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Route du Rhum : « Mon pire ennemi, ça pourrait être moi », confie Alexia Barrier, première femme à s’élancer en ULTIM

  • 29 octobre 2026
  • 6 minutes

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

À trois jours du départ, alors que les derniers préparatifs battent leur plein et que le trimaran IDEC SPORT-CIC s’apprête à quitter le port de Saint-Malo pour rejoindre son mouillage, sous les regards du public venu saluer les skippers, Alexia Barrier profite de ces derniers moments à terre avant de « fermer les écoutilles et penser qu’au départ ». Première femme à s’élancer dans la Route du Rhum solitaire dans la catégorie ULTIM, la navigatrice de 46 ans n’en est pourtant pas à sa première grande aventure au large. Mais si elle bouclait, en janvier, un tour du monde sur le Trophée Jules-Verne avec un équipage 100 % féminin à bord de ce même trimaran de 32 mètres de long et 23 mètres de large, traverser l’Atlantique, seule, aux commandes de l’un des multicoques les plus rapides de la course au large reste un tout autre défi.

Après le Vendée Globe et le Trophée Jules-Verne, vous vous attaquez à un nouveau défi : la Route du Rhum en ULTIM. Que représente cette étape dans votre parcours ?

J’ai eu un parcours assez éclectique. J’ai touché à tous les supports, du Mini au Figaro, à la Class40 et à l’IMOCA, pas forcément dans l’ordre habituel. Je viens de Méditerranée [elle a grandi à Nice, ndlr], où il n’y a pas vraiment d’école de course au large, et j’ai saisi les opportunités qui se sont présentées, toujours avec un objectif en tête. Le premier était de faire le Vendée Globe, que j’ai bouclé en 2020. J’avais décidé, à l’âge de douze ans, qu’un jour, je serais au départ de cette course, et j’ai travaillé pour y arriver. Après ce tour du monde, je me suis demandé quel serait mon prochain rêve. Naviguer en ULTIM, c’était un peu comme m’attaquer à la Lune ! Aujourd’hui, me retrouver au départ de la Route du Rhum est à la fois le fruit d’un énorme travail et un privilège. Il n’y a que huit bateaux de cette catégorie sur la planète, et faire partie de cette petite famille est extraordinaire.

Vous avez bouclé, en janvier, le Trophée Jules-Verne avec sept équipières sur ce même bateau. Qu’est-ce qui change en passant de cette aventure collective à une transat en solitaire sur un tel bateau ?

La grosse différence, c’est l’engagement physique. Ce bateau a été construit il y a vingt ans pour naviguer avec un équipage de six à douze personnes. Tout est espacé, rien n’est vraiment pensé pour le solitaire. Les manœuvres sont très physiques. Finalement, tout l'exercice sur un Ultim où on va super vite [le bateau peut dépasser les 40 nœuds de vents, ndlr], c'est réussir à être vigilant et de surveiller les autres concurrents, les cargos et les bateaux de pêche pour éviter les collisions, tout en gardant les écoutes et les cordages à portée de main pour réduire la puissance si le vent se renforce. Et tout ça en ne dormant quasiment pas. Le véritable enjeu, c’est comment est-ce que je vais gérer mon énergie, mon sommeil, arriver à manger, à me reposer ? Je dois réussir à caler des micro-siestes, sinon je perds rapidement en lucidité, avec des conséquences directes sur la performance et la sécurité. C’est là la grosse différence avec l'équipage.

Comment vous êtes-vous préparée physiquement et mentalement à ce défi ?

J’ai fait entre cinq et quinze heures de sport par semaine, en plus des entraînements sur le bateau. J’ai aussi décidé de prendre davantage soin de moi que d’habitude, parce que je gère en parallèle le projet, la recherche de partenaires et donc j’ai aussi pas mal de temps de bureau. Je voulais vraiment me concentrer sur ma préparation physique, mentale et nutritionnelle pour me donner les meilleures chances de bien naviguer. Une journée type, c’est la salle de sport à 7 heures, le bureau à 9 heures et, quand c’est possible, une navigation. À terre, je me couche généralement vers 21 heures, parce que j’adore dormir ! En mer, par contre, je sais ne pas dormir, j’ai un peu cette réputation ! C’est un vrai contraste entre ma vie de terrienne et ma vie de marin.

Mis à l’eau en 2006, votre trimaran IDEC SPORT-CIC a déjà remporté trois fois la Route du Rhum, avec Franck Cammas en 2010, Loïck Peyron en 2014 et Francis Joyon en 2018. Face à des bateaux de nouvelle génération, plus performants sur le papier, est-ce un désavantage ? Quel objectif vous fixez-vous pour cette traversée ?

J’adore être là avec ce bateau. Je suis très fière d’avoir travaillé pour prendre ce départ, et je pense que lui aussi mérite d’y être, il connaît la route et il a un bon karma sur cette course ! Mais la voile est un sport mécanique, et le bateau pèse beaucoup dans le résultat final. Les modèles plus récents sont évidemment plus performants sur le papier. Mais comme dans tout sport mécanique, tout peut arriver, surtout quand on traverse l'Atlantique. Il peut y avoir des défaillances techniques ou des conditions imprévues qui peuvent changer le scénario. 

Finalement, c'est la météo qui va un peu définir le temps de traversée. Là, les routages indiquent une traversée de sept à neuf jours. Et la fois où mon bateau est allé le plus vite, il a mis 7 jours et 14 heures. Le temps le moins rapide, c'était 9 jours et quelques. Si j’arrive à faire entre sept et huit jours, ce sera déjà un très bon temps. Bien sûr que je rêve d’une belle place, mais je ne veux pas me mettre trop de pression. Mon pire ennemi, ça pourrait être moi-même sur cette course. Si je pense trop au résultat, je risque de passer à côté de quelque chose. Je veux avant tout naviguer comme je sais le faire.

Vous êtes seule à bord, mais vous restez en contact avec votre équipe à terre. Comment se prennent les décisions en course ?

Le solitaire reste avant tout une aventure collective. J’embarque avec moi toute l’expertise de mon équipe à terre, qui m’accompagne 24 heures sur 24 : Christian Dumard et son fils Louis pour le routage, mon directeur technique, Clément Surtel, ainsi que Thomas Le Breton et Axel Pilin, qui suivent les performances du bateau. Sans cette équipe, il serait impossible de mener un tel projet en solitaire. Ils me donnent des recommandations, mais c’est moi qui suis en mer. Il peut m’arriver de proposer une autre option météo parce que je vois les choses différemment depuis le bateau. Pour un problème technique, il m’arrive aussi de prévenir l’équipe une fois la réparation effectuée, si c’est quelque chose que je sais gérer sans avoir besoin de leur aide. L’essentiel, c’est de communiquer, même si on n'a pas énormément de temps pour discuter. Il n’y a pas d’histoire d’ego ni de besoin d’avoir le dernier mot, tout doit servir le bateau, mon bien-être et la performance.

Vous êtes la seule femme engagée en ULTIM sur cette Route du Rhum. Est-ce une étiquette que vous portez, et avez-vous dû davantage prouver votre légitimité ?

La voile reste un monde très masculin. Pourtant, je ne pense pas que le fait de faire partie de la classe ULTIM soit une question de genre. Mais il faut reconnaître qu’aucune femme n’avait intégré cette catégorie en solitaire jusqu’ici et que, plus largement, les femmes sont quasiment absentes du multicoque depuis trente ans. Sur cette Route du Rhum, elles ne représentent que 9 % des participants. C’est assez choquant, je ne le cache pas. Mais je prends aujourd’hui ce rôle de première femme en ULTIM comme une chance d’ouvrir la voie. Avec The Famous Project, le tour du monde en équipage 100 % féminin n’avait pas seulement pour but d’établir un record. Il s’agissait aussi de donner à de jeunes talents internationaux la possibilité de vivre une grande aventure et, ensuite, de se lancer à leur tour dans des projets sportifs ou entrepreneuriaux. Donc, on essaie de faire changer les choses mais ça prend du temps.

J’ai 46 ans et cela fait vingt ans que je fais de la course au large. J’ai clairement été confrontée à des situations où je n'ai pas pu pouvoir embarquer avec certains équipages du fait d’être une femme. Mais je pense que comme toutes les femmes, quand on essaie de faire des grands projets, parfois, on se retrouve face à des comportements machistes et inappropriés. Ce n'est pas que dans l'univers de la voile. Mais moi, je m'en fous, parce que ce qui m'intéresse, c'est de garder le cap sur mon étoile. Et mon étoile, je la fixe et je ne la lâche pas. Tout ce qui se passe autour, c'est de la pollution qui ne m'intéresse pas. Je pense que si je suis arrivée à être sur la classe Ultim, c'est justement parce que je suis déterminée et je ne me soucie guère de ce qui se passe autour. Je n’essaie pas de me comparer aux autres. J'ai compris il y a quelques années que quand on a un objectif ou quand on se fixe un gros challenge, on ne peut pas savoir comment on va y arriver ni combien de temps ça va prendre. Alors, autant rester concentrée sur sa propre trajectoire. Une fois qu'on a compris ça, je pense que ça facilite un peu l'avancée, même s'il y a des jours où ça n'avance pas. 

Face à cette classe de géants, avec des équipes disposant de budgets importants et de bateaux de dernière génération, qu’est-ce qui vous motive dans cette compétition ?

J’ai toujours été compétitrice, dans tous les sports que j’ai pratiqués. J’adore ça parce que je trouve que c’est la manière la plus efficace de progresser. Quand on a un objectif et une date précise, on apprend plus vite. Je trouve inspirant de voir de grands projets, avec des millions d’euros de budget et des équipes très pointues, capables de développer des machines qui volent. Mais je me bats davantage contre moi-même que contre les autres. Le résultat final dépend de ce qu’on est capable de produire, des erreurs qu’on parvient à éviter et du fait d'avoir réalisé sa partition de la plus belle manière. C'est ça, finalement, que je vais chercher.

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