvrir qu’un Sherpa avait cuisiné à l'intérieur de sa tente. Nous ne savions pas exactement depuis combien de temps, mais il était en train de faire une crise. Au final, il survécu, car nous lui avons fourni de l'oxygène à haut débit et avons secondé le médecin de l'expédition. Mais bien sûr la première chose que nous avons faite, c’est de le sortir de sa tente et de l'éloigner de la source de monoxyde de carbone."
Adrian Ballinger recommande donc de cuisiner à l'extérieur ou dans le vestibule de la tente, avec la porte extérieure au moins partiellement ouverte, afin d’assurer une bonne ventilation. Pas toujours évident pourtant, reconnait-il, notamment lorsque les alpinistes sont confrontés à des tempêtes ou des vents violents. Fatigués et affamés, ils sont bien sûr tentés de déplacer leur réchaud à l'intérieur de leur tente. Le guide rappelle que ce n’est absolument pas recommandé et qu’en ce qui concerne ses propres équipes, ce n’est pas autorisé. Sauf cas exceptionnels et encore avec des précautions maximales." En cas de très gros temps », précise-t-il, « les guides ou le personnel local d'Alpenglow peuvent être amenés à cuisiner à l'intérieur de leur tente, ne serait-ce que pour apporter de l’eau chaude à nos clients, mais en restant toujours conscients des dangers que cela représente.»
Surtout, se limiter à 3-4 minutes
"Donc, compte tenu de notre expérience, il arrive, effectivement, que nous cuisinions dans nos tentes. Mais nous veillons toujours à ce qu’au moins la moitié de la porte d'entrée et la porte arrière soient ouvertes. Et nous ne nous le permettons que lorsqu’on a affaire à une tempête et que le vent est particulièrement fort, afin d'avoir une bonne ventilation dans la tente. Ce n'est pas très agréable, c’est sûr, mais c'est la seule façon de cuisiner dans nos tente". Dans ce cas, ajoute-t-il, tout tient à la rapidité d’exécution. A l’intérieur, il se limite à faire bouillir de l'eau pendant trois à quatre minutes, puis éteint le réchaud. La plupart des accidents survenant lorsque les gens essaient de faire cuire quelque chose ou de produire plusieurs litres d'eau en faisant bouillir de la neige.
"L'autre cas où l’on voit des gens cuisiner à l'intérieur de leur tente, c’est lorsqu’on utilise un modèle sans vestibule – de type Black Diamond Firstlight par exemple - et qu’on est sur un terrain vraiment technique, ce qui m’est déjà arrivé, », poursuit-il. "On a alors recours à des kits de suspension pour les réchauds que l’on peut accrocher à l'intérieur de la tente. Pour les ascensions alpines vraiment techniques, c'est d’ailleurs encore un peu la norme. Mais encore une fois, je n'utilise ces kits de suspension que si les portes avant et arrière de ma tente sont largement ouvertes, je réduit au minimum le nombre de minutes de cuisson et je m'assure que mon partenaire et moi-même nous contrôlons l'un l'autre. Nous sommes très attentifs aux premiers symptômes de l'empoisonnement au monoxyde de carbone. A savoir une sorte de confusion, de la fatigue, des maux de tête, des choses comme ça. Nous faisons donc en sorte de rester éveillés et assis, pas couchés, et nous nous ne consacrons que quelques minutes à cette opération. Puis nous éteignons soigneusement le réchaud. »
Autre précaution, suggérée par Adrian Ballinger : se munir d’un détecteur de monoxyde de carbone. On en trouve aujourd’hui de très légers, faciles à glisser dans votre sac. A garder en tête, surtout si vous prévoyez d'affronter des conditions météorologiques très difficiles.
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