En juin 2018, ce drame avait fait le tour du monde. Trois ans plus tard, il est au coeur du nouveau documentaire de d’Elizabeth Chai Vasarhelyi et Jimmy Chin. Sorti aux Etats-Unis le 8 octobre, il pourrait bien leur valoir un nouvel Oscar en 2022.
Blottis les uns contre les autres sur une corniche de la grotte Tham Luang Nang Non, en Thaïlande, les treize jeunes garçons sont éclairés par un faible rayon de lumière. La scène vous est sans doute familière, et c’est aussi le moment crucial du dernier documentaire d’Elizabeth Chai Vasarhelyi et Jimmy Chin, « The Rescue », produit par National Geographic et en salle aux Etats-Unis depuis le 8 octobre (date de la sortie en France à venir, ndlr) Ces garçons ne sont autres que les membres d’une équipe de football et leur entraîneur. Ils viennent juste d'être découverts dans une cavité située à plus de trois kilomètres de l'entrée d’une grotte. « Combien êtes-vous, leur demandent alors les sauveteurs ? ». Et les garçons de répondre : « quel jour sommes-nous ? ».
Derrière la caméra de ce film de 1h47, John Volanthan. Plongeur spéléologue, il ne cesse de répéter le mot "believe » ( « il faut le croire ! » ndlr), tant il lui semble alors incroyable que toute l'équipe ait survécu à l'inondation soudaine qui les a piégés dans la grotte - sans parler des deux semaines passées sur ce site glacé, mal oxygéné, sans nourriture ni eau potable. Encore sous le choc de sa découverte, le plongeur doit garder la tête froide et se convaincre qu’avec ses coéquipiers, il a bel et bien retrouvé l’équipe recherchée depuis des jours et que tous sont encore en vie. Un miracle ! Un moment d'euphorie, que transmettront les chaines de télévision du monde entier. Mais aussi une séquence extrêmement émouvante sur grand écran.
Or ce n'est que le début d'un sauvetage qui va s’avérer très éprouvant pour les nerfs d’une foule de gens. Plus de 10 000 personnes se trouvaient sur les lieux du drame, mais personne alors ne trouvait de solution pour extraire le petit groupe en toute sécurité, faire passer chacun des garçons par des tunnels étroits et submergés alors même que la pluie continuait de s’acharner sur la Thaïlande provoquant d’énormes inondations.
Nul n’a oublié que les réalisateurs Vasarhelyi et Chin ont réalisé ensemble deux documentaires d'escalade multiprimés. « Meru », bien sûr en 2015 et plus récemment, « Free Solo », Oscar 2019 du documentaire. Mais dans « The Rescue », ils relèvent un nouveau défi : faire entrer les spectateurs dans les coulisses d’une opération de sauvetage compliquée et pleine d'enjeux via un film s'appuyant sur des entretiens avec de nombreux membres clés de l'opération, mixés à des scènes de reconstitution et 87 heures d'images d’archives jamais exploitées à ce jour, provenant de la Royal Thai Navy. Un redoutable exercice de montage s’appuyant sur une solide enquête qui met en évidence combien le succès de cet effort massif est stupéfiant, les 13 personnes étant sorties vivantes de la grotte, comme personne ne l’ignore aujourd’hui. Mieux encore, les réalisateurs sont parvenus à extraire de ce riche matériel des histoires individuelles émouvantes que les médias n’avaient pas couverts à l’époque du drame.

Plus forts que les forces spéciales, les plongeurs amateurs
Au centre de ce fait divers exceptionnel, un groupe de plongeurs spéléologues, des Européens et des Australiens, considérés comme l'équipe A, en fait des plongeurs amateurs, anesthésistes ou consultants en informatique dans le civil. C’est à ces experts qu’on a finalement fait appel, lorsqu’il a paru évident à tous que seuls eux pouvaient retrouver les garçons et les sortir vivants de la grotte.
"Le fait qu'ils soient tous des volontaires est absolument stupéfiant", commente Elizabeth Chai Vasarhelyi dans une interview. "Ces gars sont des héros du quotidien. C’était les seules personnes au monde qui pouvaient réellement mener à bien ce sauvetage. Et elles l’ont fait comme aucune force spéciale n’aurait pu le faire." Mais une fois les garçons localisés par les sauveteurs, ils se sont retrouvés en territoire nettement moins familier. Les sauveteurs ont en effet dû se mouvoir pendant des heures dans des eaux sombres et boueuses au cœur d’un système complexe de tunnels, avant d’atteindre la cavité où se trouvait le groupe, chacun transportant suffisamment d'oxygène pour lui-même et pour un garçon par trajet.
Très rapidement, ils ont dû se rendre à l’évidence : les garçons devaient être endormis si l’on voulait qu’ils gardent leur calme, condition indispensable pour qu’on puisse être évacués. "Les sauveteurs ont été conduits à prendre des décisions impossibles dans une situation impossible, et ils avaient tout à perdre", raconte Jimmy Chin. "Franchement, ils se disaient que s’ils parvenaient à faire sortir, vivante, au moins une seule personne, ce serait déjà un succès ».

Un montage passionnant de reportage, de fiction et d'archives inédites
Au visionnage du documentaire, certains diront peut-être que le rôle de la province de Chiang Rai et de ses habitants a peut-être été relégué au second plan. Mais il faut rappeler que les réalisateurs ont parfaitement mis en valeur l’intervention des nombreux volontaires. "L'une des raisons pour lesquelles nous avons voulu faire ce film », explique Elizabeth Chai Vasarhelyi est que nous sommes tous deux des cinéastes asiatiques, or nous avons parfaitement conscience que les représentations non fictionnelles positives des Asiatiques restent encore très rares. Nous pensons donc que nous sommes dans une position assez unique pour travailler sur ce sujet. Ce que les réalisateurs sont parvenus à faire sous des formes et angles très divers. Le documentaire est enrichi d’animations expliquant la mythologie de la grotte - dont le nom évoque le mythe d’une princesse d'un ancien royaume - mais aussi de séquences d'actualités, notamment la visite du moine bouddhiste Kruba Boonchum, prédisant avec exactitude que l'équipe sera retrouvée vivante dans les deux jours.
Le film rend également hommage aux interventions impressionnantes de la marine royale thaïlandaise qui ont tenté de participer aux opérations de plongée dans la grotte, même qui ont dû se rendre à l’évidence, ils ne disposaient pas du matériel adéquat ni de la formation qui s’imposait dans cette situation très particulière. Le documentaire suit ainsi l'histoire de Saman Gunan, SEAL de la marine thaïlandaise à la retraite, plongeur expérimenté qui trouvera la mort alors qu’il tentait d’apporter des bouteilles d'oxygène aux jeunes garçons.

Les sauveteurs ? Des laissés pour compte, révélés par le drame
Ce qui est intéressant, si l’on compare « The Rescue » à « Free Solo », c’est qu’ici on ne suit un athlète pro accomplissant un exploit exceptionnel au nom de ses ambitions personnelles, mais des héros du quotidien qui prennent le risque de descendre sous terre pour une mission périlleuse tout simplement parce qu’ils sont convaincus que c’est la seule option possible, tant la situation est désespérée. Mais comme dans « Free Solo », Elizabeth Chai Vasarhelyi s'intéresse autant à la psychologie des protagonistes qu’à leurs exploits physiques.
Les plongeurs intervenus dans les grottes semblent tous avoir le même profil : tous avaient été victimes de harcèlement dans le passé, tous avaient du mal à garder des relations affectives sur le long terme, et leur vie sociale était très réduite. Ce qui a fait dire à l’un des sauveteurs : « en fait, nous étions les laissés pour compte de la société, ceux qui restaient toujours sur le banc de touche… mais les premiers appelés pour le sauvetage ! ». En explorant les fondements psychologiques des plongeurs - pratiquants d’un sport de niche - The Rescue tente de répondre à la principale question soulevée par ce fait divers édifiant : "Comment ces gens ont-il été capables de prendre une décision aussi stupéfiante », s’interroge Elizabeth Chai Vasarhelyi. « En fait, le moment venu, ils ont tout simplement donné le meilleur d’eux-mêmes », résume-t-elle .
Découvrir les coulisses de "The rescue" : interview des deux réalisateurs
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