À l’origine, Tristan et Ghilian Biteau, deux frères de 26 et 27 ans aujourd’hui, passionnés d’aventure, comptaient traverser 27 pays à la voile et à vélo, sans produire aucune émission de CO2 par kilomètre parcouru. Le tout, avec un budget d’environ 6000€ chacun pour un an et demi – soit 15€ par jour, et par personne. Mais c’était avant que le Covid-19 ne bouleverse leur projet « SlowTrip », rallongeant singulièrement leur voyage qui dure maintenant depuis deux ans. Leur retour, par les mêmes moyens, est prévu pour juin 2022. Plus que six mois avant leur arrivée à Paris mais d'ores ils dressent, pour Outside, un premier bilan de leur aventure.
Convaincus dès le départ par l'idée de n’utiliser que des moyens de transport sans énergie fossile, ces deux ingénieurs partagent l’idéal d’un nouveau mode de voyage vert et solidaire. Deux mots d’ordre pour se déplacer : vélo, et bateau. Equipés de panneaux solaires, de cartes et boussoles, de réchauds à bois, de sacoches fabriquées par leurs soins et de bouteilles de germination, Tristan et Ghilian ont souhaité « se rapprocher de nombreux projets environnementaux déjà existants. Notamment « Le Kraken », « Le Nomade des mers », « Gwalaz », « Towt », ou encore l'initiative de Romain Pillard, promoteur de l’économie circulaire et de la protection des océans. Outre le recours au vélo et à la voile, ils expliquaient à leur départ, en novembre 2019, « avoir comme comme défi personnel d’utiliser le maximum de moyens de lowcomotions différents", et envisageaient de parcourir certaines portions en radeau, à cheval, en skateboard, en ski de randonnée...



Traverser les océans en bateau-stop
En quittant Paris, il y a déjà deux ans, ils ont donc rejoint le sud de l’Espagne à vélo – soit 115 kilomètres par jour pendant plus de deux semaines – soutenus par leur partenaire “La Recyclerie sportive’’ sur des modèles construits à partir de pièces d’occasion. Une première partie de l’aventure, avant d’embarquer en bateau-stop direction les îles des Caraïbes. « Nous avons utilisé les plateformes telles que “Bourses aux équipiers’’ et “VogAvecMoi’’, une sorte de site de rencontre de la voile », explique Tristan, ancien ingénieur agronome spécialisé dans la gestion des déchets, des ressources et des milieux naturels, qui fait actuellement halte en Afrique du Sud avec son frère Ghilian, ingénieur spécialisé dans l'informatique et l'électronique.
« On a changé plusieurs fois de bateaux lors d’étapes au Cap Vert, en Martinique, ou encore au Panama", poursuit Tristan. «Nous sommes ensuite partis en direction de la Polynésie, en passant par les Marquises et Tahiti – cette trans-pacifique a duré un mois. Après cette partie du voyage, mon frère et moi avons eu besoin de faire une pause car on vivait ensemble 24h/24 depuis 9 mois déjà dans les mêmes cabines. Ghilian a continué vers l’ouest, il comptait relier l’Asie pour rentrer à vélo jusqu’en France – ce qui était notre itinéraire de base. Mais le Covid-19 est arrivé quand nous étions au Panama, et il a rencontré des problèmes aux frontières. Alors il a bifurqué jusqu’à La Réunion, où il est resté un an. »
Tristan, de son côté, est resté en Polynésie française, où il a acheté un bateau et a recueilli à son tour des équipiers. L’occasion notamment de découvrir Makatea, nouvelle « Mecque » de l’escalade, potentiellement menacée par l’exploitation de phosphate dans cet archipel des Tuamotu. Malgré sa passion pour ce spot hors du commun, le navigateur de 26 ans a choisi de retrouver Ghilian à La Réunion, avant d’embarquer, ensemble, cap sur l’Afrique du Sud. S’ils prévoient de rentrer en France en juin 2022, les deux aventuriers entendent poursuivre leur objectif humanitaire au-delà de ce long périple.




Moins de 100€ de matériel par personne
« À travers les rencontres, nous souhaitons susciter des mécanismes d’entraide en prêtant main forte aux gens et en les sollicitant pour se nourrir et se loger », expliquaient-ils à leur départ. Parmi leur « checklist des projets à faire » : « savoir-faire low-tech et DIY, savoir-faire ancestral, productions agricoles durables, cueillette et cuisine sauvage, artisanat, fabrication de produits du quotidien, production d’énergie autonome, etc. » Le tout, avec un budget serré.
L’objectif : faire des économies par tous les moyens sans manquer de rien, et en utilisant des produits de qualité. « “La Recyclerie sportive’’ avait déjà collecté pour nous des bicyclettes destinées à aller à la poubelle », explique Tristan. Ils nous ont aussi entièrement équipés avec du matériel d’occasion. On est partis avec moins de 100€ de matériel chacun, et un budget de 8€ par jour et par personne pour manger, dormir, et réparer nos vélos. Le budget des traversées en bateau à voile est un peu plus important, avec environ 15€ par jour pour participer à la caisse de bord. Pour nous deux, ça représente un budget d’environ 12 000€ pour deux ans de voyage autour du monde. Enfin, nous avons eu la chance d’être soutenus par Chapka pour l’assurance.
L’idée est de montrer qu’il est possible de partir avec peu, bien que l’on associe souvent le voyage à de gros budgets. Pour nous, ce mode de vie sobre est plus logique, et il est transposable à une vie sédentaire. Par exemple, Ghilian a cousu les sacoches de nos vélos à partir de bâches de camions. C’est avec celles-ci que nous avons rejoint le sud de l’Espagne, et que nous avons pédalé trois semaines à Ténérife aux îles Canaries, où nous avons gravi le Teide à vélo pour finir à pied. Au Panama, nous avons expérimenté de vivre sans argent pendant deux semaines – nous nous nourrissions de noix de coco et de fruits, mais il faut avouer qu’en racontant notre histoire aux locaux, nous avons vite été invités à partager des repas avec eux », confie le cadet.
Actuellement en escale en Afrique du Sud, Tristan, Ghilian et un nouvel équipier, Théo, un ami depuis plusieurs années qui les a rejoints à la Réunion, ont entrepris de prendre soin de leur bateau, Orialis, un beau Romané de 41 ans, qui a besoin de faire peau neuve. Avant de naviguer vers la France via le Cap de Bonne Espérance et l'océan Atlantique, et de boucler le dernier tiers de leur tour du monde, ils doivent en effet changer leur Grand Voile, et réparer le régulateur d'allure, élément totalement mécanique permettant de barrer, tel un pilote automatique. Pour ce faire, ils peuvent compter sur les fonds collectés grâce une opération de crowdfunding dont l’objectif est d’ores et déjà atteint alors qu’elle n’est pas encore fermée.



A l’issue de deux ans de voyage ,18000 milles nautiques et une quarantaine d'îles et pays visités, le retour se profile donc pour l’équipage du "Slow trip". Tout est encore possible - la pandémie et les océans sont imprévisibles - mais on peut s’interroger sur le bilan d’un projet très ambitieux, notamment sur le plan environnemental, que les multiples aléas du voyage ont fait forcément évoluer.




Déjà deux ans de voyage : qu'en retenir ?
Comment, concrètement, s’est organisée la vie à bord au fil de ces 24 mois ? Quelles difficultés ont rencontrées les deux frères Biteau ? Dans quelle mesure ont-ils réussi à atteindre leurs objectifs ? Explications de Tristan
« En ce qui concerne les énergies fossiles, il nous tient à coeur de pratiquer des activités sportives non motorisées. Et de limiter l'usage du moteur sur le bateau. C'est la raison pour laquelle j'ai fait le choix d'avoir mon propre voilier, l'usage en vigueur chez les plaisanciers n'étant pas toujours à l'économie d'énergie. L'énergie à bord provient d'un panneaux photovoltaïques de 140 W. Par exemple je n'ai pas de frigo et la nuit les instruments de bord sont éteints, seul le feu de navigation est allumé pour des raison d'autonomie limitée. C'est l'occasion de renouer avec les vrais sensation de navigation, de ressentir le vent par exemple. Nous naviguons à l'aide d'une application GPS sur smartphone peu gourmande en énergie. Nous n'utilisons pas de pilote automatique électrique, un système lowtech mécanique fonctionnant grâce à la force et la direction du vent nous permet de régler l'allure du bateau(son sens de déplacement par rapport au vent) 24h/24. Un petit pilote électrique est parfois utilisé de jour : par très faible vent, le système lowtech ne recevant plus assez d'énergie vélique. Mais c'est aussi souvent l'occasion de barrer sous spinnaker.
Le moteur est uniquement utilisé pour entrer et sortir des ports et pour les mouillages difficiles. Cela dit mon moteur est HS et je navigue sans depuis la Polynésie. Je cherche actuellement à le réparer en Afrique du sud pour des questions de sécurité, mais les pièces sont difficiles à se procurer (je dois faire une réfections complète des pistons et des cylindres). C'est assez cocasse étant donné que nous essayons de voyager sans, mais comme le témoigne notre parcours, cela ne nous arrête pas. Pour entrer dans les ports, j'ai été remorqué par la SNSM à la Réunion et par les Sea Rescues en Afrique du sud. C'est ce qui se pratiquait il y a quelques dizaines d'années lorsque les bateau à voile n'étaient pas équipés de moteur. La sortie du port de la Réunion a été faite à l'aide d'une godille(fabriquée avec un ami dont on partage les escales et les bons moments entre marins, Yann Quenet et son petit bateau de 4m très inspirant : Baluchon) et d'un petit moteur de 3,5cv monté sur une chaise de fabrication maison. Nous cherchons à améliorer la godille, trop souple pour une efficacité optimale. Il est frustrant de ne pas réaliser l'arrivée à la voile ou à la godille mais ces manoeuvres sont aujourd'hui majoritairement interdites et parfois impossibles à cause d'un vent trop fort.
En ce qui concerne nos activités terriennes, nous avons dû abandonner nos vélos à la réunion pour cause de place et nous sommes parfois obligés de prendre un taxi pour les démarches administratives d'entrée, sortie ou pour se rendre sur un spot de parapente. Afin de nous passer complètement de véhicules motorisés à terre, un bateau plus grand serait nécessaire pour pouvoir embarquer nos vélos, comme nous l'avions fait jusqu'à la Réunion.
A bord nous cuisions au gaz, mais nous avons un four solaire et une cocotte norvégienne pour limiter les consommations. Un projet comme le Nomad des mers est très inspirant à ce titre mais implique un espace de stockage plus grand. C'est pour moi un sujet de réflexion intense pour un projet à venir en rentrant en france.
En ce qui concerne la partie humanitaire, je ne sais pas si on peut parler de but humanitaire à proprement dit.. Notre association a pour objectif de sensibiliser et de promouvoir des solutions frugales en énergie et en ressources, cela à travers notre mode de vie et de déplacement. Nous sommes donc toujours à l'affut de projets inspirant pour un monde plus frugal et plus proche de la nature. En Polynésie nous avons par exemple acheminé à la voile plus de 100 kg de fruits depuis les marquises (producteur) vers un atols de Polynésie : Aratika, où les fruits sont rares et souvent d'orgine importée. Nous les avons mis à disposition des enfants avec l'aide de l'institutrice. Dans la continuité du partenariat avec la Recyclerie sportive, et pour leur donner une seconde vie, nous avons donné nos vélos à une association porteuse se projets lowtechs, EkoPratik à la Réunion. A travers notre mode de vie et nos actions nous essayons de sensibiliser les populations que nous rencontrons mais aussi en diffusant des projets inspirants tels que ceux de Yann Quenet et son Baluchon ou Corentin de Chatelperon et son Nomade des mers. Notre objectif est toujours de rentrer en France sans énergie fossile et donc maintenant à la voile, puis en vélo jusqu'à notre point de départ, la Recyclerie sportive à Paris. Les vents et le contexte pandémique continueront à nous guider jusqu'en france, à travers l'océan Atlantique ».
Rendez-vous donc en juin 2022 pour un bilan complet.





Envie de suivre les aventures du « Slow Trip » ? Direction leurs pages Instagram et Facebook
Et si vous voulez leur donner un petit coup de pouce, leur budget est serré, n’hésitez pas à contribuer à leur cagnotte, ouverte pour remettre à neuf leur voilier avant d’entreprendre la dernière partie de leur tour du monde.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
